I.IMA
crate, inspirent à la société toute la confiance nécessaire, pour se mettre entre les mains de ces anges de consolation.
En général, il n'en était pas de même, il y a quatre-vingts ans. A cette époque, pour être reçu au nombre des collègues de Galenus, il suffisait de le vouloir et d'être nègre.
Si les vénérables pères de la médecine avaient pu, en l'an de grâce 1800, connaître leurs confrères de Lima, ils auraient, à coup sûr, renié leur profession, avec le regret d'avoir écrit en pure perte leurs gigantesques in-folio.
Aussi loin que nos souvenirs peuvent remonter, nous devons déclarer que, en dehors des médecins respectables Unânue , Tafur, Heredia , Paredes et deux ou trois assez blancs, parmi les autres celui dont le teint était le moins foncé avait la couleur de la cannelle. Les nobles caballeros de Lima regardaient l'exercice de la médecine comme indigne d'eux : les deux professions que le maî- Ire réservait généralement aux fils de ses esclaves, enorgueillis par la société des seûoras , étaient celles de médecin ou de valet de pied.
Les règlements de cette époque divisaient les médecins en trois catégories bien distinctes : 1° le cirujuno romancista (chirurgien qui ne sait pas le latin), qui ne pouvait guérir que les maladies externes, en ordonnant des topiques et des emplâtres, et, tout au plus, comme médicaments internes du petit-lait et du bouillon de poulet ; 2° le cirujuno latino (chirurgien sachant le latin), auquel il était permis de traiter des cas plus graves , de pratiquer des opérations sérieuses telles que les amputations, et d'ordonner des purgations; et 3° enfin le mêdico (médecin proprement dit), qui pouvait se servir sans contrôle de toutes les drogues, et guérir toutes sortes de maladies.
Le cinijano romancista était reçu , après quelques mois de pratique à l'hôpital, et, pourvu qu'il sût distinguer les cas où le cataplasme de mauves était préférable à celui de mie de pain et de lait, il était sûr d'obtenir son diplôme du respectable tribunal du protornédicat.
Le cirujanô latino était tenu d'exercer sa main au maniement du
bistouri et de la sonde, et d'acquérir quelques notions d'anatomie.
Le mêdico était le nec plus ultra de la science. Suivant la dénomination que les Espagnols donnent aux hommes de cette profession, les cirujanos et les médicos étaient appelés fisicos (physiciens).
Lima conserve le souvenir vivant de beaucoup de ses anciens cirujanos et médicos. Le célèbre chirurgien Roman surtout passera à la postérité la plus reculée : une partie du peuple l'appelait le docteur Pescado frito (poisson frit) et l'autre el Doctor de las negritas (le docteur des petites négresses). Il devait son premier surnom à la ressemblance de son visage sec et pointu à la tête d'un poisson ; et le second à la courtoisie qu'il manifestait vis-à-vis des jeunes négresses. Si le fisico Roman passait auprès d'une cuisinière revenant du marché, le panier rempli de provisions, il arrêtait son cheval pour lui dire : Senorita, ayudarémos â llevar la cârga (Mademoiselle, nous vous aiderons à porter votre panier). Roman était cirujano romancista ; son nom et son visage ne lui permettaient guère d'être autre chose; mais il était docteur, et docteur gradué, dans toutes les règles, de l'Université Royale et Pontificale de San Marcos de Lima.
Rien n'était plus curieux que le docteur Roman , les jours de séances solennelles, où il y avait réunion officielle. Le docteur Roman s'y rendait en sa qualité de membre de l'illustre corps universitaire. Que l'on se figure un homme presque noir, d'une taille régulière, maigre, avec une tête k moitié couverte de laine grise (I), des yeux à fleur de tête, des joues creuses, une grande bouche et d'énormes oreilles; vêtu d'un habit vert, dont le collet lui montait jusqu'au-dessus du cou; portant une cravate de soie de couleurrouge, dont les pointes passaient dans un anneau orné d'une énorme pierre de couleur de saphir; un gilet de velours tout chamarré; un pantalon de drap brun qu'il prenait soin de ne laisser descendre que jusqu'aux chevilles , pour faire voir ses bas de soie ; des souliers de velours noir avec des boucles d'argent; un chapeau à claque avec des glands de soie, et l'hermine de docteur sur les épaules; des
(1) Il ne faut pas oublier que les nègres ont les cheveux très laineux.
gants de soie avec quelques-unes de leurs extrémités coupées pour laisser passer le bout du pouce et de l'index, afin de lui permettre de prendre plus facilement sa prise de tabac; à l'index et par-dessus le gant, l'anneau traditionnel des fisicos (celui du docteur Roman était en cuivre, avec une grosse topaze de la même catégorie que le saphir de la cravate); enfin, un bout de fanon de baleine en guise de canne , et l'on pourra se faire une idée , quoique incomplète, du type, unique en son genre, du Doctor de las Negritas.
La tournure du docteur n'était pas moins singulière lorsqu'il était à cheval : il avait toujours des chevaux si maigres que les pauvres bêtes étaient creuses comme des violons. Un jour il crut avoir trouvé le secret d'engraisser son cheval favori, en lui faisant manger de la gélatine. Il lui distribuait cette friandise avec du son ou du maïs, le tout délayé dans l'eau ; mais le maïs et le son figuraient en si petite quantité , que l'ingrate rossinante préféra mourir plutôt que d'engraisser.
Médecin d'autrefois.
Le type de l'ancien médecin était facile à distinguer : un homme monté sur une mule ou sur un cheval étique, enveloppé l'hiver
dans son manteau, et portant l'été un immense parasol, coiffé d'un chapeau noir de forme cylindrique, et portant à l'index de la main droite un anneau généralement orné de brillants, était médecin ou n'était rien du tout.
Aujourd'hui, si quelque chose peut faire distinguer un médecin du reste des mortels qui parcourent les rues à cheval, c'est l'élégance de sa mise, la beauté de sa monture, car, vivant à une époque où le temps, c'est de l'argent, ils ne voyagent plus au pas de mule, mais au galop du cheval.
Médecin d'aujourd'hui.
En lisant cette narration on pourrait croire que la vie humaine était, à Lima, exclusivement abandonnée à des charlatans ignorants et ridicules. Heureusement il n'en était pas ainsi. Du milieu de cette foule obscure sortirent des hommes de talent qui , grâce à des études continuelles, s'élevèrent aussi haut qu'il était possible dans un pays alors si éloigné de l'Europe. Les docteurs Valdes, Davila, Faustos et d'autres encore, furent des hommes de couleur noire, mais ils surent conquérir une position distinguée , comme praticiens du plus grand mérite. Le docteur Montero, appelé gé-