‹ LincolnChapitre 1 sur 1 · Lincoln · texte numérisé non relu

Lincoln

Les deux fence-rails. — L'école du dimanche. — Les adieux à Springfield. — Ce qui ressort des trois choses. — Le \rai Lincoln et la grande leçon.

I. Dn compagnon de Penn, le quaker. — Emigration dans le Kentucky. — Thomas Lincoln et Nancy Hanks. — 12 février 1809.

— Première enfance. — Emigration dans l'Indiana. — La hutte de troncs d'arbres. — Ce qu'on y pouvait trouver. — Le père.

— La mère. — L'Evangile.

II. Besoin d'instruction. — Point ou peu de livres. — Les fables d'Esope. — La Vie de Washington. — Le volume gâté, payé. — L'enfant eut-il des visions d'avenir? — Le Voyage du chrétien.

— La Bible. — L'heure perdue et partout retrouvée.

in. La plume après la craie et le charbon. — Un an d'école en

tout. — Le faiseur de paix. — De quatorze à vingt ans. — Le bûcheron devient batelier. — Rude vie sur les fleuves. — Les nègres pillards. — Emigration dans l'IUinois. — Souffrances. — Etablissement.

Un jour, — c'était en 1859, dans une ville de l'Etat d'Illinois, — une grande assemblée s'occupait du choix d'un candidat à la prochaine présidence des Etats-Unis d'Amérique. Tout à coup, des applaudissements éclatent ; le choix est fait. Que s'est-il passé? Peu de chose. On a déposé devant l'estrade, sous le drapeau étoile de l'Union, deux fence-rails, deux pieux enlevés aux clôtures d'une ferme. Mais ces deux pieux, ornés de rubans, de fleurs, présentaient, sur un écriteau, un nom, — celui de l'homme dont la vigoureuse hache, trente ans auparavant, les avait taillés dans la forêt. Et c'était ce nom qu'on saluait ; et c'était l'ancien bûcheron qui allait devenir le chef de trente millions d'hommes.

Un autre jour, — c'était en 1860, à New- York, — une école du dimanche venait de se réunir. On voit entrer un homme de grande taille, d'une figure, non pas belle, mais remarquablement intelligente, ouverte, et, quoique rude, bonne et

douce. Personne ne le connaissait; mais il suivit avec tant d'attention les exercices, il y prenait évidemment un si grand intérêt, qu'un maître lui demanda s'il n'aurait pas quelque chose à dire aux enfants. Il accepta , et , dès les premiers mots, ce fut un silence, une attention, comme rarement on l'obtient. Les idées, les mots, la voix aussi, tout allait au cœur des enfants et se reflétait sur leurs visages, sérieux aux exhortations, épanouis aux saintes promesses. Deux fois il voulut se taire, et deux fois il dut continuer. Enfin, comme il se retirait, le maître lui demanda son nom. Il répondit: « Abraham Lincoln, de riUinois . »

Un autre jour, enfin, — c'était en 1861, le 11 février, — Abraham Lincoln quittait Springfield pour aller prendre possession de la présidence. Une grande foule l'accompagne. Au moment de monter dans son wagon : « Mes amis, dit-il, il n'y a que moi qui peux savoir ce que je ressens de tristesse à cette séparation. C'est à ce peuple que je dois tout ce que je suis. Ici j'ai vécu plus d'un quart de siècle ; ici mes enfants sont nés ; ici j'en laisse un dans la tombe. Quand vous reverrai-je ? Je l'ignore. La tâche

qui m'est échue est plus grande peut-être que n'a été celle d'aucun homme depuis les jours de Washington. Jamais il n'aurait réussi sans cette divine Providence sur laquelle il se reposa en tout temps. C'est au même Dieu tout-puissant que je m'en remets pour être aidé, et j'espère que vous, mes amis, vous prierez tous pour que je reçoive cette aide sans laquelle je ne puis rien, mais avec laquelle le succès est certain. Et maintenant, mes amis, adieu ! »

Rapprochez ces trois traits, et vous aurez comme le sommaire de sa vie ; mais vous aurez aussi une grande et belle leçon.

La leçon, en effet, ne serait ni grande ni belle si nous ne devions voir dans l'élévation de Lincoln, bûcheron, batelier, puis chef d'un grand peuple, qu'un encouragement à ces ambitions téméraires qui trop souvent fermentent dans le cœur enflé du travailleur. L'homme que ses concitoyens, en 1859, se préparaient à faire l'égal des plus grands princes, c'était le travailleur, sans doute, le fendeur de pieux ', comme

* Rail-splitter. . . .

on l'appela souvent; mais c'était le travailleur déjà grand, et depuis longtemps, par les connaissances acquises, par le talent, par le caractère surtout. C'était, mieux que tout cela, le chrétien. Le travailleur aurait pu n'être qu'un heureux parvenu , l'homme de talent , qu'un homme habile , l'orateur , qu'un faiseur de phrases, l'homme politique, même honnête, qu'un homme calculant les profits de l'honnêteté. Mais tout ce qui aurait pu, chez d'autres, n'être qu'apparence ou calcul , on le sentait , chez lui, lié à des convictions profondes. C'est au chrétien que les chrétiens avaient donné leurs voix ; c'est au chrétien que les incrédules mêmes, le sachant ou non, l'avouant ou non, ont accordé leur admiration et leur amour, car, tout ce qu'a été Lincoln, c'est comme chrétien qu'il l'a été.

Voilà ce que je voudrais montrer dans son histoire. J'adresse à tous ces quelques pages, mais, en particulier, à la jeunesse. En quel temps a-t-elle eu plus besoin de leçons semblables ?

Le premier Lincoln d'Amérique paraît avoir été un des compagnons de Penn, le quaker colonisateur. Des circonstances qu'on ignore déterminèrent la famille à émigrer de Pensylvanie en Virginie. En 1780, une des branches, — père, mère, trois fils, deux filles, — passe dans le Kentucky, alors presque désert. Mais la petite €olonie avait à peine eu le temps de se bâtir une demeure et de défricher quelques terres, que le père, un jour, fut trouvé mort sous un arbre. Sa chevelure enlevée annonçait la vengeance des sauvages , irrités de se voir ravir leurs solitudes.

La famille se dispersa. Le plus jeune des fils, Thomas, resta seul avec la mère. Il allait travaillant de ferme en ferme, et ne reçut aucune instruction proprement dite. Il apprit à lire , pourtant ; mais , en fait d'écriture , il ne sut jamais que signer son nom. A cela se bornait aussi le savoir de Nancy Hanks, qui, en 1806, devint sa femme, et qui, le 12 février 1809, lui

donna un fils, celui dont la mort a dernièrement remué le monde.

En 1816 , le jeune Abraham avait sept ans et commençait à aller à l'école avec sa sœur, un peu plus âgée que lui, lofs^qu'une nouvelle émigration coupa court à ces premiers rudiments d'instruction.

Thomas Lincoln, en vieux Pensylvanien, réprouvait l'esclavage. Des voisins, possesseurs d'esclaves, s'irritaient de sa franchise sur cette cjuestion déjà brûlante. De là des vexations que sa pau' ."été rendait faciles et qui le déterminèrent L partir pour l'Indiana, presque aussi sauvage, à cette époque, que le Kentucky en 1780, mais pur de cette lèpre qui souillait les Etats du Sud. Il partit d'abord seul pour aller choisir un lot de terres ; puis il revint chercher les siens, et la famille, sur trois chevaux, s'achemina vers sa nouvelle patrie. Le voyage fut long, pénible. Point de routes ; nuits en plein air; arrivée, enfin, à travers des forêts impénétrables.

Avant de bâtir même une chaumière, il fallait créer l'emplacement. Le père prit une hache, en donna une au fils, et, avec l'aide d'un ami

déjà établi aux environs, un petit carré fut dépouillé des arbres séculaires jusque-là seuls maîtres du sol. Alors s'éleva l'habitation. Seize pieds de long, seize pieds de large. Les murs n'étaient que des troncs aussi rapprochés que possible, et garnis, dans les intervalles, de branches, de terre glaise. A l'intérieur, une seule chambre, et, au-dessus de cette chambre, sous les poutres du toit, un réduit où l'on montera par une échelle. C'est dans ce réduit que dormira, après ses rudes journées de pionnier, le futur habitant du palais de la présidence.

N'exagérons pourtant pas ces contrastes ; en jugeant tout cela du fond de la vieille Europe, nous risquerions de nous tromper fort. Cette hutte grossière, cette vie presque sauvage, ne disaient point ce qu'elles diraient chez nous, où de semblables circonstances ne pourraient guère être l'indice que d'une misère abrutissante. J'ai dit l'origine des Lincoln. Ces anciennes familles ont en elles et portent partout avec elles les éléments d'une civilisation qui leur est propre. Des traditions puissantes suppléent à l'instruction , combattent l'abrutissement, et maintiennent un niveau intel-

lectuel, moral, religieux, tout autre qu'on ne l'attendrait.

Thomas Lincoln n'était donc point, dans sa hutte, ce que nous pourrions penser. C'était un homme intelligent, sérieux, religieux, digne fils, enfm, des vieux émigrants chrétiens. Quant à sa femme, il paraît qu'elle eût pu partout être citée comme une femme de sens, de bon conseil; ce qui est sûr, c'est que ses enfants eurent en elle une mère vraiment chrétienne, puisant à pleines mains, pour elle et pour eux, dans l'Evangile. Elle mourut en 1818. Abraham n'avait pas dix ans ; inais il garda un profond souvenir de ses leçons, de son exemple, et, tout ce qu'il a été comme chrétien , il l'a dû , après Dieu, à son excellente mère. Cette confiance en Dieu, ce besoin de l'invoquer en tout temps, cette foi au triomphe de la vérité, de la justice, cette sérénité dans les angoisses, cette bienveillance envers tous, ennemis ou amis, toutes ces qualités qu'il devait plus tard déployer sur un si grand théâtre, il en avait vu le modèle dans la cabane du pionnier, et jamais, jusqu'au dernier jour, il ne prononça le nom de sa mère qu'avec un sérieux et affectueux respect.

Mais au milieu de ce développement traditionnel et instinctif, plus rapide encore, chez lui, que chez beaucoup d'autres, il éprouva de bonne heure le besoin d'une instruction proprement dite, régulière, lettrée. Non qu'il eût, — la suite l'a bien montré, — aucune propension à rougir de ses premiers ans, encore moins de son humble père ; mais il avait soif d'apprendre, soif de connaître, et pourquoi aurait-il douté que ce désir même ne fût une direction de Dieu?

A la mort de sa mère, il savait lire, mais il n'avait guère lu, sauf dans la Bible. Les livres étaient rares dans ce pays perdu. L'enfant parvint à s'en procurer quelques-uns, et souvent ce fut, pour les pionniers, un grand objet d'étonnement, presque d'admiration, de le voir lisant, réfléchissant, par les bois ou par les chemins. Son père, qui ne lisait pas, et qui n'entendait point l'exempter du travail des mains, se prêtait cependant à lui laisser quelques

heures, et, quand ses affaires l'appelaient dans quelque lointaine habitation, toujours il s'informait s'il y avait là quelque chose pour l'infatigable lecteur. Puis, moins on a de livres, plus on y trouve à prendre, même, parfois, dans les plus insignifiants et les plus vides. Un seul, lu^ relu, médité, devenu le texte ou seulement l'occasion d'un sérieux exercice d'esprit, vous fera faire plus de chemin que dix autres, meilleurs peut-être, mais lus une fois et en passant.

Parmi ceux qu'il lut à cette époque, trois surtout paraissent avoir influé sur le développement de sa pensée.

L'un, c'étaient les fables d'Esope. Dans un esprit naturellement réfléchi, rien de plus propre que ces petits récits à provoquer d'utiles réflexions sur les hommes, sur les choses. Que de fois, plus tard, soit au barreau, soit dans les débats politiques, on le vit appeler l'apologue à son secours , et , comme Esope , s'en servir pour élucider sa pensée ou pour fermer la bouche aux sots !

Un autre livre également lu et relu, ce fut la Vie de Washington, par Weems ; et ici vient un trait que nous ne saurions omettre.

Lincoln , un soir , pose le volume à côté de son lit; le lendemain, il le trouve inondé. La pluie a percé le toit précisément au-dessus du précieux volume, que le prêteur, M. Crawford, a recommandé de tant soigner. Le payer, impossible; l'enfant n'a rien et n'oserait s'adresser à son père. Il court, le volume à la main, chez M. Crawford, lui montre l'horrible dommage, demande à travailler jusqu'à ce que le livre soit payé. Je vois d'ici des gens qui croient tenir la fin de l'aventure: M. Crawford va récompenser au plus vite le généreux élan du pauvre enfant ; il lui fera cadeau du livre. — Non ; M. Crawford, quoique ému, fit encore mieux : il accepta l'offre, confirmant ainsi, chez l'enfant, le sentiment de responsabilité et de dignité personnelle qui la lui avait dictée. Abraham travailla trois jours. Le livre et le héros lui en furent d'autant plus chers, et l'on sait ce qu'est Washington pour tous les citoyens de la république américaine. En se nourrissant de son histoire sous le toit percé de la cabane, Lincoln eut-il de ces éblouissements qu'éveille parfois le tableau d'une glorieuse destinée? Ses regards se portèrent-ils, avec un imperceptible

pourquoi pas, vers ce haut faîte où était monté Washington ? D'après l'ensemble de sa vie , j'incline à penser que non. Lincoln, tout en s'élevant, n'a jamais regardé, en quelque sorte, qu'au degré immédiatement supérieur, et c'est pour cela surtout que son élévation a suivi une marche si ferme, si sûre, si digne. Même arrivé au faîte, c'est encore ainsi qu'il a grandi, peu à peu, sans chocs, sans surprises, sans ombre de calcul ou seulement de tension. Aussi, le plus beau trait de sa ressemblance avec "Washington , c'est qu'il n'y ait dans son histoire, comme dans celle de son immortel devancier, aucun fait, ni petit ni grand, qu'on soit tenté de voiler. Le troisième livre, c'était le fameux Voyage du chrétien, de Bunyan. Ce livre n'est pas de ceux qui peuvent plaire à tout le monde et faire du bien à tout le monde ; mais il en fait beaucoup à ceux qui l'aiment, et ce fut le cas de Lincoln. La solitude et les forêts aidèrent sûrement aussi à l'impression produite par les tableaux de Bunyan, bien placés dans ce cadre, et s'animant de toutes les harmonies d'une nature vierge et sombre. Rien n'indique, pourtant, que Lincoln, à aucune époque, ait accordé à

l'imagination une trop grande place dans sa piété, dans sa foi. S'il accepta cjuelques éléments poétiques, ce fut toujours sous la haute sanction d'une foi positive et d'un sens droit.

Est-il besoin, après cela, d'ajouter ce que fut pour lui un autre livre, celui quïl avait lu sur les genoux de sa mère ? Il l'aima comme le trésor de ses ancêtres , comme son patrimoine pour ce monde et pour l'autre, comme le seul vrai fondement des libertés et de la grandeur de son pays. Parmi les traits qu'on a récemment cités, il en est un qui a étonné beaucoup de gens de ce côté-ci de l'Océan, et, chose triste, beaucoup de protestants aussi bien que de catholiques. Un ami de Lincoln a raconté que, venant un jour de grand matin pour lui parler d'affaires, et entendant dans son cabinet sa voix, il demanda qui était avec lui. « Personne, répondit-on ; il lit sa Bible. » Et c'était en effet, tous les matins, son habitude.Voilà ce qui a tant étonné. Tous les matins ! En face de tant d'affaires qui ne lui laissaient pas une heure, pas une minute à lui ! Au milieu des soins immenses de l'administration et de la guerre! — Eh bien! oui 5 et pour peu qu'on sût bien ce que vaut la

Bible, on comprendrait que cette heure était la mieux employée de toutes, puisqu'il y faisait, pour toutes, sa provision de force, de courage et de calme. Plus d'une fois, sans doute, dans le courant de quelque journée terrible, il rouvrit le livre avec amour, non pas, comme parfois quelques téméraires l'ont fait, pour chercher une inspiration ou un ordre dans le premier verset qui se trouverait sous ses yeux, mais pour se replacer sous l'influence plus directe de l'Esprit qui dicta les saintes pages.

Revenons.

Vers treize ans, il put retourner dans une école. Il n'avait écrit, jusque-là, que sur les portes, avec de la craie ou du charbon, et sans autre maître que lui-même ; il apprit donc à tenir une plume. L'arithmétique le charmait; malheureusement, en très peu de temps, il vit la fin de ce que le maître en savait. Ainsi en fut-il des autres branches, et le père, d'ailleurs, trouvait que c'était assez. Il fallut retourner aux rudes tra-

vaux manuels. En somme, il n'avait pas fait, en deux fois, un an d'école. Ce fut tout, tout pour le moment, tout pour plus tard. Jamais collège ni académie quelconque ne devait le voir sur les bancs, et, pour devenir avocat, il fit son droit, comme nous disons, tout seul. Je sais des étudiants qui trouveront cela très beau, mais surtout pour pouvoir conclure à l'inutilité des études académiques. — S'ils s'engagent à travailler comme l'avocat de Springfield, s'ils nous garantissent, en outre, qu'ils le valent en facultés et qu'il le vaudront en talent, ou pourra voir à leur accorder leur demande.

Ses compagnons d'école , dont plusieurs lui survivent, ont signalé tout particulièrement une chose qui devait frapper, en effet, dans cette réunion d'enfants des bois. Il était, disent-ils, essentiellement faiseur de faix * , arrangeur de querelles. La tâche n'était pas toujours facile. Maintes fois il reçut des coups qui ne lui étaient pas destinés ; rarement il en donna, et ce fut toujours pour défendre un faible contre un fort. Qui lui eût dit qu'il présiderait un jour à la plus

* Peace-Maker.

grande guerre de ce siècle, lançant à la mort tout autant d'hommes que ce Napoléon dont il entendait parler comme du Dieu ou du démon des batailles ? Mais, chose étrange ! il a pu faire tout cela sans mériter l'accusation de n'avoir pas horreur de la guerre, et, jusqu'au bout, ses compagnons d'école ont pu retrouver en lui le faiseur de paix d'autrefois.

De quatorze à vingt ans, travaux de plus en plus rudes, force physique étonnante, progrès intellectuels dont nous ignorons les détails, mais qui, probablement, faute de loisirs et de livres, ne furent pas toujours ce que le jeune homme aurait voulu.

A vingt ans, nouvelle carrière; le bûcheron devient batelier, mais batelier pour une navigation de mille lieues, même de douze cents, car il ne s'agit de rien moins que de descendre, par l'Ohio et le Mississipi, jusqu'à la Nouvelle-Orléans, et de remonter ensuite. Sur ces bateaux informes, plutôt radeaux que bateaux, point de vapeur encore, car nous ne sommes qu'en 1829 ; point de voiles non plus, sauf en quelques rares occasions. Des rames, des bras. Descendre, c'était comparativement facile; en-

core fallait-il souvent des efforts prodigieux pour diriger ou modérer la course. Mais remonter, mais vaincre, durant des centaines de lieues , le courant du Père des eaux , comme l'appelaient les sauvages , c'était effrayant , presque surhumain. Aussi fallait-il être exceptionnellement robuste , même parmi les pionniers, pour affronter ce labeur. Le voyage durait des mois. Ardeurs de l'été, glaces de l'hiver, fièvres du sud et ouragans du nord, le batelier, dans une seule de ces immenses courses, rencontrait successivement tout cela. Sur le bateau, point d'abri, ou presque point. L'usage, en outre , était de n'avoir pas d'autre lit que le pont même, et d'y dormir dans une grossière couverture.

Là donc s'engagea notre jeune homme, à dix dollars (cinquante francs) par mois. Le chef était un fils du propriétaire du bateau ; le vrai chef fut Lincoln. Attaqués, un jour, par des nègres, ils n'échappèrent, eux et leurs marchandises, qu'avec peine; un peu moins de courage ou un peu moins de vigueur, et tout était perdu. Ils ne se doutaient pas, ces pauvres nègres poussés au brigandage par le malheur de leur condition,

que celui qu'ils avaient failli tuer serait un jour le libérateur de leur race ! Le voyage, en somme, fut heureux. Lincoln n'eut aucune part aux bénéfices. Il recueillit, ce qui avait bien son prix, la réputation d'un jeune homme entendu aux affaires ; il avait recueilli — autre profit — des convictions plus nettes sur la grande question de l'esclavage. Les rives du Mississipi le lui avaient montré dans tout son développement immoral et cruel.

Mais ce n'était pas dans l'Indiana que Lincoln devait recueillir les fruits de ce long et multiple apprentissage.

On ne parlait, depuis quelque temps, que de la fertilité prodigieuse des prairies de l'Illinois. Thomas Lincoln, séduit comme bien d'autres, et ami, d'ailleurs, du changement, résolut d'aller y planter sa tente. Il partit donc, en mars 1830, avec son fils, sa fille, sa femme, car il s'était remarié, deux filles de celle-ci et les maris de ces deux filles. Le voyage se fit en quinze jours, sur des chariots à bœufs. — Un jour, maintenant, suffirait.

Bientôt s'éleva, sur la rive nord du Sanganon, à quelques lieues de Décatur, une maison

de bois qui reçut toute la famille. L'été se passa bien ; la récolte fut assez bonne. En automne, une fièvre vint qui fut une rude épreuve ; en hiver, le froid fut terrible. Nos pionniers avaient du blé, mais presque pas de viande. Lincoln n'avait pas été, jusque-là, un grand chasseur; tous ses loisirs avaient été pour les livres. Mais la nécessité lui mit le fusil à la main, et ce fut lui qui, par trois pieds de neige, fournit du gibier à la famille.

Vers la fm de l'hiver, nouveau voyage à la Nouvelle-Orléans, plus long encore que le premier, puisque le point de départ était plus haut. Il se montra, comme la première fois, capable de bien autre chose que de mener vigoureusement une rame. Son patron, au retour, lui offrit la direction d'un moulin et d'un petit commerce. 11 accepta. C'était en juillet 1831.

I. New-Salem. — Honest Abe. — Capitaine de volontaires. — Can-

didat à la Législature. — Le progrès tourbillon. — Maître de poste. — Agent d'affaires. — Député à la Législature. — Avocat. — Travaux législatifs.

II. L'esclavage. — Les principes. — Comment la question se posait. — L'indignation à bon marché. — Soyons justes et comprenons. — Cause, néanmoins, très mauvaise. — Champions encore pires. — Progrès en arrière. — Rôle odieux imposé aux Etals libres.

III. Lincoln se prononce avec éclat. — Sa protestation de 1837. — Législatures de 1838 et 1840. — Lincoln comme avocat. — La délivrance et le soleil couchant. — La Bible et les forets. — Etudes d'histoire et autres. — La question des tarifs. — Lincoln comme orateur populaire. — Précision, familiarité, abondance.— Un apologue.

Ici finit ce qu'on pourrait appeler la première partie de sa vie. Le voilà établi dans une ville,

New-Salem; petite ville, sans doute, et où il n'est qu'un des plus petits commerçants, mais qui n'en est pas moins, dans un pays comme les Etats-Unis, une première étape d'où l'on peut arriver à tout.

Peu de mois lui suffirent pour se faire dans cette ville une des premières positions, non de fortune, assurément, mais d'estime. Tous recherchaient son amitié; tous sentaient en lui, avec l'homme supérieur, l'honnête homme, dans le sens le plus relevé du mot. De là ce nom d'Honnête Abraham, populairement abrégé en Honest Ahe, qui ne fut d'abord qu'un sobriquet courant la petite ville, et qui, plus tard, dans des millions de bouches, a exprimé le plus glorieux peut-être et sûrement le plus sincère éloge que jamais peuple ait donné à son chef.

Deux faits, dès la première année, lui montrèrent où il en était déjà.

Des peuplades sauvages menaçaient l'Illinois. Lincoln entra dans une compagnie de volontaires, et cette compagnie le fit son capitaine. On lui a souvent entendu dire qu'il n'avait pas eu, de toute sa vie, pareille surprise et pareille joie ; non pas j oie d'être capitaine, ce qui était peu

dans ses goûts, mais joie d'en avoir été jugé digne. Les sauvages s'étant soumis, on revint sans avoir eu à se battre ; mais on avait eu le temps d'apprécier le jeune officier, et d'acquérir la conviction que ni fatigues ni périls ne le verraient au-dessous de sa tâche. Encore des souvenirs qui allaient le servir plus tard. Au plus fort de la grande guerre, personne qui ait songé à remarquer malignement que le président, loin des coups, y envoyait les autres. On savait qu'il aurait été le premier à s'enrôler , le premier à faire son devoir dans les combats comme ailleurs.

Il était à peine de retour, qu'on parla d'une distinction bien plus extraordinaire : il ne s'agissait de rien moins que de l'envoyer siéger à la Législature d'Illinois, lui, si nouvellement établi dans le pays, et venu en pauvre colon. Encore une des choses qu'il aima toujours à rappeler. Il crut rêver, disait-il. Hier, batelier ; demain, homme d'Etat ! Du reste, cet avancement si rapide n'était que l'image, en quelque sorte, des progrès que faisait l'Etat lui-même, franchissant en quelques années les degrés que nos vieux Etats d'Europe ont mis des siècles à fran-

chir. Ce développement prodigieux des institutions politiques, de l'agriculture, du commerce, de tout et de tous, enfin, vous rappelle ces périodes que la science évoque, et où la nature, plus puissante, produisait tout plus vite et plus en grand. Gela ne veut pas dire, tant s'en faut, que tout, dans cet état de choses, soit également à admirer, pas plus que tout n'eût été agréable dans ces antiques périodes. Même admirant, on se demande si Dieu a donc fait l'homme pour cette dévorante activité, et parfois on serait plutôt tenté de plaindre ceux qu'emporte un tel tourbillon. Mais honneur , alors , doublement honneur à ceux qui, malgré le tourbillon, malgré la fièvre, savent garder les mœurs et la foi des vieux temps tranquilles !

Lincoln eut à peu près toutes les voix de New- Salem ; mais il n'en eut pas assez au dehors, et, cette première fois, il ne fut pas élu.

Nous le voyons, vers ce temps, joindre à son commerce la profession de maître de poste. Il aurait, de préférence, élargi ses affaires ; mais où prendre les capitaux ? C'est alors qu'il revint sérieusement à la pensée de se faire un autre capital, — d'étudier le droit. Quelques livres,

qu'il emprunta, furent ses premiers professeurs. J'ai déjà dit qu'il n'en a jamais eu d'autres.

Il commençait à peine à posséder les éléments, qu'un de ses amis, agent d'affaires, intendant de propriétés, lui conseilla d'embrasser cette vocation. Il fallait vivre ; Lincoln y consentit. Un court apprentissage dans le bureau de son ami lui permit d'exercer bientôt pour son compte, et V Honnête Abraham ne pouvait manquer de clients. Pour la première fois, des profits de quelque importance entrèrent dans son humble caisse, mais sans lui donner le goût de ce genre d'affaires. Il ne demandait qu'à en sortir.

Il en sortit au bout d'un an. Ses concitoyens l'envoyèrent (août 1834) à la Législature d'Illinois.

Il se rendit donc, pour la session, à Springfield, chef-lieu de l'Etat, et ce fut là, entouré de plus de ressources, qu'il se voua définitivement à l'étude du droit. Deux ans après, il était reçu avocat, et, en 1837, il s'établissait à Springfield.

Mais ces mêmes années avaient vu l'homme X)olitique prendre loart à tous les travaux qu'un pays si nouvellement constitué imposait à ses

représentants. La Constitution fédérale laisse à chaque Etat de l'Union une liberté preque entière quant aux lois qu'il se donnera. La tâche des derniers venus est facilitée, sans doute, par les expériences des Etats plus anciens; mais s'il est des questions que le temps a simplifiées, il y en a toujours aussi qui se compliquent d'intérêts nouveaux, d'idées nouvelles, et qui peuvent profondément diviser les hommes chargés de les résoudre.

Ainsi en était-il, dans l'Illinois, de la grande question de l'esclavage. Elle allait prendre une telle importance, et, d'ailleurs, elle est tellement liée à toute l'histoire de Lincoln, que nous devons nous y arrêter quelques moments.

Ce ne sera pas, pourtant, pour discuter le fond et les principes. Nous la considérons, sur ce terrain, comme résolue, et nous n'estimons pas avoir à prouver à personne que l'esclavage est une iniquité, que l'esprit du christianisme le réprouve, que l'humanité seule, en dehors de

tout sentiment chrétien, devrait suffire à le réprouver. « Si l'esclavage n'est pas un mal, a dit un jour Lincoln, rien n'est un mal. » Mais il importe de bien comprendre comment la question, aux Etats-Unis, se posait.

Souvent, en effet, il faut le dire, nous en avons parlé fort à notre aise. Beaucoup de pitié pour les esclaves, beaucoup d'horreur pour les maîtres, — et l'on se complaisait dans cette satisfaction que donne une conviction bien arrêtée, une indignation bien sentie.

Quelques ennemis de l'esclavage étaient un jour réunis, et cette indignation faisait le fond de tous leurs discours. « Je ne doute pas, leur dit quelqu'un, que vous ne soyez sincères ; je sais que vous avez tous ouvert vos bourses, et même assez largement, pour la cause des nègres. Moi aussi. Savez-vous, pourtant, à quoi je pensais ? Je pensais que nous n'avons probablement pas donné, tous ensemble, la valeur d'un seul nègre. Et nous voilà nous indignant que des gens qui en ont cinquante, cent, deux cents, plus encore, grande portion de leur fortune, n'en fassent pas gaîment et immédiate-, ment le sacrifice ! »

Ce quelqu'un aurait pu ajouter encore une chose. Avant de juger, aurait-il dit, demandonsnous ce que nous serions nous-mêmes si nous étions nés dans ces pays, si l'esclavage s'était présenté à nous, dès notre enfance, non-seulement comme institution légale, mais comme chose toute naturelle et toute simple. Y a-t-il donc si longtemps que l'Europe s'est mise à l'envisager autrement? S'est-elle rangée si vite à l'avis de ceux qui le condamnaient ? Des gens encore vivants ont vu le temps où nos meilleurs chrétiens s'en préoccupaient fort peu.

Beaucoup d'esclavagistes pouvaient donc de très bonne foi, en Amérique, s'étonner qu'on attaquât l'esclavage comme illégitime et monstrueux. Beaucoup, de très bonne foi, pouvaient répondre que les cruautés racontées étaient les abus de la chose, non la chose elle-même. Beaucoup, enfin, même ébranlés dans leur croyance à la légitimité de l'esclavage, pouvaient, de très bonne foi, tranquilliser leur conscience en traitant bien leurs propres esclaves, et en propageant de leur mieux cette pensée d'humanité. Puis, hélas ! il ne leur était pas difficile de trouver dans quelques pays d'Europe, surtout dans

quelques villes, à deux pas des raffinements du luxe, des populations condamnées à tout autant de souffrances que la grande moyenne des esclaves. Ne soyons donc pas trop sévères envers ceux que tant d'intérêts, tant d'habitudes prises, poussaient à défendre l'esclavage. Lincoln, au plus fort de la lutte, n'anathématisa jamais personne.

Mais la cause, en soi, n'en était pas moins mauvaise 5 et le premier châtiment de toute mauvaise cause, c'est de se créer des champions qui la rendront toujours pire.

Ainsi, tandis que l'opinion, dans tous les pays civilisés, se. prononçait contre l'esclavage, que la plupart des Etats de l'Europe l'abolissaient dans leurs colonies ou en préparaient l'abolition, que tout le Nord de l'Union, formant la majorité des Etats, achevait de s'en débarrasser, — le Sud s'y cramponnait avec une ardeur croissante. Dans les débats qui accompagnèrent, il y a bientôt un siècle, la fondation de l'Union, peu s'en fallut qu'on ne se trouvât d'accord pour le proscrire ; la Virginie et le Maryland, comme la Pensyl vanie ou le Massachusetts, l'appelaient un mal, le regardaient comme des-

tiné à disparaître, ne fût-ce que pour mettre fin à l'étrange contraste d'un pays se proclamant libre et d'une race y végétant sous le joug. Mais, ce contraste, le Sud en était venu à ne plus y voir rien d'étrange. L'esclavage, ce n'était plus le mal nécessaire de jadis, honteux de luimême, promettant de mourir au plus tôt : c'était une institution à protéger par autant de lois qu'il en faudrait pour la rendre perpétuelle ' 5 c'était la pierre angulaire, la base de l'état politique et social, et les hommes du Sud considéraient comme autant d'attentats à leurs droits, à leurs libertés, toute mesure contraire à l'esclavage. 11 n'était pourtant nullement question de l'abolir chez eux contre leur gré ; c'eût été violer la Constitution fédérale, qui, nous l'avons vu, laisse à chaque Etat le droit de se gouverner comme il l'entend. Mais le régime esclavagiste se trouvait nécessairement assez mal de ce voisinage d'Etats libres, comme on appelait vulgairement les Etats sans esclaves. Il accusait ce voisinage de donner aux nègres des idées, des espérances, qu'on ne leur ôterait pas facile-

* Loi, par exemple, en Virginie (18i9), interdisant de donner aucune instruction aux esclaves.

ment, et que, d'ailleurs, la fuite pouvait toujours réaliser. De là des réclamations incessantes, qui n'étaient pas, il faut bien le dire, sans quelque fondement. La Constitution n'interdisant pas l'esclavage, il était difficile de se refuser absolument à rendre ou à repousser l'esclave fugitif. Mais, alors, quel rôle odieux ! Ce rôle odieux, on avait vu plusieurs des Etats du Nord, soit par amour de la paix, soit par faiblesse, l'accepter avec beaucoup trop d'empressement. Ils avaient presque eu l'air de vouloir préparer chez eux l'établissement de l'esclavage.

C'est ce qui allait être, pour Lincoln, l'occasion de se prononcer pour la première fois avec éclat dans cette question toujours plus grave.

La Législature d'Illinois avait cédé , comme d'autres, au désir d'apaiser les réclamations du Sud ; elle venait d'adopter des mesures qui étaient presque une acceptation de l'esclavage. Lincoln les avait combattues, mais en vain. Le 8 mars 1837, il dépose, avec un de ses collé-

gues, une protestation où il déclare que « l'institution de l'esclavage est fondée à la fois sur l'injustice et sur une mauvaise politique. » Mais, en même temps, il se sépare du radicalisme abolitioniste, plus propre, dit-il, à augmenter le mal qu'à le détruire ; et c'était, en effet, contre ce radicalisme, souvent mêlé de mauvaises passions, souvent plus jaloux qu'indigné, que les Etats du Sud avaient pu s'indigner eux-mêmes, réclamant aide et protection. Lincoln reconnaît donc que l'Union n'a pas le droit d'imposer aux Etats l'abolition de l'esclavage ; mais elle peut, elle doit, en empêcher l'extension ; elle peut, elle doit, dans les territoires non encore constitués en Etats *, exiger, lorsqu'ils se constitueront, qu'ils se constituent Etats libres^ qu'ils n'iadmettent pas l'esclavage. — Prenons note de cette dernière idée. C'est celle qui a le plus contribué à amener le soulèvement de 1861. ■

• Ces territoires, au nombre de neuf, sont au centre du continent, entre les Etats de l'Est et ceux de l'Ouest; leur superficie est d'au moins cinq fois celle de la France. Un territoire peut être admis comme Etat dès que sa population non sauvage s'élève à 124,000 âmes, c'est-à-dire suffit pour qu'il envoie un représentant au Congrès. Jusque-là, il est placé sous la tulel'e de l'Union, mais jouit néanmoins d'une très grande liberté.

Elu deux fois encore (1838 et 1840) à la Législature d'Illinois, Lincoln y marqua toujours mieux sa position d'homme de talent et de cœur ; mais c'est surtout comme avocat qu'il grandit pendant ces années, lumière du barreau, et toujours V Honnête Abraham. Les plus humbles plaideurs le trouvaient, comme les plus riches, toujours accessible, toujours prêt à les servir de son mieux ; il ne demandait qu'une chose , mais il la demandait absolument : que la cause fût juste. Au reste, qui eût osé lui en proposer une mauvaise ? Il plaidait avec une aisance, un naturel, qui donnait du charme aux développements les plus arides. Sans dédaigner la plaisanterie, il savait ne pas y abonder. Les plus petites choses, dans sa bouche, prenaient de l'importance, non par l'enflure des paroles, qu'il ne connut jamais, mais par ce soin ou plutôt cet instinct avec lequel il ramenait tout aux grands principes, tellement vivants dans sa conscience, qu'ils ne pouvaient, en quelque sorte, rester inactifs un seul moment.

Ajouterons-nous combien il était heureux de défendre , dans l'occasion , l'innocence mena-

cée ? Cet empressement, il est vrai, n'est pas chose rare; tout avocat est heureux d'attacher son nom à quelque solennel acquittement. Mais, ce qui est plus rare, c'est l'intérêt profond avec lequel il s'appropriait la cause, plaidant, eût-on dit, pour lui-même, pour sa liberté, pour son honneur.

Un trait a été souvent cité. Redisons-le.

Un meurtre avait été commis; un jeune homme, nommé Armstrong, en était accusé. Armstrong était le fils d'un homme chez qui Lincoln avait travaillé jadis. Moralement convaincu de son innocence, Lincoln écrit à la mère pour lui offrir gratuitement ses services ; puis il se met à étudier la cause, et arrive à la conviction que l'accusé est victime d'un complot. Un témoin, pourtant, déclarait avoir vu Armstrong plonger un couteau dans le cœur de l'homme assassiné. Il indiquait positivement le lieu et l'heure ; il affirmait n'avoir pu se tromper, la lune brillant dans son plein. Lincoln, à l'audience, lui fit répéter tous ces détails ; puis , l'almanach en main, il montra que la lune, ce jour-là, s'était levée au moins une heure après le moment indiqué comme ayant été celui du crime. Ce

point gagné, il partit de là pour renverser tout le reste, et le jury, à l'unanimité, reconnut l'innocence du jeune homme. Lincoln avait dit à la mère, le matin, qu'avant le coucher du soleil il lui rendrait son fils. Et comme la mère et le fils, au moment où l'acquittement fut prononcé, s'élançaient vers lui dans l'ardeur de leur reconnaissance, lui, qui se trouvait près d'une fenêtre, il leur montra le soleil qui approchait de l'horizon, et, d'une voix émue : « Il n'est pas encore couché, et votre fils est libre. »

N'aperçoit-on pas, dans ces paroles, comme un reflet de la poésie des forêts ? L'enfant des solitudes est heureux, dirait-on, que son vieil ami, le soleil, soit témoin de son triomphe et partage sa joie. On sent encore, dans cette joie, autre chose : la Bible a aidé les forêts à nourrir ce cœur d'émotions graves, et certainement, ce jour-là, en montrant le soleil, il montrait, il voyait le Dieu qui s'est révélé dans la nature, mais qui venait de se révéler aussi comme le Dieu des délivrances.

Tout occupé, à ce qu'il semblait, de l'étude des lois et de la pratique du barreau, il travaillait silencieusement à combler les lacunes que

son éducation plus qu'imparfaite avait dû laisser sur tant de points. L'histoire ancienne, celle des temps modernes, celle, en particulier de son pays, lui furent bientôt familières, et il ne resta étranger à aucune des connaissances qui, de près ou de loin, concourent à former l'homme politique. Aussi, en 1844, lorsqu'il sortit de ce repos apparent pour s'occuper de la prochaine élection présidentielle, on fut surpris de le trouver si solidement armé sur des questions qui paraissaient plutôt en dehors de son domaine. La principale était celle des tarifs, autre sujet de discorde entre le Nord et le Sud, et, dans chaque Etat, entre les amis du Nord et les amis du Sud ; elle touchait, à la fois, aux plus hautes notions de l'économie politique et à d'innombrables détails commerciaux ou financiers. Lincoln prouva que théorie et détails lui étaient également familiers. Chargé par ses amis de parcourir l'Illinois et de travailler les esprits selon ses vues, il déploya dans cette campagne une activité, un talent, qui semblaient grandir à chaque pas. Partout précédé ou suivi, selon l'usage américain , par le champion du parti adverse, John Calhoun, il avait chaque jour

à repousser ou à prévenir des attaques chaque jour variées avec une inépuisable habileté. Mais l'ouvrier ne fut jamais au-dessous de la tâche, et Lincoln revint avec la réputation d'un admirable orateur- populaire. Ce n'était pas l'homme des grands mouvements, si souvent faux, des grands entraînements, toujours sujets à ne produire qu'une conviction passionnée, compromettante pour la cause. Il parlait, nous disent ses biographes, avec cette précision qui va droit au but, droit aux gens, mais droit à leur conscience, à leur bon sens, ce qui est le grand secret pour captiver sérieusement les massés. A l'énergie naturelle de son langage et de ses allures se joignait le fini d'une éducation lettrée, autre qualité que les masses apprécient plus qu'on ne croit, bien que ne s'en rendant pas compte. Sa manière était pourtant familière, celle d'un homme s'adressant, non pas à une foule, mais à un petit cercle d'amis ; puissant moyen d'action, chacun se considérant, en quelque sorte, comme un des privilégiés du cercle intime auquel l'orateur se consacre. Une paisible bonne humeur, un sans-façon qui vous mettait à l'aise et ne vous choquait jamais, une

abondance merveilleuse d'anecdotes, de traits piquants, un va-et-vient qui ne vous ballottait quelques moments que pour vous remettre, plus ferme, dans le droit chemin de la question, — voilà ce qu'était son éloquence. Nul homme, du reste, n'eut plus horreur de parler pour parler ; nul ne se moqua davantage de ceux qui, dans les discussions, affirmant, niant, s'étourdissant, finissent parfois par soutenir précisément ce qu'ils ont combattu. Et c'est là, disait-il, ce qui trop souvent arrive, non pas aux individus seulement,mais aux partis. On pourrait s'entendre ; on ne le veut pas, et, toujours bataillant, on change de cause et d'armure. Et là-dessus venait un de ces petits apologues dont nous avons vu qu'il aimait à emprunter le secours. Deux hommes, disait-il, à moitié ivres, se battaient. Après quelques coups, ils s'empoignent, s'arrachent mutuellement leur blouse, s'empoignent de nouveau pour reprendre chacun la sienne, et finissent par s'en aller, chacun, dans celle de l'autre.

I. Lincoln au Congrès. — Jamais d'opposition systématique. — Un pas de plus. — L'esclavage dans le district de Colombie. — Plan d'émancipation. — Manœuvres des esclavagistes, — Progrès de l'esclavage. — Le Compromis du Missouri. — Honteux recul. — Le Texas. — Le Kansas.

IL Excès du mal. — Décadence et opprobre. — Lincoln se remet à l'œuvre. — Sa croisade dans l'Illinois. — Succès. — Il refuse la charge de gouverneur. — On pense à lui pour la vice-présidence. — Devons-nous regretter qu'il n'ait pas été élu? — Pas de demi-remèdes aux grands maux.

III. Une nouvelle campagne. — Retentissement. — Douglas. — La conscience et les mauvaises causes. — Détails de la lutte. — Calme et force. — La Déclaration d'Indépendance. — Eloquente émotion. — Le vrai vainqueur.

IV. L'homme des nègres. — Un ami. — Abolitionisme modéré. — Sympathie, confiance et patience des nègres. — Un cantique. — L'homme du peuple. — Le vrai peuple. — Ceux qui en sont et ceux qui n'en sont pas. — Les timides. — Ce qui aurait pu arriver. — Ne crions pas trop à la faiblesse. — Noble rachat. — Le doigt de Dieu.

Un nouveau champ, plus vaste, allait s'ouvrir devant lui. En 1847, nous le trouvons à Washington, au Congrès, comme un des représentants de rillinois.

Il n'entre pas dans notre plan de retracer, même sommairement, les débats politiques auxquels il prit part à cette époque. Notons seulement un point : c'est que, très mécontent, très malheureux de beaucoup de choses, jamais cependant il ne tomba dans l'opposition systématique ; jamais rancune ou défiance ne lui fit refuser sa voix à une mesure bonne et juste. Ainsi, à son entrée au Congrès, il avait vivement blâmé l'expédition contre le Mexique ; mais, une fois la guerre en train, tandis que certains représentants s'en vengeaient misérablement sur les soldats, refusant les crédits demandés pour leur entretien, Lincoln, dans un discours qui fut beaucoup remarqué, tout en rappelant vertement pourquoi il avait voté contre la guerre, déclara que jamais il ne voterait contre

ceux qui versaient leur sang sous les drapeaux.

Dans la question de l'esclavage, il fit un pas de plus qu'en 1837 ; un pas de plus, s'entend, sur le terrain législatif, car, pour le fond, nous -savons assez ce qu'il pensait et ce qu'il avait toujours pensé.

Il s'agissait du district de Colombie. C'est la petite province où se trouve Washington, la capitale, et qui, bien qu'appartenant à la Virginie, appartient à toute l'Union. Le Congrès avait donc, selon Lincoln, le droit d'y abolir l'esclavage; les ennemis de l'esclavage ne devaient pas être condamnés à l'avoir sous leurs yeux dans la capitale même, qui était à eux comme au Sud. Un représentant demandait qu'on prit un milieu, qu'on défendît, non l'esclavage, mais seulement le commerce des esclaves. C'était enterrer la question, fermer à demi la porte, en attendant de la rouvrir sans bruit. Lincoln demanda donc une loi posant le principe, et, pour plus de sûreté, réglant l'application. Aucun esclave ne pourrait être introduit dans le district, et, à partir du 1®"^ janvier 1850, les enfants qui naîtraient de mères esclaves seraient libres. Les maîtres

seraient néanmoins tenus de pourvoir pendant quelques années à l'entretien et à l'éducation de ces enfants. Enfin, dans un certain délai, tous les esclaves seraient libres, moyennant une indemnité raisonnable payée par l'Etat aux possesseurs. C'était, comme on voit, à l'occasion d'un district, un plan général et complet d'émancipation, conciliant au mieux le droit des maîtres et les droits de l'humanité. Mais à mesure qu'une solution possible commençait à se dessiner, l'autre camp redoublait d'ardeur, d'habileté aussi. Un bill fut proposé qui semblait chose toute simple, et qui était gros de conséquences. Il portait que, lorsque des esclaves seraient pris pour quelque service fédéral, le gouvernement les achèterait de leurs maîtres. Rien de plus juste; mais le grand but était de pouvoir affirmer ensuite, comme conséquence évidente, que l'Union reconnaissait l'esclavage, reconnaissait l'esclave comme propriété du maître. On espérait donc suppléer par là au silence de la Constitution, qui a bien, en fait, admis l'esclavage, puisqu'elle ne l'a pas proscrit, mais qui ne le reconnaît pas, ne le mentionne pas, et, par conséquent, permet

au Congrès de ne pas le laisser s'étendre, de chercher les moyens d'y mettre fin. C'est cette porte qu'on essayait de fermer. Lincoln fut le chef de la résistance, et les esclavagistes furent obligés de renoncer à cette espèce d'escamotage qui eût mis le droit de leur côté.

Mais ils étaient plus heureux sur d'autres points, et l'esclavage, affaibli comme droit, se fortifiait, comme fait, par d'incessants progrès, trop souvent facilités par ceux-mêmes qui ne voulaient pas ou ne savaient pas reconnaître le droit. C'est ainsi que le Missouri devint un Etat à esclaves, bien que, par sa position géographique, il appartienne au Nord plutôt qu'au Sud. Un peu honteux de cette condescendance, le Congrès déclara que l'esclavage ne serait jamais autorisé, à l'avenir, au delà du Sô*"® degré de longitude; mais que pouvait valoir cette limite au moment même où l'esclavage allait la dépasser de toute la hauteur du Missouri, c'est-à-dire d'au moins cent lieues? Comment la maintenir pour tous ces autres territoires qu'elle bornait ou traversait sur une longueur de cinq cents lieues, de l'Arkansas à la Californie? Aussi voyons-nous ce

fameux Compromis du Missouri, comme on disait, devenir presque aussitôt le point de mire des colères et des attaques du Sud, qui avait paru l'accepter. Le chef du parti esclavagiste, Douglas, organise la lutte. Une majorité se trouve pour annuler le compromis. Le Congrès revient au principe des souverainetés locales, et se déclare incompétent pour défendre ou autoriser l'esclavage en quelque Etat ou en quelque territoire que ce soit. L'Union, avait dit un des orateurs esclavagistes, n'avait pas plus à s'en mêler que d'une loi sur la pèche des huîtres, récemment faite par un Etat du ^ud. Mais tandis que l'Union renonçait à gêner en rien, sur ce point, les souverainetés locales, le Sud ne renonçait pas à peser vigoureusement sur elles pour les empêcher d'abolir ou de repousser l'esclavage. C'est ainsi que le Texas, province détachée du Mexique , devient un Etat à esclaves, et est admis, comme tel, dans l'Union. Puis, avec la brutale inconséquence de gens qui n'ont établi un principe que dans l'intérêt d'une passion, lorsque la Législature du Kansas votera l'exclusion de l'esclavage, que feront les meneurs du Sud? Ils invoque-

ront le pouvoir central contre la souveraineté locale. L'esclavage, diront-ils, est de droit naturel; un homme libre qui ne pourrait pas avoir, si bon lui semble, des esclaves, ne serait plus un homme libre. Le Congrès doit donc protéger les hommes libres du Kansas contre cette majorité qui prétend leur ravir la liberté d'acheter des esclaves. — On croit n'entendre qu'jine plaisanterie. C'est sur cette plaisanterie que le sang a coulé à torrents pendant quatre ans.

Ce que nous venons de raconter se passait en 1853. Lincoln, depuis 1847, avait pris une moindre part aux affaires publiques, sauf lors des élections présidentielles de 1848 et 1852. Ses occupations comme avocat, ses études paisibles d'histoire et de littérature, une famille à élever , une fortune encore modique mais s'augmentant régulièrement et sûrement, menaçaient de l'enlever pour toujours aux intérêts généraux du pays. Un sentiment de tris-

tesse, de dégoût, n'était probablement pas étranger à cette inaction. Il voyait un grand peuple se rapetisser et s'avilir par de coupables complaisances pour une cause immorale et odieuse. Il voyait les Etats-Unis, au lieu de marcher en avant de la civilisation moderne, reculer vers l'antiquité païenne. Il voyait le drapeau de l'Evangile, si noblement planté par ses aïeux sur les rives de l'Amérique, déshonoré, souillé sur ces mêmes rives, non seulement par l'esclavage même, mais par le honteux affaissement de tant de cœurs et de consciences. Et c'est là toujours le grand chagrin de qui aime en chrétien ses concitoyens et son pays. Le mal ne se limite point aux choses qui en sont le siège, aux gens qui directement y contribuent. Tout en est plus ou moins atteint. C'est comme un poison qui circule dans toutes les parties du corps, paralysant, tuant les plus précieux organes, et ne laissant à sa victime qu'une vie impuissante, incomplète et déshonorée. Ainsi s'acheminaient les Etats-Unis vers leur ruine, et Lincoln, un moment, avait paru se résigner

à ne plus rien tenter contre une irrésistible décadence.

Mais voici qu'il apprend cette nouvelle lâcheté, l'annulation du Compromis. Les représentants de riUinois sont du nombre de ceux qui l'ont votée. Se taira-t-il encore? Souffrirat-il que l'Etat qui lui est devenu cher reste sous le poids de cette honte? D'ailleurs, dans l'Etat même, une minorité considérable a senti cette honte, s'agite, se compte, veut un chef. Ce chef est Lincoln. Refuserait-il ? N'est-ce pas Dieu, par la voix de ce peuple, qui lui commande de ressaisir ses armes et de retourner au combat?

Il y retourna donc, et jamais on ne l'avait vu si vaillant. « Tout ce qu'il y avait de lion en lui se réveilla, » dit un de ses biographes. « Nouveau Pierre-l'Hermite, dit un autre, ce fut comme une croisade qu'il alla prêchant par l'Ulinois contre les barbares du Sud ; » croisade, cela va sans dire, toute morale, car pas un mot ne sortit de sa bouche qui put être considéré comme un appel à la violence. Mais ce qu'il déploya, dans cette campagne décisive.

de courage, d'habileté, de persévérance, d'éloquence, de force physique aussi, car il y eut des fatigues terribles, — comment le raconter? Plus il allait, mieux il sentait la beauté de sa tâche ; noble encouragement à ceux qui seraient tentés, devant une tâche analogue, de n'en voir que les côtés effrayants! Rappeler un peuple à lui-même et à ses plus pures traditions; être l'organe, à la fois, de la plus saine politique, de l'histoire, de la philosophie, de l'Evangile, — où trouver, dans ce monde, un plus beau rôle, un travail qui ait mieux et plus sûrement en soi, indépendamment du succès, sa récompense et sa couronne ?

Mais Lincoln n'eut pas à se consoler par le sentiment du devoir courageusement accompli. Le succès fut grand, éclatant. Une législature telle qu'il pouvait la désirer remplaça celle qui avait trahi les grands principes, et courbé l'Illinois sous le joug immorgil du Sud.

L'année suivante, le parti qui venait de triompher lui offrit la charge de gouverneur. Il refusa. « Je ne suis pas l'homme, » disait-il; ce qui voulait dire , — bel exemple de délicatesse politique, — qu'après avoir tout marqué comme

chef de parti, il ne devait pas occuper un poste où l'on doit être au-dessus des partis.

En 1856, nouvelle élection présidentielle, et le nom de Lincoln est prononcé pour la première fois dans les préliminaires de ce grand acte national. Une convention préparatoire, réunie à Philadelphie, lui donna une centaine de voix pour la vice-présidence. Ce n'était pas assez pour le poser en candidat définitif; mais, en regard de l'avenir, c'était beaucoup, et les faits l'ont prouvé.

On a dit que beaucoup de maux eussent été peut-être épargnés à l'Union, si le président élu en 1856, Buchanan, l'homme du Sud, avait eu à côté de lui Abraham Lincoln , l'homme du Nord, le philanthrope et le chrétien. Est-ce bien sûr? De quels maux, d'ailleurs, parle -t -on? Oui, peut-être la guerre n'eût-elle pas éclaté en 1861; mais pourquoi? Parce que les progrès du mal moral, ralentis quelque peu par l'influence du vice-président, n'auraient pas amené la salutaire réaction de 1860; parce que le président de 1861 n'eût pas été Lincoln, mais encore un homme du Sud; parce que la majorité n'aurait plus eu

ni la volonté ni la force de lutter contre ce fatal courant. Voilà des maux qui en valent bien d'autres ; voilà ce qui eût été probablement la conséquence de l'élévation de Lincoln à un poste où il n'aurait pu que s'user inutilement , et faire , en quelque sorte , les affaires du mal, en le forçant de s'amoindrir un peu. Supposez même que le président élu en 1856 eût été un homme du Nord, Lincoln déjà, si vous voulez. Que fût-il arrivé? Le mal n'était pas à son comble. La réaction n'était pas prête; la rupture non plus. Vous auriez eu des replâtrages , acceptation d'un état de choses déplorable, garantie illusoire contre un avenir pire encore. Dieu donc, le maître des temps , réservait l'homme pour l'œuvre, l'œuvre pour l'homme. Il voulait que Lincoln y mit la main avec toute l'autorité que donne une situation claire, toutes les ressources de la partie saine du pays, et que le grand jeu se jouât sous son regard ferme et serein.

Mais avant d'avoir à tirer l'épée, Lincoln b1lait se signaler encore dans une de ces campagnes non sanglantes où il avait conquis tant d'amis à la bonne cause.

Cette campagne est restée et restera fameuse dans l'histoire des Etats-Unis. L'Illinois en fut le théâtre; mais on peut dire qu'elle eut pour spectateur le peuple entier de l'Union, tant elle remplit la presse et agita tous les esprits. Le grand procès y fut de nouveau plaidé sous toutes ses formes. D'un côté, Lincoln; de l'autre, Douglas, que nous avons déjà vu chef du parti esclavagiste; Douglas le petit géant , comme disaient ses amis , par allusion à sa petite taille et à son talent prodigieux.

La législature d'Illinois avait à nommer un sénateur *. Les candidats étaient Lincoln et Douglas. Les deux principes n'avaient peut-

. f Le Sénat des Etats-Unis est nommé par les Législatures.

être encore jamais été si carrément face à face ; dans les deux camps courait ce frémissement qui impose aux champions des deux partis l'obligation de se lancer corps et âme au combat. Heureux , dans ces moments , qui peut n'avoir aucune arrière-pensée, et se dire à lui-même, devant Dieu, tout ce qu'il dira devant les hommes ! Douglas en était-il là ? Devons-nous croire qu'avec un esprit d'ailleurs si juste, il ne vît pas les côtés faibles et les côtés odieux de sa " cause? Pouvait- il, d'autre part, ne pas voir qu'elle était déjà perdue, et que, même relevée grâce à lui, elle n'en était pas moins destinée à périr ? — Laissons cela. Qu'il nous suffise de n'avoir à nous adresser, à propos de Lincoln, aucune question de ce genre. Nous savons, nous sentons qu'il était pleinement à l'aise, pleinement sûr , dùt-il ne pas triompher cette fois, d'avoir pour lui Dieu et l'avenir.

Quant aux détails de la lutte, ils ne seraient que la reproduction de ceux que nous avons déjà donnés. Elle prit, plus encore que ce n'était d'usage, les formes d'un combat soumis à certaines règles. On fixa d'avance les lieux, les jours; chacun des deux champions dut s'a-

dresser aux mêmes auditoires, parler tantôt le premier, tantôt le second. Avec nos usages d'Europe, ce serait un assez étrange spectacle que ce procès allant recommencer de lieu en lieu; la dignité de la cause et surtout des avocats risquerait d'en sortir bien compromise. Au reste, même en Amérique, elle y perd souvent notablement. Mais, cette fois, la cause était trop grave et les avocats trop haut placés. Lincoln eut pourtant souvent besoin de toute sa modération et de tout son sang-froid pour ne pas descendre , après Douglas , sur le terrain des personnalités blessantes, violentes. Douglas, évidemment, s'irritait de cette modération ; des amis de Lincoln s'en irritaient, de leur côté, comme d'une sorte de faiblesse. Il fallut bien comprendre enfin que c'était de la force, force de caractère, méprisant les provocations, force d'esprit, toujours la même, argumentant, réfutant, fouillant le sujet dans tous ses recoins, trouvant indéfiniment du neuf , et ramenant invinciblement toutes choses sur le terrain du droit et des principes. Sa parole pourtant n'était point froide; une chaleur intime se sentait partout et toujours, toujours prête à faire ex-

plosion au contact de quelque idée généreuse. Un jour, par exemple, il rappelle la Déclaration d' Indépendance, premier acte public de l'Union en 1776. « Les hommes sont créés égaux. Ils ont tous reçu de leur Créateur certains droits inaliénables. Parmi ces droits sont la vie, la liberté, la poursuite du bonheur. C'est pour sauvegarder ces droits que des gouvernements sont institués parmi les hommes. » Voilà ce que signèrent les héros de l'indépendance américaine ; voilà ce qui servit de préambule à la Constitution. « Et maintenant, mes concitoyens, poursuit Lincoln, si on vous a enseigné d'autres doctrines que celles de la Déclaration d'Indépenpendance ; si vous avez prêté l'oreille à des suggestions qui en mutilent la noble symétrie ; si vous en êtes à croire que les homiïies n'ont pas tous été créés égaux quant à ces droits énumérés dans notre charte, — : laissez-moi vous conjurer de revenir en arrière , de retourner à ces sources pures dont les eaux furent consacrées par le sang de nos libérateurs. Faites de moi ce que vous voudrez, pourvu que vous gardiez ces grands principes. Envoyez-moi, ne m'envoyez pas au Sénat; n'importe! Je ne me

dirai pas indifférent aux honneurs de la terre; mais je veux être cru lorsque j'affirme que mes motifs sont tirés de plus haut. Ecartez , écartez toute considération ayant un homme pour objet. Lincoln n'est rien; Douglas n'est rien. Mais ne déchirez pas cet immortel symbole de l'humanité, notre Déclaration d'indéjDendance. »

Douglas eut environ 122,000 voix, et Lincoln 126,000. La Législature ne se considéra pas comme liée par cette votation préparatoire; elle nomma Douglas. Mais Lincoln n'en resta pas moins le vrai vainqueur, vainqueur déjà par la votation populaire, vainqueur surtout par les progrès que sa cause allait faire, et dans l'Illinois et dans tout le Nord.

C'est aussi vers ce temps qu'il commença d'être populaire parmi les malheureux dont il s'était fait le patron. Les maîtres ne pouvaient tellement faire bonne garde, que quelque rumeur venant du Nord, quelque lambeau de

journal anti - esclavagiste , n'arrivât aux cases des nègres. Ils savaient bien, ceux-ci, et depuis longtemps, qu'ils avaient des amis nombreux; mais un ami, un nom qui devint pour eux comme le soleil levant de leur affranchissement, ils étaient heureux de le voir se dessiner à leur sombre horizon. Lincoln n'était cependant pas un abolitioniste , dans le sens ordinaire et un peu révolutionnaire de ce mot aux Etats-Unis. Non qu'il dissimulât que l'abolition de l'esclavage était son vœu, son but; mais il y marchait en homme d'Etat qui tient compte de toutes les difficultés , en général d'armée qui ne veut tenter la fortune qu'après avoir assuré le succès , — autant de raisons , semble-t-il , pour que les esclaves le crussent moins leur ami que tel ou tel abolitioniste bruyant. Mais non. Ils comprirent d'instinct que Lincoln était leur homme, que leur cause ne pouvait être en de meilleures mains. Puis, l'imagination des nègres va très vite; ils furent bientôt audelà de la réalité. Lincoln allait devenir pour eux un être demi - surnaturel , sachant tout, voyant tout, et donné aux pauvres esclaves, non-seulement comme un ami, mais comme

une espèce de messie. Et pourtant, chose curieuse, tout en se faisant un Lincoln qu'ils s'inquiétaient peu de faire exact, nous ne voyons pas qu'ils aient jamais eu la tentation de couvrir de son nom quelque révolte ou quelque désordre. Ce nom, pour eux, signifiait espérance, assurance, liberté, mais dans l'avenir, et par le triomphe régulier des grandes idées de justice dont il s'était fait l'apôtre. Un cantique qui se chantait secrètement dans le Sud avait fixé l'année 1862 comme celle du grand Jubilé libérateur *. L'année vint. Lincoln était président, et le Jubilé ne venait pas. N'importe ! Ils restèrent calmes, attendant, priant; oui, priant, car on ne sait pas, en Europe, ce qu'il y a eu de prières chez ces quatre millions d'opprimés. Ainsi se calmaient leurs angoisses , leurs colères; ainsi s'établissait un nouveau lien mystérieux entre eux et le grand chrétien de qui ils attendaient leur délivrance.

Au reste, celui qui commençait, en 1858,

* In eighteen hundred and sixty two, My people raust be free.

It is the year of Jubilee ; My people must be free.

à être l'homme des nègres, était depuis longtemps l'homme du peuple; non qu'il eût, pour le devenir, caressé les goûts populaires, mais par le seul effet de cette fraternité qui s'établit toujours entre le peuple , le vrai peuple , et l'homme droit, courageux, organe de la justice et du bon sens. Un ami de Lincoln avait dit, dès 1856, que si c'eût été au vrai peuple à élire le président, Lincoln eût été président. Mais il y a malheureusement toujours beaucoup de gens qui ne sont pas de ce peuplelà. Il y a les mauvais, naturellement ennemis de l'homme de bien ; il y a les envieux, naturellement jaloux de l'homme distingué. Il y a aussi, d'une part, les sots, toujours menés par les envieux ou les méchants, et, d'autre part, les habiles, toujours calculant au lieu d'écouter leur cœur, toujours tremblant devant les violents, toujours voulant aux grands maux les demi -remèdes. Ils étaient nombreux, ces derniers, et nous avons vu quelle déplorable influence ils avaient eue sur la politique du pays, toujours cédant au Sud, toujours l'enhardissant dans ses prétentions les plus hardies.

C'est d'eux qu'allait venir, en 1860, la plus fâcheuse résistance au projet d'élire Lincoln. Ajoutons même une chose triste, mais vraie : si l'on avait pensé que le Sud eût l'intention de réaliser ses menaces, déchirant l'Union et entamant sérieusement la guerre, il est possible que Lincoln n'eût pas été élu. Ne crions pas trop, là-dessus, à la faiblesse ; commençons par nous demander, chacun, ce que nous aurions fait devant de pareilles perspectives, si elles s'étaient clairement dessinées devant nos yeux. Même moins menaçantes qu'elles ne le devinrent peu après, c'était encore un beau mouvement que celui qui porta ce peuple à les affronter en face. D'ailleurs, voyez la suite. Ces gens dont quelques-uns auraient reculé peut-être s'ils avaient su de quelles tempêtes l'élection de Lincoln serait la cause, — nous les avons vus acceptant tous courageusement, héroïquement, ces conséquences qu'ils n'avaient pas toutes prévues, et se serrant invinciblement jusqu'au bout autour de l'homme de leur choix. Voilà qui rachèterait, au besoin, bien des choses, et nous montre le doigt de Dieu jusque dans les détails qu'on voudrait, au premier abord, oublier.

Dieu a voulu que les faibles mêmes nommassent l'homme fort, afin que, le danger venu, ils fussent forts avec lui et comme lui.

1860. — Avril 1861.

I. Candidature. — Courses électorales. — La Convention républi-

caine. — Lincoln; Seward. — .Péripéties. — Le télégraphe à Springfield. — Craintes. — Votation. — Lincoln est élu.

II. Un sacre comme il y en a peu. — Projets d'assassinat. — Arrivée à Washington. — Visite à Buchanan. — Les traîtres. — Tout était prêt pour le soulèvement. — On tient à commencer avant que Lincoln s'explique. — La Caroline du Sud, le Mississipi, etc. — Davis, président. — Inaction du gouvernement fédéral. — Lincoln en face de la situation. — La loi du devoir.

III. La séparation au point de vue du droit. — Sage programme de Lincoln. — L'œuvre du temps. — L'appel du cœur. — Effets produits. — Tout se dessine.

IV. L'installation. — Le char allégorique. — Tristes réalités. — Le pouvoir affaibli et avili. — Relèvement par la sjmpathie du vrai peuple. — Dangers immédiats. — Le fort Sumter. — .4ppel de 75,000 hommes. — Angoisses. — Première délivrance.

Arrivons donc à cette année 1860 qui allait être le point de départ de tant de choses.

Nous avons déjà vu la candidature de Lincoln définitivement posée en 1859, par ses compatriotes d'Illinois, le jour où deux pieux vermoulus plaidèrent si bien sa cause. Nous l'avons revu à New-York, en février 1860, dans une école du dimanche ; il était venu dans cette ville pour réveiller au nom de la justice ceux que leurs intérêts commerciaux avaient liés à la cause du Sud. D'autres. Etats eurent aussi sa visite, et nous rappellerons encore une fois, à ce sujet, que ces courses électorales, autorisées ou plutôt commandées par l'usage, ne nuisent aucunement, en Amérique, à la dignité personnelle d'un candidat qui sait d'ailleurs se respecter lui-même.

Enfin, en mai 1860, une Conve?ition préparatoire, celle du parti républicain^ , s'assemble à

' Il va sans dire que ce nom ne suppose pas, ici, un parti monarchique. Lincoln a été le chef des Républicains ; Douglas, des Démocrates.

Chicago ; il s'agit de choisir le candidat définitif. Deux hommes sont en présence, Lincoln, Seward, le même qui va donner, bientôt après, un bel exemple d'abnégation républicaine, en devenant un des ministres de son compétiteur, et qui aura, plus tard, avec Lincoln, les honneurs de l'assassinat. Au premier tour, au second, Seward obtient plus de voix que Lincoln, mais sans avoir la majorité absolue, quelques voix s'étant disséminées. Au quatrième, Lincohi l'emporte. Alors, comme on en était convenu, la minorité se joint à la majorité, et le vote est déclaré unanime.

Lincoln n'avait pas quitté Springfield ; mais il s'était rendu au bureau du télégraphe, où arrivaient, de moment en moment, les nouvelles de Chicago. Ce fut là qu'il apprit le résultat des premiers scrutins ; puis, las d'attendre, il se rendit au bureau du State Journal. Il était bien un peu ému, niais pas assez pour ne pas causer tranquillement avec quelques amis qu'il trouva là. Eux, leur agitation était extrême. Tout à coup, on entend un grand mouvement, des cris . . . Un homme entre en courant, et lui remet un billet. Les cris de joie en disaient

assez le contenu. Il le lut, le mit dans sa poche, et, prenant son chapeau : « Pardon, messieurs. Il y a chez moi une brave femme qui sera bien aise de savoir ceci. Laissez-moi aller le lui dire. » Hélas ! elle ne se doutait pas, cette femme , que le billet annonçant le triomphe était, pour plus tard, un arrêt de mort !

Le triomphe n'était pourtant pas encore sur. Le choix de la Convention fut accueilli avec joie par tout le parti républicain ; mais le Sud, comme on s'y était bien attendu , fut unanime à le repousser, et, pour peu que le Nord commit la faute de diviser ses forces, le Sud pouvait l'emporter. Heureusement , ce fut le Sud qui ne resta pas uni; on a même affirmé qu'il y eut là une tactique de la part de quelques-uns de ses chefs, secrètement désireux que l'élection de Lincoln vînt fournir un prétexte à la rupture qu'ils préparaient. Quoi qu'il en soit , deux candidats sudistes furent mis en avant, Douglas et Breckinridge. Un troisième , John Bell , était celui d'un parti intermédiaire , celui dit des conservateurs unionistes.

Le président n'est pas élu directement par le peuple. Chaque Etat nomme un nombre d'élec-

teurs égal à celui de ses représentants dans les deux Chambres du Congrès; le chiffre total est 303, dont 183 pour les dix-huit Etats libres, et 120 pour les quinze Etats à esclaves. La majorité absolue est donc 152.

L'élection eut lieu le 6 novembre. Douglas eut 12 voix, — Bell 39, — Breckinridge 72, — Lincoln 180.

Lincoln était président.

Nous avons déjà raconté son départ de Springfield, ses adieux à ses concitoyens. Ce que nous n'avons pas dit, c'est que lorsqu'il leur demanda, en terminant , de prier pour lui , un immense murmure d'émotion s'éleva dans la foule , et que des milliers de voix, pleines de larmes , répondirent : « Oui, oui! Nous prierons pour vous ! » — Peu de rois ont eu un si beau sacre.

Des gens veillaient dans l'ombre pour lui en donner immédiatement un autre , celui de l'assassinat. Tout près de Springfield, on s'aperçut de mesures prises pour faire dérailler le train.

A Cincinnati, une grenade chargée fut trouvée dans un des wagons. La police eut vent d'un complot organisé par un Italien pour tuer Lincoln à Baltimore. Il traversa donc incognito cette ville dans un train ordinaire, et arriva le 23 février, de grand matin , à Washington. On avait préparé une réception magnifique, et l'on fut , au premier moment , un peu fâché d'avoir tant fait pour rien ; lorsqu'on sut la raison, l'intérêt s'accrut d'autant pour celui qui venait d'échapper aux assassins. Mais les craintes continuèrent ; le bruit courait que le président élu ne serait jamais installé.

Il alla , dans la matinée , faire une visite au président Buchanan, dont la surprise fut grande, mais qui eut l'esprit d'être poli , même cordial. Lincoln, de son côté^ se garda d'aucune allusion aux trop justes reproches qu'il aurait pu faire à Buchanan, chef de faction bien plus que président de l'Union. Le Conseil des ministres se trouvait en séance ; Buchanan y mena son successeur. L'accueil , de la part de quelques-uns, fut joyeux, mais fort embarrassé de la part de ceux qui savaient qu'aux yeux de Lincohi ils étaient des traîtres. Le ministre de la guerre,

John Floyd, n'avait -il pas, plus d'un an auparavant , et dans la seule prévision d'une élection selon les vues du Nord, envoyé cent quinze mille fusils dans les arsenaux du Sud? Et chaque jour, depuis l'élection de Lincoln, avait amené la révélation de quelque fait de ce genre. Tout était préparé, non-seulement avec l'approbation du gouvernement, mais, en beaucoup de choses, avec son concours actif, pour le soulèvement du Sud. Buchanan en avait à peu près donné le signal par l'étrange message dont il accompagna la publication officielle de l'élection de son successeur. Il déclarait l'élection régulière, inattaquable; mais il faisait clairement entendre que le Sud était menacé, qu'on lui devait des compensations, des garanties, et que, en cas de refus, il les prendrait lui-même. Or, à ses yeux , comme à ceux des hommes du Sud, le refus était dans l'élection même de Lincoln.

A-ussi le soulèvement était-il déjà, à cette époque, je veux dire avant l'installation du nouveau président, un fait à peu près accompli. Il importait aux meneurs que la rupture fût aussi avancée que possible avant le moment où Lincoln, aurait à faire connaître officiellement ses inten-

— Talions. Ils avaient fait de lui un fougueux abolitioniste, ce qu'ils savaient bien n'être pas vrai. Renfermer l'esclavage dans ses limites actuelles , voilà , redisons-le , la seule chose qu'il eût déclaré vouloir. Point d'atteinte à la souveraineté intérieure des Etats à esclaves 5 encouragements, et, au besoin, subsides pécuniaires à ceux qui seraient disposés à voter chez eux l'abolition en indemnisant les maîtres. Mais tout cela était trop raisonnable pour que les meneurs n'eussent pas hâte de faire croire ou de laisser croire à de tout autres projets.

Ce fut donc peu de jours après l'élection de Lincoln que la Caroline du Sud inaugura le mouvement. Une Convention fut convoquée pour le 17 décembre, et, dès le 20, cette assemblée déclara que la Caroline se retirait de l'Union. Plusieurs autres Etats, le Mississipi, l'Alabama, la Floride , la Louisiane , le Texas , suivirent immédiatement, et, dès le 4 février 1861, une Convention du Sud s'assemblait à Montgomery. Le 18, une constitution provisoire était promulguée, et Davis nommé président de la Confédération. Le président de l'Union n'avait ni agi pour empêcher, ni protesté après ; tout au plus

s'était-il prêté à quelques pourparlers sollicités par des amis du gouvernement futur, qui désiraient ramener le Sud. Ces pourparlers eurent au moins l'avantage de mettre le Nord à l'aise en montrant que le Sud ne voulait point d'accommodement , et qu'il était prêt à tirer l'épée. Il l'avait, en fait, déjà tirée en s'opposant au ravitaillement du fort fédéral Sumter, dans la Caroline , et en canonnant le vaisseau qui venait remplir cette mission.

Telle était la situation que ces trois mois avaient faite : une sécession formidable, que plusieurs Etats allaient encore grossir; un gouvernement sécessionniste déjà tout organisé et prêt à tout. Cette situation, Lincoln aurait pu se débarrasser, d'un coup, des effrayants soucis qu'elle accumulait autour de lui : il n'avait qu'à se montrer disposé à subir le fait accompli. Assez de gens l'auraient suivi ou même poussé dans cette voie. « Le Sud veut nous quitter; qu'il nous quitte. Le Nord n'en sera que plus libre dans les progrès politiques, sociaux, moraux, qu'il est décidé à faire. » — Mauvais calcul; mauvais moyen, pour se relever ensuite, que de commencer par s'abaisser en transigeant avec

le mal. Un peuple , devant Dieu , n'a pas plus qu'un individu le droit de se dérober à sa tâche ; il n'a que le droit , si elle est lourde , d'espérer que Dieu le soutiendra. Ainsi pensait Lincoln et pour son peuple et pour lui-même ; ainsi pensat-il jusqu'à la fin, même dans les moments où tant d'échecs , tant de désastres, l'auraient absous devant les hommes, absous devant Dieu même, nous ne craignons pas de le dire, s'il avait cru devoir céder.

Et, cependant, s'il faut tout dire, une question embarrassante pouvait se poser dans son esprit.

Nous sommes habitués à condamner le Sud. C'est justice. Mauvaise cause, mauvaises passions eh jeu, mauvais moyens mis en œuvre. Voilà qui est incontestable. Mais ce ne sont là que des faits; n'y avait-il pas, au-dessus, une question de droit? Jusqu'à quel point une confédération peut-elle légitimement retenir dans son sein ou y ramener de force un Etat qui y

est entré librement, et qui , usant de la même liberté, déclare s'en retirer? Il est clair, d'un côté, que la confédération qui a accueilli et protégé cet Etat , qui a compté sur lui comme sur un de ses membres , ne peut pas n'avoir aucun droit sur lui; il est clair, d'autre part, que le peuple de cet état ne peut pas être indéfiniment lié par un contrat qu'auront signé ses pères, et qui lui est devenu odieux.

De là , dans le discours d'inauguration de Lincoln, certaines choses qui pouvaient sembler des inconséquences, qui en étaient peutêtre, et qui, en somme, allaient se trouver le meilleur et le plus sage des j)rogrammes.

La Constitution, selon lui, suppose un lien perpétuel, puisqu'elle se tait absoluaient sur toute éventualité de séparation. Toute séparation est-elle donc impossible? Non; rien d'humain ne peut se donner pour éternel. Mais elle ne sera jamais légale , elle n'existera , en droit, jamais , que par le consentement des deux parties. La sécession actuelle est donc un fait ; légalement, elle n'existe pas.

Que fera donc le président? « Considérant, dit-il, qu'au point de vue de la Constitution,

l'Union n'est pas rompue, je veillerai, autant qu'il sera en mon pouvoir , à ce que les lois de l'Union soient partout observées. »

Mais comment y veillera-t-il ? Dans la stricte limite des droits que la Constitution lui donne. Or, la Constitution ne lui donne pas le droit de porter la guerre dans un des Etats de l'Union. Mais la Constitution, en même temps, lui défend de laisser enlever à l'Union les arsenaux, les forts qui lui appartiennent. Arsenaux et forts resteront donc occupés par les troupes fédérales , et , s'ils ont été pris , ils seront repris. Mais quant à l'administration fédérale intérieure (service des postes, perception des impôts fédéraux, etc.), si un Etat se refuse à recevoir les employés du gouvernement central , on n'ira pas les installer de "force. On attendra que le temps fasse son œuvre.

Et c'est sur cette dernière idée que Lincoln, en terminant, s'abandonne aux mouvements de son cœur. Il s'adresse d'abord à ceux qui trouveraient cette marche trop pacifique , trop lente. Qu'ils se calment; qu'ils s'élèvent audessus des froissements présents. « Intelligence, patriotisme, christianisme, ferme confiance en

Celui qui n'a encore jamais oublié ce pays, — et voilà de quoi mettre un terme , par le meilleur chemin, à toutes nos difficultés d'aujourd'hui. » Il s'adresse ensuite aux gens du Sud. « C'est dans vos mains, mes concitoyens mécontents , non dans les miennes , qu'est la terrible question de la guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas ; point de conflit, si vous n'êtes pas les agresseurs. Vous n'avez pas de serment enregistré au ciel de renverser le gouvernement fédéral, et moi je vais avoir le serment le plus solennel de le maintenir , de le protéger et de le défendre. Nous ne sommes pas des ennemis, mais des amis. Non, nous ne devons pas être des ennemis. Du sein des champs de bataille où nous avons jadis versé notre sang pour la même cause , du fond de chaque tombeau ou repose un bon citoyen, arriveront à chaque cœur vivant, à chaque foyer du pays, de mystérieuses influences, et ces cordes bénies vibreront encore à l'unisson dès qu'elles auront été touchées par nos bons anges, les souvenirs et les besoins de la fraternité. »

Ces paroles, dont nous ne rendons que bien

imparfaitement l'énergie et la poésie , furent couvertes d'acclamations , et U n'y eut pas un des assistants qui ne les envoyât du fond de son cœur aux frères égarés que Lincoln tâchait d'émouvoir. Plus d'un, parmi ceux-ci, quand la presse eut répandu ce discours , fut ému , ébranlé, d'autant plus que le président y démentait solennellement tous les projets qu'on lui avait prêtés pour le rendre odieux au Sud, Aussi les meneurs s'empressèrent-ils de déna-lj turer ses paroles. Ce n'était, disaient-ils, qu'une déclaration de guerre, couverte, habile, hypocrite. Même dans le Nord, certaines gens ne s'exprimaient pas autrement. Le président , se- 1| Ion eux , voulait la guerre, et ne se montrait si doux que pour y entraîner plus sûrement le pays. Mais ces voix discordantes furent bientôt réduites au silence , soit par la conduite du Sud, dont les violences croissantes montraient clairement un plan dès longtemps arrêté, soit par l'énergique bonne foi que Lincoln apportait à l'exécution de son programme.

La cérémonie d'installation avait été brillante^ mais empreinte , jusque dans ses détails les plus inoffîciels, de cette modération et de cette bienveillance qui caractérisaient le héros de la journée. Point de menaces ; point de fanfaronnades. Un char allégorique avait figuré dans le cortège, et ce n'était que le commentaire anticipé des belles et bonnes paroles par lesquelles le président allait- terminer son discours. Sur ce char , attelé de quatre chevaux blancs , couvert de drapeaux et de trophées, deux jeunes filles se tenaient par la main. L'une, avec sa tunique bleue garnie de fourrures, représentait le Nord; l'autre en tunique blanche, couverte de fleurs odorantes , c'était le Sud. Autour du char , portées par trente-quatre autres jeunes filles, flottaient fraternellement trente - quatre bannières, celles de tous les Etats de l'Union.

Mais si les yeux et le cœur de Lincoln furent un moment réjouis par ces gracieux symboles,

— soles réalités du lendemain, du soir même, n'en furent que plus tristes.

Tout était à faire et tout était difficile, même ce qui n'aurait pas dû l'être. Le gouvernement sorti de charge avait quitté le pouvoir comme on quitte une citadelle quand on est obligé de la remettre à l'ennemi; c'était, du reste, ce qu'il avait fait à la lettre pour les forts et pour les arsenaux. Dans l'administration, tout était désorganisé. Aux effets d'un mauvais vouloir évident se joignaient ceux d'une longue incurie, d'un complet affaiblissement de tous les liens administratifs. Même la traite des nègres , interdite par un solennel accord de toutes les puissances, y compris les Etats-Unis, le dernier gouvernement l'avait à peu près autorisée, et les vaisseaux négriers, moyennant quelques précautions de forme, partaient librement des ports de l'Union. Quand on en est là, il n'y a plus de lois. Bref, jamais président n'avait eu Siutant besoin d'être fort, et jamais président n'avait reçu le pouvoir en si chétif , en si déplorable état.

Mais une sympathie de jour en jour plus sérieuse lui donnait le peuple, le vrai peuple, plus

nombreux aussi de jour en jour; on pourrait presque dire que ces premières difficultés se trouvèrent, en fait, moins graves qu'on ne l'eût craint. La gloire de Lincoln perdrait-elle à cette observation ? Non ; à certains égards , elle y gagnerait plutôt. Si l'homme habile eut moins à se montrer, c'est que l'homme de bien apparaissait dans toute sa grandeur, et se trouvait armé de toutes les forces morales qui reprenaient vie autour de lui.

Mais les forces morales peuvent ne pas suffire contre le choc subit des forces brutes. Le Sud, depuis longtemps prêt à attaquer, pouvait obtenir tel succès qui mettrait le Nord à sa mierci.

La prise du fort Sumter, qui eut lieu le 14 avril, n'était pas, en soi, un grand triomphe; 70 hommes avaient tenu bon contre une armée, et il avait fallu un bombardement en règle pour les amener à se rendre. Mais ce succès, si petit fût-il, ce bombardement même, avec ses grands bruits et sa fumée, avaient porté au comble l'excitation du Sud. Lincoln, dès le lendemain , appelle aux armes 75 000 hommes, et cet appel est accueilli avec enthou-

siasme; mais l'enthousiasme ne peut faire qu'il ne faille au moins quelques jours pour réunir, pour équiper . ces bataillons de milices, — et les confédérés parlent de marcher sur Washington» On apprend même qu'un corps de 6000 hommes est réuni dans ce but , et Washington n'en a pas 600 pour se défendre.Quels jours! Quelles heures ! Car ce n'était pas seulement de jour en jour, mais d'heure en heure, que la capitale pouvait voir entrer l'ennemi. Lincoln avait confiance, confiance en son peuple, confiance surtout en Celui qui pouvait ôter et qui ôta en effet aux gens du Sud , pour le moment , la pensée ou les moyens d'approcher. Il était, à ce que rapporte un témoin , aussi calme que dans sa ihaison de Springfield. Fuir, il n'y songeait pas. Un régiment de New- York eut l'honneur d'arriver le premier à Washington ; un second vint du Massachusetts. La capitale était sauvée; mais, maintenant, plus d'illusion possible : c'est la guerre , la grande guerre, qui va se déchaîner sur le pays.

Avril 1861. — Juillet 1863.

I. L'opinion de l'Europe. — Les gouvernements. — Le public. — Pouvons-nous croire encore que la question de l'esclavage ne fût pas la vraie cause de la guerre ? — Lincoln toujours le même. — Le médecin et la crise.

II. Commencements malheureux. — BuU-Run. — Echec sur mer. — Premier message de Lincoln. — Le devoir, toujours le devoir. — Enthousiasme; activité. — 500,000 hommes sous les armes. — Le Sud plus riche en officiers. — Le Nord, bientôt, non moins riche. — Supériorité morale se retrouvant en toutes choses. — L'affaire du Trent.

III. 1862. — Beaucoup de sang. — Qui nous devons plaindre. — Mill-Spring. — Pittsburg-Landing. — Le Monitor et le Mer-"^ rimac. — Retentissement et conséquences. — Millions et milliards.

IV. Prise de la Nouvelle-Orléans. — La bataille des Seven Days. Harpers- Ferry. — Fridericksburg. — Murfreesboro. — Combats en foule. — 1863. — Trêve forcée. — Tout recommence. — Gettysburg.

V. Lincoln sur le champ de bataille. — Inauguration du cimetière. — Discours de Lincoln. — Le citoyen; le chrétien. —

Chrétien depuis Gettysburg. — Ce que cela voulait dire. — Un jugement favorable et cependant injuste. — Le christianisme aux Etats-Unis.

VI. Pourquoi Lincoln fut toujours à la hauteur de sa tâche. — La puissance de l'honnête homme. — Une audience. — La femme du soldat. — Le jeune homme. — La main serrée. — God bress massa Linhum! — Un homme toujours le même. — Quelques détails intimes.

Quelle était , à ce moment , l'opinion de l'Europe, et quel appui le président trouvait-il en dehors de son pays déchiré ?

Il faut le dire : presque aucun. Les gouvernements ne s'inquiétaient guère du conflit que pour se demander s'il leur convenait ou non qu'il y eût deux Unions au lieu d'une. Ils se disaient, d'un côté, que le Sud, une fois libre, était d'humeur à troubler souvent la paix du monde ; mais, de l'autre, ils étaient bien aises de voir se couper en deux un corps dont l'accroissement inouï n'avait pas pu ne pas inspirer des craintes. Ajoutez que le précédent gouvernement, si faible au dedans, avait été maintes fois, au dehors, cassant, fanfaron ; l'humiliation de Lincoln pou-

vait donc plaire aux diplomates comme un juste retour de la fortune, et, sans aller d'emblée jusqu'à reconnaître le Sud, ils laissaient assez voir qu'au premier grief contre le Nord, ce serait là leur facile vengeance. Voilà pour les gouvernements. L'opinion générale n'était pas beaucoup plus favorable. Très peu de gens comprenaient la (question; beaucoup de ceux qui l'ont plus tard comprise, et qui, aujourd'hui, rendent hommage à l'homme en qui elle s'incarna, reconnaissent qu'ils n'ont été d'abord justes ni envers le pays ni envers l'homme. De ce que le président n'avait pas débuté par déclarer l'esclavage aboli, de ce que sa réponse aux toutes premières agressions ne fut pas de le proclamer aboli, on se hâta de conclure que la question de l'esclavage n'était ni pour lui ni pour les siens la question véritable, et que des passions, des haines, des intérêts surtout, étaient, au fond, seuls en jeu. Nous sommes toujours habiles à nous dispenser d'admirer, même d'estimer.

Quelques personnes en seraient-elles encore à cette fâcheuse impression des premiers jours ? Cela nous paraît difficile. S'il s'en trouvait, nous

les prierions de relire — non pas les discours de Lincoln , car on pourrait répondre que c'était par tactique qu'il parlait exclusivement de l'esclavage, — mais toutes les publications du Sud, officielles, officieuses, et de nous dire si l'on y trouve rien qui se rapporte à une autre question, par exemple à celle des tarifs, si grave quinze ans auparavant. Qu'on relise, en particulier, les décrets de séparation, celui, d'abord, de la Caroline, puis du Mississipi, puis de tous les autres Etats , — et qu'on nous en montre un où cette question ne soit pas , nonseulement la première, mais la seule, et où les griefs énoncés contre l'élection de Lincoln ne le soient pas sur ce terrain-là. Ils auraient eu cependant, tous ces Etats, grand intérêt à énumérer d'autres griefs. Ils savaient bien tout ce qu'ils perdaient, aux yeux de beaucoup de gens , aux yeux de l'Europe , à déclarer qu'ils allaient se battre pour le maintien de l'esclavage; ils savaient bien qu'aux yeux de ces mêmes gens , aux yeux de l'Europe , c'était donner le beau rôle au Nord que de le représenter se battant pour l'abolition. Eh bien! c'est ce qu'ils ont fait, constamment fait, et

leur brutale franchise , en nous scandalisant , nous fournit ici le meilleur de tous les arguments. Oui, c'est bien l'esclavage qui a été la cause de la guerre. Que des rancunes diverses aient contribué à la faire éclater , que les champions du Nord n'aient pas tous, dès le premier jour, placé la querelle à sa véritable hauteur, — nous ne le nions pas. Mais l'essence du mouvement n'en a pas moins été, dès l'origine, tout autre que l'Europe n'affectait de le croire; l'élément moral qui, sous l'influence de Lincoln, allait se dessiner de plus en plus clairement, apparaît, dès le premier jour, à qui a des yeux pour le voir, et, cela, non point comme un germe, mais déjà puissant, dominant. Quant à Lincoln lui-même, maintenant que tous les détails sont connus, il faudrait être, non-seulement injuste, mais aveugle, pour ne pas reconnaître que le Lincoln des premiers jours était déjà celui des derniers. « Je suis convaincu, a dit récemment un écrivain *, que, le jour où il entra à la Maison-Blanche, Lincoln se dit à lui-même, dans le silence solennel de

* Revue des Deux Mondes. Mai 1865.

sa conscience : — Je serai le libérateur de quatre millions d'esclaves ; ma main a été choisie pour frapper de mort l'institution servile. » — Mais que fallait-il, avant tout, pour arriver là ? Que le Sud rentrât sous son autorité ; que le Nord eût acquis la force morale nécessaire pour suivre et soutenir son chef dans ce généreux coup d'Etat. Elle s'acquiert, cette force-là, par les défaites comme par les victoires , par le sang perdu beaucoup mieux que par le sang versé» Les échecs possibles, et, bientôt après, trop réels, rentraient donc, à ce point de vue, dans le plan de Lincoln. « Il fallait attendre patiemment, poursuit le même écrivain, que le pays reçut, l'une après l'autre, ces rudes et sévères leçons que donne la guerre, et que la conscience populaire , troublée jusque dans ses profondeurs, s'ouvrît aux inspirations héroïques , aux généreuses émotions. Lincoln fut comme un médecin qui sait qu'il a un remède, mais qui ne peut s'en servir avant qu'une crise suprême soit passée. »

Mais le médecin, en attendant, risque beaucoup d'être accusé d'ignorance, de timidité, ou pis encore.

Ainsi en fut-il de Lincoln au tribunal dédaigneux de l'Europe. Des succès militaires l'auraient promptement relevé ; nous ne savons pas être sévères envers les victorieux, et volontiers beaucoup de gens n'auraient plus guère pensé aux nègres, si Lincoln eût, du premier coup, écrasé triomphalement la rébellion. Mais non. Les commencements ne devaient pas être heureux. D'avril en juillet, les succès et les revers se partagent; or, entre la révolte et l'autorité légitime, le partage est une humiliation pour celle-ci, un encouragement pour celle-là. En juillet , première bataille rangée , et cette bataille de Bull-Run est pour les fédéraux, nonseulement une défaite , mais une déroute. L'armée en retraite est prise d'une de ces terreurs dont l'histoire offre tant d'exemples; elle revient à Washington dans le plus affreux pèle-

— yo —

mêle, et les ennemis en Amérique, les indifférents et les adversaires en Europe , ne manqueront pas de verser le ridicule à flots sur les fuyards de Bull-Run.

Le premier combat sur mer allait être aussi une défaite. Lincoln, dès le 19 avril, avait déclaré bloqués les ports des Etats en révolte. Peu après Bull-Run, six navires fédéraux croisant devant la Nouvelle- Orléans sont attaqués par quelques navires du Sud. Un des six coule bas, et le reste est fort maltraité.

Mais ces échecs furent plus utiles, en somme, que ne l'aurait été quelque médiocre victoire, trompant peut-être les vainqueurs sur l'intensité du danger. C'était le commentaire, tristement éloquent, éloquent pourtant, irréfutable, du message que Lincoln venait d'adresser au Congrès, réuni le 4 juillet.

Dans ce message, le président commence par établir les faits. Le Sud, dit-il, dès le premier jour, n'a laissé d'autre alternative que de sanctionner la rupture ou de recourir aux armes. Lui, Lincoln, il a essayé d'en introduire une troisième : Attendre patiemment, même au prix d'une suspension momentanée de l'auto-

rite fédérale dans les Etats soulevés, que Tagitation se calmât. Mais le bombardement du fort Sumter, la marche en avant sur Washington, n'ont plus laissé de choix: il a fallu opposer la force à la force. « Un gouvernement, poursuit Lincoln, serait-il donc nécessairement toujours ou trop fort en regard des libertés de son peuple, ou trop faible pour maintenir sa propre existence ?» Et il conclut que c'est aux Etats-Unis de montrer comment la force peut . soutenir le droit sans que la liberté soit compromise. Enfin : « C'est avec douleur, dit-il, que le président a eu recours aux armes. Mais sa conscience est tranquille. Simple citoyen, il n'aurait jamais accepté le renversement de l'Union ; c'est donc bien sa conscience, sa conscience seule, en dehors de toute aspiration despotique ou ambitieuse, qui l'a guidé comme président. Il a fait, dans le plein sentiment de sa responsabilité, son devoir. Que le Congrès fasse maintenant le sien. Et tous ensemble, renouvelant notre confiance en Dieu, marchons sans peur dans la voie que nous nous serons tracée. »

Ce fut peu de jours après ce message que le

Congrès put voir de ses yeux les débris sanglants de Bull-Run. Aucun découragement ne se manifesta dans l'assemblée, et, eût-elle hésité sur qu'elle avait à faire, les nouvelles qui arrivèrent bientôt de tout le Nord lui auraient assez montré sa route. Partout le peuple demandait qu'on reprît l'offensive, qu'on donnât au président les moyens et les pouvoirs nécessaires. Ainsi fut fait, et, grâce à l'enthousiasme universel, grâce à l'activité prodigieuse que déploya le Gouvernement, le Nord, vers la fin de l'année, eut cinq cent mille hommes sous les armes.

Ce n'était pas trop. Le Sud en avait à peu près autant, et il était notablement plus riche en hommes ayant l'expérience du commandement et de la guerre. Le climat, le tempérament, les habitudes, la faveur des prédécesseurs de Lincoln, tous hommes du Sud depuis vingt-quatre ans, avaient fait de cette portion du pays comme la pépinière de ses hommes d'épée, et, le conflit venu, peu avaient opté pour le Nord. Davis, le président du Sud, ancien ministre de la guerre, les connaissait tous depuis longtemps ; Lincoln, arrivant à la présidence,

n'avait causé de sa vie, disait-il, qu'avec trois officiers généraux. De là, chez lui, au commencement de la guerre, un sentiment de désarroi, d'impuissance, qui était, de tous ses soucis, le plus pénible. Avec de bons officiers, on a vite de bons soldats 5 mais, les bons ofïîciers, on ne les improvise pas. Le Nord allait pourtant en avoir bientôt, et beaucoup ; preuve nouvelle, s'il en était besoin, de la fécondité de ce grand peuple, et des aptitudes puissantes qui peuvent s'y développer.

Nous ne pouvons, du reste, méconnaître combien de talents aussi allaient surgir dans le Sud, accompagnés d'un courage, non pas plus grand, mais souvent plus impétueux, plus propre à séduire, de loin, ceux qui jugent les coups sans s'inquiéter du fond de la querelle. Mais, pour les yeux plus attentifs, surtout pour les cœurs plus humains, il est incontestable que la souillure originelle de la cause du Sud, l'esclavage et ses corruptions, a déteint sur tous ses faits d'armes et sur tous ses chefs, ou peu s'en faut. Ce n'est déjà pas sans peine qu'on se résigne à appeler courage l'ardeur de gens s'étourdissant pour ne pas voir que leur

cause est mauvaise, moralement perdue, dûtelle, par eux, triompher. Mais, ce courage, de quoi le voyons-nous accompagné ? C'est du côté du Sud que souvent la lutte prendra, dans ses détails, . le caractère d'une guerre haineuse, impitoyable, sauvage. Dévastations, cruautés inutiles, prisonniers horriblement maltraités, blessés achevés sur le champ de bataille ou recueillis pour mourir ensuite sans secours, — voilà ce que les succès du Sud ont trop souvent offert à nos regards. Que des soldats ou même des chefs du Nord aient pu parfois mériter les mêmes reproches, c'est possible -, mais, dans l'ensemble, le contraste n'en subsiste pas moins, et l'on peut dire que l'armée du Nord a conservé, même au plus fort des horreurs de la guerre, l'esprit de modération, d'humanité, qui était celui du président. Cette modération eut à s'exercer aussi, plus d'une fois, dans les relations extérieures, notamment dans l'affaire dite du Trent. On sait que deux envoyés du Sud, chargés d'aller plaider auprès des gouvernements de l'Europe la cause de là séparation, furent arrêtés en route par un officier de l'Union, et réclamés par l'An-

gleterre comme arrêtés sur un navire anglais. Le droit moral était du côté de TUnion; mais le droit politique était du côté de l'Angleterre, et Lincoln, sans difficulté, céda. Ceux qui ont dit, dans le temps, qu'il avait cédé par peur, ne le connaissaient pas encore.

Mais revenons.

Beaucoup de sang avait coulé en 1861 5 1862 allait en voir couler bien plus encore. Cinq cent mille soldats en ont devant eux cinq cent mille ; c'est alors que commence véritablement cette guerre où l'on appellera simplement combats, escarmouches même, des engagements plus importants que mainte bataille célèbre. Le cœur se serre quand on songe à ces innombrables vies sacrifiées dans d'obscures rencontres, dans des lieux qui n'avaient pas même toujours un nom, ou dont le nom, perdu entre des centaines d'autres, n'éveille déjà plus aucun souvenir distinct. Mais, après tout, ceux qui tombèrent pour la cause immortelle de la

justice, de la fraternité, de la civilisation par l'Evangile, nous ne devons pas les plaindre. Plus la mort est obscure, plus elle vaut comme dévouement, enrichissant d'autant le trésor in time d'un peuple. Vaincus ou vainqueurs, inconnus ou couverts de gloire, tous les morts de la bonne cause ont légué au pays un impérissable héritage. Il n'a pas fallu moins pour dicter les lignes suivantes à un auteur que sa religion et ses principes disposaient peu à tant d'admiration. « Ce peuple, a dit M. de Montalembert, a montré, dans la crise la plus formidable qu'aucune nation puisse traverser, une énergie, un dévouement, une intelligence, un héroïsme qui ont confondu ses adversaires et surpris ses plus ardents amis ; il monte ainsi au premier rang parmi les grands peuples du monde '. »

Nous ne pouvons, ici, consacrer seulement un mot à chacune de ces sanglantes journées. Contentons-nous de suivre, à très grands pas, la marche des événements.

La première bataille (Mill-Spring, 19 janvier)

* Le Correspondant. Mai 1865.

est une victoire du Nord ; la seconde (Pittsburg- Landing), où près de cent mille hommes sont engagés de chaque côté, est une mêlée immense où le Sud finit par lâcher pied , mais sans qu'il y ait, pour le Nord, ce qu'on peut appeler une victoire.

Entre ces deux batailles avait eu lieu, sur mer, un engagement qui eut, dans le monde entier, un retentissement prodigieux.

C'était le 9 mars ; douze navires, six du Nord, six du Sud, étaient en présence. Vers midi, un vaisseau d'une forme étrange, une espèce de monstre nageant à fleur d'eau, mais sans nageoires, descend la rivière Elisabeth, s'élance vers le Gumberland, un des navires du Nord, et lui enfonce dans le flanc un long éperon de fer. Le Gumberland fait feu de toutes ses pièces. Autant aurait valu recevoir le monstre à coups de fusil; pas un boulet n'entame ses flancs de fer. Il s'éloigne un peu, lâche une bordée, revient, et le Gumberland, percé de nouveau, coule à fond. Un autre, menacé du même sort, est obligé de se rendre.

La nuit approche; le Merrimac attendra le jour pour continuer. Le lendemain, en effet,

il se met en devoir d'attaquer le Minnesota, échoué sur la plage. Mais tout à coup, laissant le Minnesota, il s'élance vers un nouvel ennemi. C'est le Monitor qui arrive, autre monstre encore plus à fleur d'eau, encore moins vulnérable, et dont on ne voit guère qu'une espèce de tour qui le surmonte. De cette tour, par une ouverture unique, s'échappe de temps en temps un boulet, un seul, mais énorme; il ne percera pas la coque du Merrimac, mais, peu à peu, il l'ébranlera et la disjoindra profondément. Enfin, le Merrimac étant obligé, pour tirer, d'ouvrir ses sabords, deux fois l'énorme boulet réussit à entrer par là, et à faire, au dedans, de grands ravages. Le Merrimac n'a plus que la force de s'en aller. Il s'en va, et l'honneur de cette journée reste au Nord. Mais, par le nombre des navires et des hommes perdus, c'était encore une. défaite.

Tel fut ce fameux combat, qui allait ouvrir une ère nouvelle dans l'histoire des guerres maritimes. Les vaisseaux de bois furent relégués, du coup, presque au même rang que les machines d'avant l'artillerie, et l'idée a fait en

moins de quatre ans des progrès fabuleux; à peine a-t-on eu, comme essai, un ou deux vaisseaux cuirassés, qu'on a parlé de flottes cuirassées. On dit que l'humanité y gagnera. Singulier chemin pour l'humanité ! Les finances, en attendant, n'y gagnent pas, et c'est par centaines que se comptent les millions déjà payés pour remplacer le bois par le fer. Les millions! C'était encore un des tristes côtés de cette guerre colossale. Si l'on gémit du sang versé, il est bien permis de gémir aussi de ces effrayantes sommes qui auraient pu, autrement employées, payer tant de progrès matériels ou moraux, soulager ou guérir tant de misères, et qui, à ce point de vue, sont aussi, en quelque manière, du sang. Treize milliards en quatre ans, neuf millions par jour, voilà ce que le Nord a dépensé. Ajoutez le chiffre encore inconnu, mais énorme, des dépenses du Sud; ajoutez ce que représenteraient les propriétés ravagées, le coton brûlé ou non produit, le travail de tant de bras enlevés à l'agriculture, à l'industrie, — et vous aurez un nouveau total au moins double de l'effrayant chiffre ci-dessus. On a peine à se

figurer, au centre de ce tourbillon dévorant, celui que nous avons vu ne pouvant payer un vieux volume.

Mais on a plus de peine encore à se figurer le fils des Quakers, l'héritier de leur pacifique esprit, au centre de ce colossal mouvement militaire.

En avril, une flotte descend dans le golfe du Mexique; il s'agit d'enlever aux Confédérés leur principal port d'approvisionnement, la Nouvelle-Orléans. Plusieurs forts défendent l'approche, et vingt mille bombes ne peuvent en venir à bout. Mais on force le passage. La ville est prise, et les forts se rendent. Une autre expédition s'empare de plusieurs points importants sur les côtes des Etats rebelles.

Mais, entre les armées de terre, toujours même va-et-vient de succès et de revers. Le mois d'avril est tout plein des triomphes de Mac Glellan, le héros du Nord à ce moment; le mois de juin verra la bataille de Gaines-Hill,

triste déroute. Cette bataille ne sera elle-même qu'un des actes de la grande bataille des Sept Jours (Seveu Days), qui, du 26 juin au 2 juillet, verra tomber près de 80,000 hommes. Le dernier des sept jours, les deux armées, grossies par des renforts, présentaient un total de 250,000 combattants. On s'égorgea durant des heures sans aucun résultat définitif, et tout le sang des Sept Jours se trouva du sang perdu. Peu après, 10,000 soldats du Nord sont faits prisonniers à Harpers-Ferry, et une des armées du Sud marche sur Washington. Mais Mac Glellan, accouru en toute hâte, l'arrête, et l'on décide une expédition contre Richmond, la capitale de la Confédération du Sud.

Pour arriver à Richmond, il faut prendre Fridericksburg. On l'attaque, on perd 12,000 hommes, et Fridericksburg n'est pas pris. Devant Wicksburg, autres pertes. A Murfreesboro, dans le Tennessee, 50,000 contre 50,000 se battent pendant deux jours. La victoire reste d'abord aux Sudistes, puis passe du côté du Nord, mais au prix de grandes pertes et sans grands résultats.

Rappelons encore une fois que nous nous

en tenons aux batailles proprement dites, et que notre récit ne peut donner aucune idée du vaste tissu de manœuvres, de rencontres sanglantes, qui s'était déroulé sur l'immense champ de la guerre.

On était au commencement de 1863. Des deux côtés, pas un corps d'armée, pas un régiment qui n'eût à se réorganiser de fond en comble. On y met environ trois mois; puis, tout recommence.

Le 3 et le 4 mai, double bataille. Les Fédéraux, deux fois battus, perdent plus de 20,000 hommes, et Lee, le général du Sud, marche encore une fois sur Washington.

Le 2 juillet, à Gettysburg, bataille qui décidera du sort de la capitale. Les Fédéraux ont d'abord le dessous. Ils tombent par milliers; encore quelques moments, et la déroute est consommée. L'artillerie les sauve. Un feu terrible arrête l'ennemi. Il veut s'emparer des batteries, et il perd, à l'attaque, ses meilleures troupes. Il repasse le Potomac. La capitale est sauvée encore une fois.

Et le lendemain, sur ces champs encombrés de cadavres, aux abords de ce cimetière de campagne d'où l'artillerie fédérale avait foudroyé l'armée du Sud, un homme se promenait dans un triste et profond recueillement, souvent troublé par l'horreur des spectacles qui se rencontraient devant ses pas. Les armées l'avaient déjà vu plus d'une fois, rarement après les victoires, comme s'il eût craint d'avoir l'air de venir chercher sa part de gloire, plus souvent après les défaites, consolateur, ami, partageant l'humiliation, relevant le courage. Il n'avait pas, cette fois, à reconforter des vaincus, puisque l'armée du Sud était en fuite. Mais la victoire avait sauvé Washington ; mais elle avait coûté plus cher encore que beaucoup d'autres, — et il venait remercier les vivants, rendre hommage aux morts. Ceux-ci, il donna l'ordre de les réunir tous dans un même champ de repos dont il désigna l'emplacement, et qui demeurerait

comme un monument de la victoire en même temps que de la reconnaissance du pays. Il revint, peu après, pour en faire l'inauguration solennelle, et, entouré d'une vaste pompe militaire qu'il dominait de son humble habit noir, de son front large et de sa haute tête: « Voici, dit-il, quatre-vingt-sept ans que vos pères ont fondé sur ce continent une nation nouvelle, et la voici, cette nation, engagée dans une guerre qui montrera si elle était destinée, avec les principes qui ont présidé à sa naissance, à vivre longtemps ou à périr. Réunis aujourd'hui sur un des champs de bataille de cette terrible guerre, nous venons en consacrer une partie comme dernier asile de ceux qui ont ici donné leurs vies pour que la nation pût vivre. C'est bien, c'est bon, ce que nous faisons là. Mais, dans un sens plus large, nous ne pouvons, nous, consacrer, nous ne pouvons sanctifier ce sol. Ils l'ont déjà consacré, vivants ou morts, les braves qui ont combattu ici, et il n'est pas en notre pouvoir de rien ajouter, de rien ôter à cette consécration. C'est bien plutôt à nous, vivants, d'en recevoir une ici, consécration à l'œuvre qu'il ne leur a pas

été donné d'achever, mais qu'ils ont si noblement avancée, consécration à la grande tâche qui reste devant nous. Que ces morts honorés augmentent notre dévouement à la cause qu'ils ont servie par un dévouement sans mesure. Décidons, au plus profond de nos cœurs, que nos morts ne seront pas morts en vain, que la nation, sous le regard de Dieu, aura, comme nation libre, sa nouvelle naissance, et que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne périra point de la terre ! »

Voilà ce que disait, ce jour-là, le citoyen. On est heureux de pouvoir ajouter ce que le chrétien avait senti sur ce même champ de bataille.

Jamais encore, à ce qu'il paraît, les grandes pensées de la mort et de l'éternité n'avaient si sérieusement frappé son âme ; jamais non plus il n'avait tant éprouvé le besoin de se confier en Dieu, maître de la vie et de la mort, et, quant au salut de son âme , en un Sauveur plein d'amour. C'est ce qu'il exprima , dans une conversation souvent citée, lorsque, quelqu'un lui demandant s'il se sentait véritablement chrétien, il répondit qu'il ne l'était que depuis sa visite

à Gettysburg. Il l'était, nous le savons bien, depuis sa première enfance, depuis la Bible de sa mère ; mais c'est précisément parce qu'il l'était, et dès longtemps , qu'il désirait l'être toujours mieux, et que, à chaque nouveau pas, prenant en pitié sa vie d'avant, il pouvait dire en toute sincérité : « Je n'étais pas encore chrétien. » Beaucoup de gens ont de la peine à comprendre cela; c'est, pour eux, exagération, heureux quand ce n'est pas hypocrisie. Ils le comprennent, pourtant, en d'autres choses. Un grand artiste , un grand poëte vous a-t-il révélé quelques émotions nouvelles, plus vives, plus profondes que ce que vous connaissiez jusque-là, vous direz : <^ Je ne savais pas ce que c'est que la poésie! Je ne savais pas ce que c'est que la peinture, que la musique ! » Vous le saviez très bien, et depuis longtemps ; seulement, vous le savez mieux. Pourquoi n'en serait-il pas des joies de la piété comme des joies de l'art? Pourquoi le chrétien ne dirait-il pas aussi, en toute vérité, après quelque progrès dont il est heureux et reconnaissant : « Je ne savais pas encore ce que c'est que la foi ! »

Quoi qu'il en soit, il est clair que nous ne pou-

vons accepter ici le jugement de M. de Montalembert, qui, après quelques citations de Lincoln, profondément religieuses , fait observer que c'est pourtant d'un christianisme assez vague. Il ajoute, à la vérité, que c'est encore bien beau, et qu'on voudrait bien voir les hommes d'Etat du vieux monde parler aussi religieusement d'un Dieu, d'une Providence; mais le reproche n'en est pas moins maintenu. Or, que devient-il, ce reproche , devant ce que nous savons du christianisme de Lincoln? Dans un pays sans religion d'Etat, des publications officielles ne peuvent ni ne doivent porter fortement le cachet des dogmes d'une religion , d'une Eglise ; mais, quand nous saurions moins ce qu'était Lincoln comme croyant, nous pourrions encore demander si un homme à convictions vagues, un chrétien dans le sens flottant et abusif de ce mot, a jamais été officiellement religieux avec cette profondeur d'émotion et de vie.

Cette réclamation, du reste, nous ne la ferions pas en faveur du président seul. Que les Etats- Unis renferment des incrédules, nul n'en doute ; qu'il s'y trouve des gens à christianisme indécis, à religiosité plus qu'à religion, c'est certain;

mais une chose est certaine aussi : c'est qu'il n'y a pas de peuple où le christianisme soit, en somme , un élément plus positif de vie religieuse, intellectuelle, politique, sociale, morale. Gela, M. de Montalembert l'a franchement reconnu, et, avant lui, M. de Tocqueville avait dit : « C'est le lieu du monde où la religion chrétienne a conservé le plus véritable pouvoir sur les âmes. »

C'est donc de ce mélange du citoyen et du chrétien, du citoyen depuis longtemps complet, du chrétien toujours en progrès, comme un chrétien doit l'être, que résultait, chez Lincoln, l'homme toujours à la hauteur de sa tâche, toujours en droit d'exiger que nul ne désespérât ni ne faiblît. Les victoires, nous l'avons vu et revu, étaient toujours chèrement achetées, et, trop souvent , presque inutiles ; les défaites , plus d'une fois, furent terribles. Le Nord, sans doute, était riche en hommes courageux, persévérants, et ce serait lui faire injure de supposer que, sans

Lincoln , il se fût promptement laissé abattre ; mais ce n'en est pas moins Lincoln qui apparaît et apparaîtra toujours mieux comme volonté centrale, inébranlable, non-seulement prescrivant la persévérance , mais , pour ainsi dire, n'ayant pas inême besoin de la prescrire et de rien faire que d'en donner l'exemple. Ce n'était pas le guerrier couvert de gloire , qui vous entraîne en marchant en avant ; ce n'était pas le monarque, exploitant le prestige d'un vieux trône à défendre ou d'un nouveau à consolider; ce n'était pas non plus, bien qu'il en eût, à quelques égards , la puissance , un dictateur poussant de sa main de fer ses concitoyens aux combats. C'était l'homme du devoir, le tout simple honnête homme , sans autre privilège , en quelque sorte, que d'être placé assez haut pour que tous pussent le voir et l'entendre.

Et ce que nous disons là n'est pas seulement une figure ; tous, en réalité, pouvaient venir se convaincre de ce qu'était le président. Un jour, dans une de ces audiences familières que tant de soucis écrasants n'interrompirent jamais , une femme , son tour venu , s'approcha. Laissons parler un témoin. « Elle était fort émue,

et eut beaucoup de peine à expliquer que son mari était un soldat de l'armée régulière, qu'il avait servi fort longtemps, et demandait l'autorisation de quitter son régiment pour venir en aide à sa famille. Elle s'embarrassait à chaque instant. « Laissez-moi vous aider, » lui dit M. Lincoln avec bonté, et il se mit à lui adresser des questions avec la méthode et la clarté d'un avocat. Sur le rectangle lumineux de la fenêtre, traversée par un flot de soleil, son profil se détachait en noir ; sa main droite , que souvent il passait dans ses cheveux, les avait hérissés en touffes. Pendant qu'il parlait, tous les muscles de la face, mis en mouvement, imprimaient à sa tête des contours anguleux et un peu bizarres ; mais sa voix avait une douceur presque paternelle. Après avoir interrogé la pauvre femme : « Je ne puis, lui dit-il, vous accorder moi-même ce que vous demandez. J'ai le droit de licencier toutes les armées de l'Union, ajouta-t-il avec un rire étrange; mais je ne puis donner son congé à un soldat. Il faut que ce soit le colonel. » La femme se lamentait sur sa pauvreté. Jamais, disait-elle, elle n'avait tant souffert. « Madame, lui répondit Lincoln en changeant le son de sa

voix avec une lente et pénétrante solennité, je prends part à votre chagrin ; mais songez que tous, tant que nous sommes, nous n'avons jamais souffert ce cjue nous souffrons aujourd'hui. Nous avons tous notre charge à porter. » Il se pencha ensuite vers elle, et, pendant quelque temps, on n'entendit que le murmure de deux voix. Je vis M. Lincoln écrire quelques mots sur un papier ; il le donna à la solliciteuse, et la congédia avec toutes les formes de la plus scrupuleuse politesse. Le moment d'après s'avança un jeune homme qui, offrant la main au président, cria d'une voix retentissante : « Moi, je ne suis venu c|ue pour serrer la main d'Abraham Lincoln. — Bien obligé ! dit le président en offrant sa large main ; c'est le jour des affaires '. »

Que de gens l'ont serrée, cette main, et en sont aujourd'hui plus fiers encore qu'ils ne pouvaient l'être au moment même ! C'était l'usage, aux grandes réceptions officielles, que le président l'offtît à tous ceux qui défilaient devant lui, et, comme tout le monde entrait librement, c'était quelquefois bien long. Un jour, depuis

' Revue des Deux-Mondes. Mai 1865.

— 11-2 — près de deux heures, il n'avait fait autre chose ; il était horriblement fatigué, et, malgré lui, commençait à le laisser voir. Mais, tout à coup, il se ranime. Il vient de voir, au fond de la salle, ce qu'on n'a sûrement jamais vu à la Maison- Blanche, ce que bien des gens peut-être, même parmi les plus chauds abolitionistes , trouveront scandaleux, — quelques nègres. Les pauvres gens ont attendu, dans la rue, que tous les visiteurs fussent entrés; puis, se glissant derrière les tout derniers, ils ont attendu, tout tremblants, le moment où ils allaient se trouver devant le président. Mais , à la vue de cet homme épuisé qui se ranime pour les recevoir en frères, de cette main qui leur est ofïerte comme à d'autres, mieux qu'à d'autres, — les voilà plus émus encore que durant leur longue inquiétude. Ils pleurent , ils rient ; ils ne savent que répéter, dans leur mauvais anglais : « God bress massa Linkum ' Dieu bénisse maître Lincoln! »

Des détails tels que ceux que nous venons de réunir disent assez ce qu'il devait être dans les relations plus intimes de société, d'amitié. C'était un de ces hoimiies que l'on peut surprendre

à toute heure, au travail, à table, au coin du feu, seuls ou en famille , sans rien voir ni entendre qui ne mette le cœur à l'aise. Ses plus grandes tristesses ne furent jaiïiais mauvaise humeur ; sa bonne humeur, facilement ramenée, était toujours calme et digne, mais naturellement et sans contrainte. Un bon dîner lui plaisait; un mauvais ne le fâchait point. Du reste, point de vin, ce qui est peut-être aller trop loin; point de tabac non plus , sous aucune forme , et nous pensons comme lui que le genre humain n'a rien gagné, ni physiquement, ni moralement, à se plonger dans l'orientale fumée, — sans compter les milliards qu'elle coûte.

Juillet 1863. — Mai 1864.

I. Progrès de la question de l'esclavage. — Difficultés nouvelles au commencement de la guerre. — Loi du 10 avril 1862 (indemnité aux propriétaires d'esclaves). — Pourparlers avec les Etats esclavagistes restés dans l'Union. — La loi des événements. — Proclamation du 22 septembre 1862. — Conséquences futures. — Conséquences immédiates. — Embarras d'aujourd'hui. A qui la faute?

H. Les derniers mois de 1863. — Un jour d'actions de grâces. — Proclamation du président. — Son message annuel. — Les difficultés, au lieu de grandir, ont diminué.

III. Grands préparatifs à faire encore. — Soucis; tristesses. — Les charges de la présidence. — L'agitation d'un camp. — Ni loisirs, ni plaisirs. — La Bible et Shakespeare. — Lincoln au théâtre. — Le roi Lear et un autre père.

IV. Lincoln et ses ministres. — Connaissance des hommes. — Autorité incontestée. — Lincoln toujours prêt à rendre compte. — Un chef-d'œuvre de polémique. — Les bons nègres ; les mauvais blancs. — Grant appelé au commandement.

V. Les préparatifs de la charité. — La cinquième roue. — Comités, sommes, agents, envois divers, navires, hôpitaux. —

Le traité de Genève. — Le revers de la médaille. — Les soins spirituels. — La pensée chrétienne mêlée à tout, dominant tout. — Soldats, officiers, généraux chrétiens. — Vieux huguenots ; hommes du di.x-neuvième siècle. — Beau spectacle.

Nous en sommes restés , pour la question de l'esclavage , aux tout premiers temps de la guerre. Quels pas cette question avait-elle faits depuis ?

Nous avons vu Lincoln persuadé que la Constitution ne lui donnait pas le droit de prononcer l'abolition , mais décidé à faire tout ce que les événements lui permettraient ou lui commanderaient. Or, les événements vont souvent plus vite qu'on ne veut; la guerre était à peine commencée, que les camps de l'armée du Nord se remplirent d'esclaves fugitifs. Que faire de ces esclaves? Les garder comme esclaves ou les renvoyer à leurs maîtres , c'était consacrer l'esclavage; les déclarer libres, c'était l'abolir, mais trop brusquement, trop tôt. Lincoln prit un milieu. On tiendrait note de tous les esclaves fugitifs, et, sans les affranchir pour le moment, on

indemniserait, à la fin de la guerre, les propriétaires loyaux, c'est-à-dire restés fidèles à l'Union. Alors tous ces esclaves seraient libres. Le général Fremont , qui commandait dans le Missouri, se crut autorisé par cette première mesure à déclarer libres tous les nègres des propriétaires déloyaux. Le président cassa cet arrêté, déclarant que lui-même, dans l'état actuel des choses, il n'avait pas le droit de prendre une telle décision.

Ce fut le 6 mars 1862, un an après son installation, trois jours avant le combat célèbre des deux navires cuirassés , qu'il proposa la première mesure tendant directement à l'abolition de l'esclavage, bien que respectant encore et même consacrant la souveraineté des Etats dans cette question. Cette mesure, c'était d'offrir à tous les Etats à esclaves, s'ils se décidaient dans ce sens, le concours pécuniaire de l'Union, afm , dit le message , de « compenser les pertes particulières ou publiques occasionnées par la décision prise. » Pour ménager encore leur susceptibilité , il veut que l'Union n'intervienne pas dans les détails, et que chaque Etat dispose comme il l'entendra des subsides qui lui seront

alloués. — Le Congrès adopta ces vues, et, le 10 avril, Lincoln promulgua la loi.

Il ne pouvait s'être flatté qu'aucun des gouvernements en révolte acceptât de telles ouvertures; il avait eu surtout en vue les quelques Etats à esclaves (Maryland, Kentucky, etc.) restés fidèles à l'Union. Il réunit donc, le 12 juin, les représentants de ces Etats, et s'efforça de leur démontrer combien il serait avantageux, pour leurs Etats d'abord, plus tard pour toute l'Union, que la mesure trouvât à s'appliquer chez eux, ouvrant ainsi les voies à une solution générale et pacifique. A son grand chagrin, il trouva des gens que leur fidélité à l'Union n'avait pas délivrés de leurs préjugés esclavagistes, et qui semblaient plutôt disposés à demander, au nom de leur fidélité même, qu'on les laissât tranquilles là-dessus. Gomme s'il eût maintenant dépendu ou de Lincoln ou de personne que la question cessât de marcher! Quelques représentants se détachèrent pourtant de leurs collègues, et, appuyant les exhortations du président, lui prouvèrent que ses idées n'étaient pourtant pas sans partisans dans ces Etats encore si arriérés et si aveugles.

Dans son message au Congrès , il avait repoussé, comme toujours, l'idée d'une émancipation subite et révolutionnaire ; il la voulait graduelle, paternellement combinée de manière à donner aux nègres , avant de faire d'eux des hommes libres , les moyens de comprendre et de pratiquer la liberté. Il accordait même, pour cela, jusqu'à l'an 1900. Mais il ne cachait pas que la loi des événements pourrait imposer une autre marche et précipiter la solution.

Or, la loi des événements devenait de plus en plus claire et de plus en plus pressante. L'été de 1862 avait vu la ruine complète du plan si habilement conçu, si hardiment poursuivi, pour enserrer Richmond et écraser la révolte dans son centre; le Nord n'avait encore jamais été si près d'une entière humiliation, le Sud d'un arrogant triomphe.

C'est alors que le président, considérant ses droits constitutionnels comme élargis suffisamment par une nécessité suprême, se décida à frapper le grand coup.

Une proclamation datée du 22 septembre déclare affranchis, dès le 1®^" janvier 1863, tous les esclaves des Etats qui se trouveront , à cette

époque, encore en guerre avec l'Union. Ils ont cent jours pour se décider. Ceux qui poseront les armes pourront substituer l'émancipation graduelle à l'émancipation immédiate, et auront droit aux indemnités promises.

C'était — nul ne s'y trompa — l'abolition. Ou les Etats soulevés accepteraient ce compromis, et, dans ce cas, l'esclavage tombait nécessairement aussi dans les Etats demeurés fidèles ; ou, chose plus probable, les Etats soulevés refuseraient, et le 1®^' janvier 1863, en amenant l'émancipation chez eux, l'amènerait ou la préparerait infailliblement partout.

La fureur du Sud fut au comble et parut un moment donner raison à ceux qui avaient dit qu'on allait, par cette mesure, au lieu de finir la guerre, la rendre plus ardente. Lincoln ne se l'était pas dissimulé; mais il voyait plus loin et de plus haut. Que l'adversaire trouvât momentanément, dans sa fureur, de nouvelles forces, c'était possible; mais le prix de la lutte n'en était pas moins brisé d'avance entre ses mains, et une lutte sans objet tend toujours à sa fin. Sans objet, disons-nous. L'autorité du président avait beau être nulle, en fait, dans les

Etats soulevés; tous comprirent que, sur ce point , elle existait moralement en plein , et , si quelques-uns s'amusèrent à déclarer non avenu l'acte du 22 septembre, ils n'en sentaient pas moins qu'autant eût valu protester contre les marées de l'Océan ou les inondations du Mississipi au temps des pluies. Mais, nous l'avons déjà fait observer, ce qui eût été peut-être, dans une autre bouche, le signal de soulèvements effroyables chez ces malheureux ballottés entre l'affranchissement et l'esclavage, ne leur fut qu'espérance et confiance. Si l'horizon, aujourd'hui, est plus sombre, si les inconvénients d'un affranchissement trop brusque se font sentir dans la plupart des Etats , n'en accusons que les hommes qui ont rendu cette hâte nécessaire, et aussi celui dont la main a tranché la vie de Lincoln. Qui peut douter que, lui vivant, son influence bienfaisante n'eût continué de s'exercer, et que, soit par la sagesse des mesures, soit par son autorité morale sur les nègres , Lincoln , la guerre finie, n'eût beaucoup adouci la crise qui nous inquiète maintenant?

La guerre, à ce moment, n'était donc pas près de finir, et nous en avons déjà noté les principaux événements jusqu'au 2 juillet de Tannée suivante, où la bataille de Gettysburg inaugura pour le Nord une période plus heureuse. Malgré des revers partiels, malgré l'extrême difficulté des succès, l'année 1863 put être considérée comme se terminant d'une manière favorable, et permettant d'espérer toujours plus. Aussi Lincoln fut-il l'organe du sentiment général, lorsqu'il ordonna, pour le 24 novembre, un jour solennel d'actions de grâces. « L'année qui va finir, disait-il dans sa proclamation , a été remarquablement bénie en fruits de la terre, en jours apportant la santé. A ces bienfaits, dont nous sommes toujours portés à oublier la source, d'autres bienfaits se sont joints qui ne pourraient pas ne pas toucher le cœur même le plus fermé, d'ordinaire, à la reconnaissance envers notre Dieu tout-puissant. Au milieu d'une guerre civile qui n'a jamais

- l'23 — eu sa pareille en étendue et en acharnement, et qui a maintes fois risqué de nous attirer, en outre, les attaques d'autres Etats, la paix, à l'extérieur, s'est maintenue, l'ordre, à l'intérieur, n'a jamais été troublé, l'harmonie a régné partout, sauf sur le théâtre de la guerre, et ce théâtre a été grandement rétréci par nos armées et par nos flottes. Les forces dépensées pour la défense du pays n'ont arrêté ni la charrue, ni le vaisseau marchand. La hache du pionnier a continué d'élargir nos terres habitées. Notre population, malgré ce qu'en ont dévoré les camps, les sièges, les champs de bataille, a continué de s'accroître, et le pays, en somme, a senti augmenter sans interruption ses forces et son énergie... Aucun conseil humain n'a organisé ces grandes choses; aucune main humaine ne les a faites. Ce sont les dons du Très-Haut, notre Dieu, qui, en même temps qu'il nous envoyait l'angoisse en punition de nos péchés, se souvenait de sa miséricorde... Voilà ce qu'il m'a paru bon que le peuple américain reconnût solennellement d'un

cœur et d'une voix Et tout en offrant à

Dieu l'hommage de leur gratitude, qu'ils n'ou-

blient pas de lui offrir leur humble pénitence pour tous les péchés de la nation, de recommander à ses soins les orphelins, les veuves, tous ceux qui sont dans le deuil, tous ceux qui souffrent de la lamentable querelle dans laquelle nous sommes engagés. Qu'ils implorent avec ferveur sa main toute - puissante, afin qu'elle panse nos blessures, et que, aussitôt que le permettront les desseins de sa Providence , il nous rende à la paix , à la concorde, à l'harmonie. >

Le message annuel , envoyé au Congrès peu de jours après (9 décembre), développe avec une rare netteté les idées politiques qui n'avaient pu être qu'indiqués dans l'autre proclamation. Après avoir montré combien la situation est meilleure , soit au dedans , soit au dehors, qu'en décembre 1862, alors que les voix les plus amies ne savaient que plaindre l'Union de se consumer en vains efforts, — il s'attache à prouver combien les pas qu'il a fait faire à l'abolition de l'esclavage ont aidé à tous les autres pas, ont aplani ou commencé d'aplanir toutes les difficultés qui avaient paru devoir s'accroître. On s'inquiétait de la situation

faite aux Etats à esclaves qui n'ont pas trahi l'Union, — et voici que le Maryland, le Missouri, si ardents, il y a trois ans, à vouloir la libre extension de l'esclavage dans les territoires nouveaux, ne discutent plus que sur la meilleure manière de le bannir même de chez eux. On craignait des insurrections de nègres , — et il n'y en a point eu. On disait que jamais on ne ferait d'eux des soldats, — et l'Union en a déjà cinquante mille sous les armes , aussi bons soldats que d'autres. Le Sud n'est pas vaincu, sans doute ; mais partout, chez lui, éclatent les signes d'un affaiblissement profond. C'est pour hâter cet affaiblissement que le président va lancer une proclarnation nouvelle, offrant amnistie à quiconque se retirera de la révolte et jurera fidélité à la Constitution , y compris les lois faites ou à faire pour l'abolition de l'esclavage. Mais, de ce que tout va mieux, n'allons pas conclure que tout soit fini ou très près de l'être. Que l'armée, que la flotte soient encore l'objet de tous nos soins.

n était à craindre, en effet, que bien des gens n'abondassent trop vite dans ces pensées de confiance et de satisfaction. Un triomphe définitif n'était probable, n'était possible, que si l'on rouvrait la campagne avec autant de soldats, ou même plus, qu'en 1863. Malgré l'épuisement du Sud, tout annonçait que l'année 1864 lui verrait faire un de ces efforts désespérés qui peuvent, au dernier moment, arracher la victoire à qui a cru la tenir. De là, pour le président, des préoccupations diminuées, d'un côté, par le bon état des affaires, la bonne organisation des armées, l'habileté des généraux, mais accrues, de l'autre, par la désolante perspective d'échouer peut-être au port. Puis, si l'intelligence et l'énergie étaient intactes, le corps de fer commençait à ployer sous le poids de tant d'agitations; tant de sang versé l'obsédait, non comme un remords, mais comme une vision perpétuelle et douloureuse. « On eût dit, par moments, qu'il portait dans son cœur le deuil

de tous ceux qui étaient morts dans les terribles années dé sa présidence. Une tristesse presque surhumaine passait parfois sur ce front où les rides étaient devenues des sillons. Je me rappelle , comme si c'était hier , avoir un soir rencontré le président à la nuit tombante. Il sortait de la Maison-Blanche, et, suivant son habitude, il allait chercher des nouvelles au ministère de la guerre. Personne ne l'accompagnait, bien que souvent on l'eût prié de ne pas s'aventurer seul. Enveloppé dans un plaid pour se protéger contre le froid, il marchait lentement, perdu dans sa rêverie, pareil à un grand fantôme. Je fus frappé de l'expression pensive et souffrante de son visage. Pendant quatre ans, il n'avait pas eu une heure de repos. Esclave du peuple américain , il était condamné à rester à Washington quand tout le monde en fuyait la poussière et la chaleur; il s'échappait seulement pour aller chercher un peu de verdure sur les riantes collines où se trouve la maison de campagne présidentielle. Dans ses promenades, il voyait les beaux bois coupés pour faire place aux parapets et aux glacis des forts ; à peu de distance, il rencontrait un grand cimetière où sont ali-

gnées dix mille tombes encore fraîches. Ces soldats, qui dorment aujourd'hui dans un or- É dre que rien ne viendra plus troubler , il les avait vus jeunes , vigoureux ! Sa retraite des champs ne fut pas toujours à l'abri des alertes ; la cavalerie de Breckenridge s'aventura une fois jusqu'au pied des forts voisins, et, de sa fenêtre , Lincoln vit brûler la maison d'un de ses amis. Tout près de sa campagne est la demeure d'un partisan du Sud, qui, au début de la guerre , faisait la nuit des signaux aux rebelles, postés de l'autre côté du Potomac. On l'arrêta; Lincoln le fit relâcher. Il vivait, on peut le dire , dans un camp. Partout des habits bleus, des troupes de cavaliers lancés au galop , des détachements en marche , des généraux à cheval, des ambulances, des voitures de train, tout le désordre de la. guerre sans aucune de ses grandes émotions. Cette existence inquiète n'avait ni loisirs ni plaisirs. Pour seule distraction, M™® Lincoln le conduisait de loin en loin, presque malgré lui, au théâtre. Il aimait Shakespeare avec passion. « Il m'importe assez peu, me dit-il un jour, que Shakespeare soit bien ou mal joué.

Chez lui, la pensée suffit ' . » — Lincoln n'est pas le premier qui , nourri de la Bible , ait aimé le grand tragique anglais, comme on aime, après avoir adoré Dieu dans ses œuvres , le peintre de génie qui les reproduit sur la toile.

Mais laissons encore un moment la parole à l'auteur qui nous a donné ces quelques détails intimes. « J'eus un jour, dit-il, l'honneur d'être invité à l'accompagner à la représentation du Roi Lear. Je me rendis avec lui à ce même théâtre et dans cette même loge où il a été assassiné, et je fus, on le comprendra facilement, plus occupé de lui que de la pièce. Pour lui, il écoutait attentivement, bien qu'il sût le drame par cœur; il en suivait tous les incidents avec intérêt, et ne causait que durant les entr'actes. Son second fils, âgé de onze ans , était auprès de lui ; il le tenait presque tout le temps appuyé contre lui, et souvent pressait la tête rieuse ou étonnée de l'enfant sur sa large poitrine. A ses nombreuses questions , il répondait avec la plus grande patience.

' Revue des Deux-Mondes. Mai 1865.

Les allusions faites par le roi Lear aux douleurs de la paternité faisaient passer comme un nuage sur son front : il avait perdu un jeune enfant à la Maison-Blanche, et ne s'était jamais consolé de sa mort. C'est là même, dans ce lieu où je le vis entouré des siens, que la mort vint frapper cet homme plein de mansuétude, plus doux qu'une femme, aussi simple qu'un enfant. C'est là qu'il reçut la flèche du Parthe de l'esclavage vaincu , et qu'il tomba pour ne plus se relever, noble victime de la plus noble des causes. »

Lincoln avait donc besoin, disions-nous, de redoubler d'activité pour qu'aucun ralentissement, aucune négligence, ne compromît le succès de la quatrième campagne. Ce serait peut-être le lieu de rendre hommage à l'infatigable dévouement qu'il trouva en tout temps chez ses ministres; mais les ministres sont toujours, dans une certaine mesure, ce que les fait celui qui les emploie. Avant,

d'ailleurs, de les employer, il s'agit de les choisir. Grande affaire déjà! Lincoln eut l'art de bien choisir, l'instinct, devrions-nous dire, car la connaissance des hommes est un instinct plus qu'un art, et Lincoln l'avait au plus haut degré. Cet œil candide, au fond duquel tout le monde lisait du premier coup, lisait, du premier coup aussi, au plus profond des intelligences et des cœurs. Rarement donc il se trompa en fait d'hommes, et, le choix fait, il avait deux moyens pour élever et maintenir ses ministres à la hauteur de la tâche: Leur donner l'exemple du travail et du dévouement; leur laisser, à chacun, pour les affaires de son département, une grande autorité. Mais ceci ne peut convenir, évidemment, qu'à un homme bien sur de rester néanmoins le maître. Cette assurance, il l'avait, et de la meilleure manière, c'est-à-dire qu'il n'éprouvait même pas le besoin de la laisser voir. On ne la sentait que mieux. Aussi, c'était merveille comme il se mouvait à l'aise, lui, si simple et si doux, non-seulement parmi ces puissants ministres, mais parmi tous ces généraux, même victorieux. Sans despotisme,

sans morgue, il les maintint dans le plein sentiment de sa puissance, souveraine pour élever, souveraine pour abaisser, non pas selon son caprice, mais selon que le bien public paraîtrait l'exiger.

Responsable devant le peuple, jamais il ne dédaigna, dans l'occasion, d'exposer, d'expliquer ses vues. Ainsi, par exemple, à l'époque dont nous parlions tout à l'heure, outre les gens bien disposés mais enclins peut-être à s'alanguir, quelques-uns commençaient ouvertement à trouver dur, même humiliant, que tant de blancs eussent à se battre pour des nègres. Ils convoquèrent, à Springfield, une réunion; Lincoln fut prié de s'y rendre. Il s'excusa, mais leur écrivit une lettre qui est un vrai chefd'œuvre comme polémique incisive, verdeur sans fiel, haute raison sous le plus aimable sans-façon. « Vous dites, leur dit-il en terminant, que vous ne voulez pas vous battre pour des nègres. J'en sais pourtant, des nègres, qui sont prêts à se battre pour vous. Mais laissons cela. Vous ne voulez pas vous battre pour des nègres ? Eh bien ! battez-vous exclusi-

vement pour sauver l'Union. Quand vous aurez brisé toute résistance à l'Union, alors, si je vous demande encore de vous battre, vous pourrez me répondre cela. Vous trouvez mal que j'aie enrôlé des nègres. Il me semblait, à moi, que c'étaient autant de soldats blancs d'épargnés. N'êtes-vous pas de cet avis? Nos affaires en attendant, se sont améliorées. Le Père des Eaux roule à l'Océan des flots libres. Merci, pour cela, aux hommes du Nord- Ouest! Mais ce n'est pas eux qui ont tout fait. Il y a eu d'autres champs de bataille, et, sur ces champs de bataille, les larges pieds de l'Oncle Sam ' ont imprimé leurs traces. Merci donc à tous! Pour la grande république, pour le principe par lequel elle vit et qu'elle maintient vivant, pour le vaste avenir de l'humanité, merci à tous! La paix n'apparaît plus si lointaine. Elle viendra bientôt, j'espère, viendra pour se maintenir, viendra de telle manière qu'elle méritera d'être conservée à jamais. Alors il sera prouvé qu'entre hommes libres il ne peut pas y avoir appel du scrutin au

* Le nègre.

canon ', et que les gens qui se le croient permis perdent leur cause et paient les frais. Alors il y aura quelques nègres qui auront droit de se souvenir qu'avec leurs dents serrées, leurs yeux fixes et leurs bayonnettes fermes, ils ont aidé l'humanité dans cette grande œuvre, — et il y aura aussi, je le crains, quelques blancs qui ne pourront pas oublier qu'avec leurs cœurs méchants et leurs langues trompeuses, ils ont tout fait pour l'empêcher. » Malgré ces cœurs, malgré ces langues, les préparatifs continuèrent, et Lincoln appela au commandement général l'homme à qui étaient dus les succès les plus importants de la précédente campagne, Ulysse Grant.

Mais pourrions-nous ne pas consacrer au moins quelques lignes à ces autres préparatifs que la charité faisait dans l'ombre, pour adoucir à tant de milliers d'hommes leurs

* Jeu de mots en anglais : Frotn the ballot to the btillet. — Nous abrégeons beaucoup. Plusieurs endroits sont d'une originalité intraduisible.

fatigues ou leurs souffrances ? Un écrit dernièrement publié en Europe sur ce sujet est intitulé : L'œuvre d'un grand peuple. C'est bien dit. Si l'œuvre militaire et politique a été celle d'un grand peuple, celle de la charité ne l'a certainement pas été moins.

Ce fut en avril 1861, immédiatement après l'appel des premiers 75 000 hommes, qu'un comité se forma à New- York pour s'occuper de tout ce qui concernerait les blessés, les malades, les morts aussi et leurs familles. Quatre délégués, envoyés aussitôt à Washington pour s'entendre avec le ministre de la guerre, furent reçus avec quelque surprise. Avaientils donc pu douter que le gouvernement ne fît tout ce qui serait nécessaire? Ainsi pensait le ministre; ainsi pensait, il faut bien le dire, le président lui-même, et, de sa bouche facilement railleuse, s'échappa le mot : « Cinquième roue ! » Non-seulement il était convaincu que le gouvernement pourrait suffire, mais il ne se faisait à ce moment aucune idée de ce que la guerre allait être, et quatre ou cinq mille blessés lui auraient paru un chiffre énorme. Les événements allaient l'instruire, et nous n'avons

pas besoin d'ajouter combien l'œuvre eut alors sa sympathie et son appui.

n faudrait un volume pour en raconter les progrès, et, même dans un volume, on serait encore embarrassé, car on regretterait de ne pouvoir dire à la fois ce qui fut fait à la fois sur tant de points. Comités partout formés ( plus de 30,000 ), sommes énormes recueillies ', enrôlement de toute une armée d'agents, la plupart non salariés, envois énormes et renouvelés sans cesse de vêtements, d'aliments, vingt-cinq navires courant les fleuves comme transports ou comme hôpitaux, deux-cent-vingt hôpitaux sur terre avec un total de cenl-lrenle-quatre mille lits, voilà ce qui a été fait, magnifique encouragement àla généreuse idée qui se faisait jour en Europe après la campagne d'Italie, et qui, par le traité de Genève, en août 1864, est entrée dans le droit public européen. En Amérique, aucun traité n'existait, sauf le meilleur de tous et le plus court: Tout ce que vous voulez que les hom- 7nes fassent pour vous, faites-le pour eux. La cha-

' Une vente, à Cincinnati a produit 1,400 000 francs; une à Brooklin, deux millions; une à Philadelphie, six millions; une à New-York, sept.

rite du Nord ne s'enquit pas si la charité du Sud songeait à se mettre à l'unisson. Après Gettysburg, les hôpitaux de l'armée fédérale reçurent 7000 blessés de l'autre armée. Hélas! toute médaille a son revers ou peut l'avoir. Si le traité de Genève, en assurant le soulagement des blessés, n'aboutissait qu'à ôter encore un scrupule à ceux qui ordonnent les guerres, la charité n'aurait qu'à gémir sur sa nouvelle œuvre. Mais elle ne calcule pas, la charité , et c'est sa gloire. Elle va où l'on souffre ; elle se tient prête à aller où l'on souffrira. Elle aura eu, en tout cas, au delà de l'Océan, un exemple également remarquable comme élan dans l'ensemble et comme habile entente d'innombrables détails.

A côté de ce développement immense de soins matériels, est-il besoin d'ajouter que les soins spirituels ne furent pas oubliés? Pas oubliés! Ce serait exprimer bien mal le développement non moins immense que la charité sut donner à cette partie de sa tâche. Les deux parties, d'ailleurs, furent à peu près toujours unies, soit dans les détails, soit dans l'ensemble ; dans les détails, car cette armée d'in-

firmiers volontaires se trouva presque entièrement composée d'hommes pieux, de femmes pieuses ; dans l'ensemble, car il serait impossible d'indicfuer un moment où la pensée chrétienne n'ait pas accompagné, vivifié, dominé la pensée patriotique et terrestrement charitable. De toutes les parties du pays s'est élevée et s'est maintenue jusqu'au bout une sympathie ardente, infatigable, pour ce million d'âmes dont plusieurs milliers pouvaient chaque jour, chaque heure, être appelés devant Dieu; mais ce qui a été plus beau encore, c'est l'accueil que les messagers de l'Evangile , ecclésiastiques ou laïques, recevaient du million d'âmes. Combien, d'ailleurs, l'armée n'en a-t-elle pas eu dans ses rangs mêmes ! Que de soldats franchement chrétiens, et travaillant, soit un à un, soit associés, à évangéliser leurs camarades ! Que d'officiers faisant concourir à la même œuvre l'autorité d'une position supérieure! Que de colonels présidant des réunions de prière, établissant pour les soldats des écoles du dimanche, et les tenant eux-mêmes avec leurs officiers! Que de généraux encourageant, provoquant l'évangélisation, et, par l'exemple d'une piété

vivante, y travaillant eux-mêmes les premiers! On sut que Mac Glellan, partant pour se mettre à la tête de l'armée, avait voulu prier à deux genoux avec un pasteur de ses amis, et s'était levé en disant: « Je m'étais donné au pays; je viens de me donner à Dieu. » Se donner à Dieu, voilà ce qu'un très grand nombre, sinon tous, ont compris qu'ils avaient à faire ; on est heureux de retrouver là, en plein XIX® siècle, quelque chose qui vous reporte aux vieilles bandes huguenotes et aux camps de Gustave- Adolphe, Mais, à côté du vieil esprit, c'est le XIX® siècle avec toutes ses ressources, tous ses moyens d'action , de propagande, et il y aurait long rien qu'à parler de la presse, traités, volumes, bibliothèques, toute une littérature pour l'armée. Abrégeons. Tout ce qui pouvait être fait pour que pas un mourant, ni dans les hôpitaux, ni même sur les champs de bataille, n'expirât sans entendre au moins une parole de consolation et d'espérance, — on l'a fait; tout ce qui pouvait être fait pour que pas un soldat ne se trouvât qui n'eût appris à penser à son âme, à connaître et à aimer son Sauveur, — on l'a fait aussi ; et qui dira combien d'âmes, reçues

dans le sein de Dieu, bénissent aujourd'hui ceux qui leur ont apporté l'Evangile, ou combien d'autres combattants, échappés de cette terrible guerre, la béniront de les avoir faits chrétiens I L'Europe — je ne dis pas l'Europe protestante, dont les éloges pourraient être suspects, mais l'autre, ou catholique, ou indifférente, ou incrédule, et, en tout cas, bien peu sympathique d'abord, — l'Europe, dis-je, a fini par admirer franchement. Un peuple travaillant à faire ses soldats chrétiens; une armée où les éléments les plus divers, depuis l'incrédulité la plus grossière jusqu'au plus grossier catholicisme, se sont fondus, sous l'influence du vieil élément national, en un christianisme sérieux, spirituel et fécond, — voilà ce que ces quatre ans nous ont offert; voilà l'image consolante qui plane et planera au-dessus de tant de lugubres souvenirs.

vu

Mai 1864. — Avril 1865.

I. Une bataille en huit journées. — Prise d'Atlanta. — Sages lenteurs. — Prise de Savannah. — Conférence. — Prise de Charleston. — L'heure va sonner. — Combats sur combats. — Richmond évacué. — Un régiment de nègres.

II. Election de 1864. — Fluctuations. — Lincoln réélu. — Irritation du Sud. — Ardeur du Nord. — Abolition de l'esclavage. — Scène émouvante.

III. Douloureux intérêt. — Discours d'installation. — Méjugeons pas. — Les scandales. — Le sang payé par le sang. — Dieu toujours juste. — Qui s'abaisse sera élevé. — Derniers événements.— Discours du 11 avril. — Tâche nouvelle, bien grande encore. — Espoir et confiance. — 1865.

IV. Le 14 avril. — Conseil des ministres. — Un rêve. — Souvenirs de guerre, éléments de paix. — Point de guerre extérieure. — Plans de clémence. — Dernières lignes. — L'assassinat.

V. Peu de réflexions. — Le monde entier. — Lincoln n'avait pas besoin de cette mort. — Le siècle en avait besoin. — Il faut que l'exemple agisse. — Mais comment? — Le Dieu de Lincoln.

L'année 1864 allait être encore bien rude^ et l'on put bientôt se convaincre qu'il n'y avait rien de trop dans les préparatifs auxquels on avait consacré l'hiver et le printemps.

La campagne s'ouvrit, au commencement de mai, par une bataille immense qui n'eut pas moins de huit journées. Il s'agissait, pour les confédérés, de sauver leur capitale, Richmond, menacée de trois côtés. L'avantage final resta au Nord, mais non pas tel qu'on pût marcher sur Richmond. Près d'un an allait s'écouler encore avant que le drapeau de l'Union flottât sur ses ruines fumantes.

En juin, en juillet, nouveaux combats, toujours de ces combats qu'ailleurs on appellerait des batailles. Presque partout, succès pour le Nord, mais rien de décisif, sauf comme acheminement à l'épuisement du Sud.

En août et en septembre, quelques pas de plus. Prise d'Atlanta , centre militaire , cœur de la Confédération, dont Richmond est la tète.

Combats sur plusieurs points ; succès partout. Le territoire de la Confédération est, aux deux tiers, occupé par les Fédéraux. Beaucoup de gens du Nord voudraient maintenant qu'on allât vite. Grant, qui sait mieux ce que le Sud peut encore, persiste à n'aller que pas à pas. Le président l'approuve.

Dans les derniers mois de l'année, succès encore, lents, mais sûrs, et, le 22 décembre, Lincoln reçoit la dépèche suivante :

« Permettez-moi de vous offrir, comme cadeau de Noël, la ville de Savannah, avec centcinquante canons, beaucoup de munitions, et vingt-cinq mille balles de coton.

Sherman, major général. »

Achevons. L'hiver, cette fois, ne devait amener aucune suspension d'hostilités.

Pressés de plus en plus, les Confédérés, en janvier, demandent une conférence. Lincoln se rend lui-même au fort Monroë , lieu désigné , et pose les conditions suivantes :

Rétablissement de l'Union;

Abolition de l'esclavage;

Point de trêve jusqu'à soumission entière.

C'était parler en vainqueur. Il en avait le droit, j et, de plus, c'était son devoir : toute concession, | maintenant, eût été faiblesse, eût compromis l'œuvre des quatre années. ;

La guerre continue donc. L'armée du Poto- ' mac, après un combat assez vif, s'approche de Richmond. Le 18 février, prise de Gharleston, la capitale de la Caroline du Sud, la ville qui a donné le signal de la révolte. Combats sur divers points, quelquefois heureux pour le Sud.

Mais, vers le milieu de mars, tout annonce que l'heure suprême va sonner. Les forces fédérales se concentrent de toutes parts vers Richmond, Le président lui-même s'établit à City- " Point, non loin des lieux où va se jouer le dernier acte du grand drame. Du 29 mars au 2 avril, combats sur combats, torrents de sang, et, le 3 avril, au matin, on apprend que le président du Sud s'est enfui pendant la nuit. Mais la ville est en feu. C'est l'adieu du chef de la révolte à cette ville qui a tant souffert pour lui. Les Fédéraux accourent, et, par un de ces hasards qui n'en sont pas pour qui croit en un Dieu juste, c'est un régiment de nègres qui se trouve entrer le premier dans la capitale esclavagiste.

Mais ce n'est pas la vengeance qu'ils amènent, — ou plutôt, oui, la vengeance chrétienne. Ils éteignent les feux, protègent les propriétés et les personnes , et Lincoln , entré après eux, pourra constater avec joie qu'aucune violence , aucun désordre, n'a marqué ce dernier triomphe.

Un grand événement s'était accompli peu avant. Lincoln , le 4 mars , avait été installé pour la seconde fois comme président de l'Union.

L'élection présidentielle avait été , à côté de la guerre, la grande affaire de 1864. La réélection de Lincoln avait paru tantôt certaine, tantôt douteuse, certaine quand des victoires donnaient raison à sa persévérance, douteuse quand des revers ou seulement des victoires trop chères donnaient raison aux partisans de la paix. Leur candidat, à ceux-ci, était Mac- Glellan, malheureux comme général, peu connu comme homme politique, mais représentant

l'idée d'un accommodement avec le Sud. Ce fut la prise d'Atlanta qui, imprimant aux espérances un élan nouveau, vigoureux, tourna décidément vers Lincoln la majorité. Lui, il avait toujours dit qu'il comptait sur le bon sens de son peuple. Irait-on , au dernier moment , s'exposer à perdre le fruit de tant d'efforts? « Ce n'est pas au milieu d'un gué qu'on change de chevaux, » avait-il dit. Ainsi pensa donc la majorité, une majorité considérable, et Lincoln fut réélu pour quatre ans.

Le Sud reçut cette nouvelle avec douleur, avec rage. Il calculait depuis longtemps ce que pourrait lui valoir un changement, même un changement cjuelconque ; le nouveau président eût-il été des amis de l'ancien , le seul passage de l'autorité en d'autres mains pouvait ouvrir des espérances maintenant à peu près fermées. Et qui, d'ailleurs, eût été un second Lincoln? Qui eût jamais uni tant de courage à tant de calme, et laissé à ce point tous les torts au parti contraire ? — De ces désappointements , de ces colères, allait se former dans quelques cœurs la pensée d'un attentat que nous ne devons point considérer comme un crime public , œuvre du

— U7 — Sud, mais qui n'en a pas moins porté le dernier coup à sa cause.

La réélection de Lincoln imprima donc dans le Nord une nouvelle vie à toutes choses, et l'on ne peut douter qu'elle n'ait été pour beaucoup dans les succès qui précipitèrent l'issue. Lui, d'autre part, il se sentait plus fort et plus à l'aise, et, comme s'il eût tenu à ce que la grande affaire de l'émancipation reçut son couronnement sous le Lincoln qui l'avait entamée, ce fut avant la fm de sa première présidence qu'il demanda au Congrès d'en finir.

Tout était prêt pour ce grand acte, accompli déjà, en détail, partout où avaient pénétré les armes de l'Union. L''avenir même était déjà lié, car tous les territoires destinés à être un jour des Etats avaient été déclarés d'avance Etats libres , ce qui voulait dire , on se le rappelle , que l'esclavage ne pourrait y être établi.

Une déclaration générale et solennelle allait donc ne rien ajouter, en fait, à ce qui existait déjà ; mais elle n'en était pas moins attendue et réclamée par la conscience publique, par l'Europe attentive, et, dirions-nous volontiers, par toutes ces générations d'esclaves qui , depuis

tant de siècles, n'avaient trouvé l'affranchissement que dans la tombe. Aussi le 30 janvier 1865 rester a-t-il à jamais une date dans l'histoire de l'Amérique, ou, plutôt, de l'humanité. Ce fut le jour où la Chambre des représentants, à Washington, déclara l'esclavage aboli aux Etats-Unis. La loi est en un seul article. Point de phrases ; point de grands mots : les grandes choses s'en passent volontiers. Mais au moment où le président de l'assemblée proclama le résultat du vote, la salle retentit d'applaudisse ments enthousiastes. Bientôt, les applaudissements ne suffisent plus à l'émotion. On se serre les mains ; on s'embrasse; des larmes coulent. On bénit Dieu d'avoir vu ce jour; on répète avec joie le nom de l'homme dont la patiente mais inébranlable sagesse a tant contribué à l'amener.

Ce fut dans tout l'éclat de cette gloire pacifique, aux applaudissements de tout son peuple et de l'Europe , que Lincoln , cinq semaines après, prit possession de sa présidence nouvelle.

Un intérêt douloureux s'attache dès ce moment à tous ses actes. Malgré soi, on calcule les semaines, les jours cjui lui restaient à vivre; on voit partout, derrière lui, l'assassin ; on se sur. prend veillant , comme si le bras du parricide était encore à arrêter ; on s'étonne presque de ne pas voir , chez Lincoln , des pressentiments , des frayeurs. Rien de cela ; mais il y a mieux. Il y a une âme qui, sans avoir besoin de ces avertissements mystérieux, s'élève par sa tâche même , par le sentiment toujours plus vrai de sa responsabilité , par la conviction toujours plus ferme que lui, son peuple, toutes choses , sont dans la main de Dieu. Jamais encore son ton n'avait été si grave, si religieusement mélancolique, que dans son discours d'installation. Nous avons vu où en étaient à ce moment les choses. Grands succès obtenus; grands coups à frapper encore, car Richmond n'était pas pris. Lincoln est bref sur les succès obtenus, et, quant aux combats à venir, quant aux succès à espérer, il ne promet rien :

Dieu, Dieu seul est le maître. « Aucun des deux partis, dit-il, ne se doutait, au commencement, de l'étendue et de la durée que cette guerre allait avoir ; aucun ne se doutait que la cause première du conflit, l'esclavage, dût disparaître avant la fin du conflit. Chacun croyait à un plus facile triomphe , à un résultat moins fondamental, moins étonnant.

Tous deux lisent la même Bible et prient le même Dieu; tous deux invoquent son aide. Il peut , à la vérité , paraître étrange qu'on invoque l'aide d'un Dieu juste pour s'abreuver des sueurs d'autres hommes; mais ne jugeons pas, afin que nous ne soyons pas jugés \ Dieu, à ce titre , ne devrait exaucer ni les uns ni les autres ; Dieu, en fait, n'a exaucé pleinement aucun des deux partis , car le Tout-Puissant a ses desseins. Malheur au monde à cause des scandales, car il est impossible qu'il n'y en ait pas; mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive ^ I Si nous admettons que l'esclavage américain a été un de ces scandales qui, selon la prescience de Dieu, doivent arriver, mais qui, après avoir duré

' Math, vu, 1. .

« Math. XVIII, 7.

tout le temps fixé par lui, doivent, par sa volonté , disparaître ; si nous admettons que c'est lui qui a infligé à la fois au Nord et au Sud cette terrible guerre , comme châtiment à ceux par qui le scandale était arrivé , — estimerons-nous qu'il y ait là une dérogation quelconque à ces divines perfections que ceux qui croient au Dieu vivant lui attribuent? Ardemment nous espérons, ardemment nous demandons que ce dur fléau de la guerre ne tarde pas à s'éloigner; mais si c'est la volonté de Dieu qu'elle continue jusqu'à l'entier épuisement de tout ce qu'a produit, durant deux siècles et demi, le travail gratuit des esclaves, jusqu'à ce que chaque goutte de sang qui a coulé sous le fouet soit payée par une autre goutte de sang coulant sous l'épée, — alors encore il faudra dire que les jugements du Seigneur sont droits et justes. Sans malveillance envers personne , avec charité envers tous , fermement assis sur le droit tel que Dieu nous donne de le. voir, efforçons-nous d'achever notre œuvre, de bander les plaies de la nation ; pensons à qui aura affronté la mort dans la bataille, aux veuves , aux orphelins ; faisons tout ce qui pourra consommer et consolider une juste et

durable paix entre nous et avec toutes les nations. »

La postérité aura quelque peine à croire que l'homme qui parlait ainsi eût six cent mille hommes sous ses ordres. Mais celui qui s'abaisse sera élevé, dit l'Ecriture. Ce noble abaissement sous la main du Dieu des armées , cette part si généreusement prise dans des iniquités dont il aurait pu, semble-t-il, se déclarer hautement non responsable, — Dieu l'accepta comme la meilleure des prières. Un mois après, la capitale ennemie était prise. Huit jours plus tard, la principale armée de la Confédération met bas les armes. D'autres corps d'armée en font autant. Le reste négocie, et bientôt, évidemment, se rendra. Sans présomption , maintenant, sans imprudence aucune, on peut regarder la guerre comme fmie. « Nous voici réunis ce soir, disait Lincoln le 11 avril, non dans la tristesse, mais dans la joie de nos cœurs. Qu'elle éclate, cette' joie, en toute liberté! Seulement, n'oublions pas Celui de qui procède toute bénédiction. Un jour d'actions de grâces sera fixé prochainement ; la proclamation est préparée. N'oublions pas non plus ceux dont la tâche plus dure nous a pré-

paré cette joie. J'étais près de l'armée, et j'ai eu le très grand plaisir de vous envoyer les bonnes nouvelles ; mais quant au plan, quand à l'exécution, aucune part d'honneur ne m'en revient. L'honneur est au général Grant, à ses habiles officiers , à ses braves soldats. »

La tâche plus dure allait passer du général d'armée à l'homme chargé de guérir toutes les blessures du pays , matérielles , politiques , morales. Mais quoiqu'il ne se fût pas dissimulé quel labeur l'attendait lorsqu'il faudrait reconstituer l'Union, reconstituer, avant tout, chacun des Etats vaincus, concilier, pour cela, les droits de la victoire avec ceux de la liberté , remédier aux inconvénients d'une émancipation non préparée, — il était plein d'espoir et de confiance. Cette confiance , on sentait qu'il la puisait beaucoup moins dans une haute opinion de ses lumières, de sa force , que dans son cœur clément , dans ses intentions paternelles, que tous, lui semblait-il, reconnaîtraient, seconderaient. Tous, c'était trop ; beaucoup , la plupart même , c'était certain. Oui , Lincoln pouvait espérer de guérir, dans ces quatre années, tous les maux de la nation. Il avait dit, en 1861 , que nul, depuis Was-

hington, ne s'était vu devant une si redoutable tâche. Il aurait pu, en 1869, voir la tâche derrière lui, et, rendant gloire à Dieu, vieillir en paix sous ce drapeau redevenu par lui l'emblème de la liberté vraie , de l'égalité sincère, de la fraternité par l'Evangile.

Ainsi arriva le 14 avril. Le Conseil des ministres s'était réuni chez le président; Grant, le vainqueur de Richmond, y assistait. On attendait, de moment en moment, la nouvelle de la reddition de Johnson et de son corps d'armée; on causait plus qu'on ne délibérait. Le président était en verve. Il raconta, moitié riant, moitié sérieusement, un rêve qu'ir avait fait, disaitil, toujours le même, la veille de chaque succès important. Le rêve était fort simple : un vaisseau cinglant rapidement. Puis il se mit à parler des généraux confédérés, de Lee, de Johnson, d'autres encore, regrettant qu'ils eussent servi une si mauvaise cause, mais heureux de rendre hommage à leur intrépidité, à leurs talents. Il

exprima l'idée que des gens qui se sont rencontrés dans les combats ne peuvent manquer de s'estimer, et qu'ainsi, la lutte finie, les souvenirs de la guerre deviennent des éléments de paix. Mais il n'en repoussait pas moins cette autre idée, chère à quelques-uns, que la reconstitution de l'Union, riche maintenant en soldats, en généraux, dût aboutir à faire des Etats-Unis une grauide puissance militaire. Il suffisait, selon lui, qu'on eût vu ce que pouvait faire ce peu- 13le, ce qu'il ferait dans un danger suprême; mais le former aux aspirations guerrières , l'habituer à peser par les armes sur les destinées du monde, au lieu de donner simplement l'exemple d'une civilisation libre , forte , féconde, protectrice , — ce serait compromettre tous les résultats acquis, méconnaître tous les bienfaits d'une miséricordieuse Providence.

On l'entendit encore, dans la journée, exprimer à plusieurs reprises son intention de pardonner et d'ensevelir dans l'oubli, autant qu'il dépendrait de lui, les haines de ces quatre années. Tourmenté si souvent, dans sa conscience chrétienne, de se sentir le chef et l'âme d'une si effroyable guerre, il se consolait maintenaç.t par

la pensée que, plus il avait été inflexible, mieux il pourrait , sans paraître faible , être doux aux vaincus et redevenir leur frère.

Le soir vint. Il avait exprimé l'intention d'aller au théâtre ^ Gomme il allait partir, on annonça un de ses amis qui amenait une autre personne, et demandait à lui parler. Il prit une carte, et, la posant sur son genou, écrivit : « M. Ashmun et son ami seront reçus demain matin à neuf heures. — A. Lincoln. » — Ce sont les derniers mots qu'il ait écrits.

Et maintenant, raconterons-nous en détail ce cjue tout le monde a lu, et lu avec trop d'émotion pour en avoir rien oublié ?

Lincoln était dans sa loge, et M""^ Lincoln à côté de lui. Vers dix heures et demie, on entend un coup de pistolet. Le président s'affaisse sur lui-même. Un homme, l'assassin, saute de la loge sur la scène en s'écriant : Sic semper tyrannis! — et s'échappe par les coulisses. Lincoln est transporté dans une maison voisine. Aucun

* On s'est étonné , en Europe , de voir Lincoln aller au théâtre un jour de Vendredi-Saint. L'idée strictement calviniste, généralement maintenue dans les Eglises d'Amérique, est que le dimanche seul, institué de Dieu , doit être fêté par les chrétiens. La semaine de Pâques est donc une semaine comme une autre.

espoir iVest possible ; la balle est restée dans la tête. Le lendemain matin, vers sept heures, sans avoir repris connaissance, Lincoln rend le dernier soupir.

S'il nous a paru inutile de multiplier les détails, comme aussi d'insister sur l'indignation, la stupeur, l'immense douleur du pays, — il ne le serait pas moins de multiplier les réflexions. Quand nous aurons dit que le monde entier a partagé cette indignation, cette stupeur, nous n'aurons pas usé d'une de ces formes oratoires dont il faut toujours beaucoup rabattre, même dans la plus vraie des oraisons funèbres. C'est, à la lettre, sur toute la surface de la terre , chez tous les peuples assez civilisés pour savoir, même vaguement, qui était Lincoln, que la nouvelle de sa mort a excité une douloureuse émotion. Et ce n'est pas seulement chez tous les peuples 5 c'est, dans chaque peuple, chez les gens de toute opinion politique ou religieuse, de tout état, de tout rang. Souverains et sujets, monarchies et républiques, tous, sur le cei cueil

de Lincoln , ont parlé , ont gémi avec une unanimité dont il n'y a pas d'autre exemple dans l'histoire.

Mais ce qu'il y a eu, dans cette douleur universelle , de plus honorable pour Lincoln , c'est qu'elle n'a été, en quelque sorte, que le couronnement d'un progrès constant, régulier, dans l'estime et dans l'affection de tous les peuples. L'histoire abonde en morts tragiques qui ont servi utilement la réputation des victimes , couvrant des palmes du martyre ce qui eût été peu noble à voir , ou , tout au moins , donnant à des vertus médiocres un éclat qu'elles n'auraient jamais eu. Ici, à ce coup de tonnerre, comme aurait dit Bossuet, nul revirement, car esprits et cœurs étaient conquis , nul pardon arraché , car il n'y avait rien à pardonner, comme il n'y aura pour l'histoire, nous le remarquions en commençant, rien à dissimuler. Non que Lincoln, pourtant, n'ait rien gagné à cette sanglante mort. Le martyre sera toujours une bonne fortune. Mais cette bonne fortune, comme toute autre, peut échoir à qui n'en est guère digne. Lincoln l'avait méritée ; Lincoln n'en avait pas besoin.

C'est, nous, peut-être, nous, avec nos convictions faibles, nos complaisances pour le mal, notre frayeur des grandes tâches, c'est nous qui avions besoin que cette mort mît en relief l'homme le mieux fait, en ce siècle, pour nous être un grand et saint exemple. Saurons-nous, voudrons-nous comprendre? C'est déjà quelque chose, reconnaissons-le avec joie, que cette vivacité de nos regrets, cette sincérité et cette unanimité de nos hommages. Oui, à la vue de ce deuil universel, on est heureux de se dire : « Il y a encore dans les âmes quelque chose qui vibre. » A la vue de ces hommages, on est heureux de constater que celui à qui ils s'adressent a été grand par la moralité, grand par le culte des principes, grand par l'humilité, grand, en définitive, par le christianisme, et qu'il y a ainsi, sur ce cercueil, comme un embrassement du christianisme et du siècle. Mais cette joie pourrait ne mener à rien* Il faut que l'exemple agisse, et il faut, pour cela, que les cœurs s'ouvrent à une influence plus puissante que ne sera jamais celle d'un homme, tant admiré, tant grand soitil. Facilement on s'en tiendrait à l'admiration même qu'on aura éprouvée ; facilement on se

remettrait en paix avec sa conscience relâchée, avec son cœur timide et paresseux, parce qu'on l'aura senti battre devant une belle vie ou une glorieuse mort, vie, hélas ! qu'on ne songe guère à reproduire, mort à laquelle on ne s'exposera jamais. Encore une fois, la source n'est pas là; le modèle ne peut servir qu'à ceux qui auront puisé ailleurs la force et la persévérance. Elle est , cette source , où l'homme que nous regrettons l'avait cherchée, trouvée. Elle est où l'avaient trouvée , avant lui , tous ceux qui ont été grands devant Dieu en même temps que devant les hommes. Elle est en Dieu même, source unique de toute grandeur véritable , et le Dieu de Lincoln était, ne l'oublions pas, le Dieu de l'Evangile.

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Récits américains ou conversions, réveils, expéùences clirélienii et entretiens sur la recherche du salut; tirés des lîiémoircs et, journaux de trois pasteurs presbytériens des Etats-Uni';, et publiés par L. Bridel, pasteur. Seconde édition. — 1 vol. in-ls ... 3 fr.

Le réveil religieux des Etats-Unis, 1857-1858,, d'après les principales publications américaines et anglaises, pà;- J.-F. AsTiÉ. — 1 vol. in-i2 . . . 1 fr.

La vie chrétienne dans, les premiers siècles de l'Eglise, par Auc. ÎSÉANDEK-, traduction de A//)/(. Diacon, lîast. et prof., revue sur la 3e édition allemande par J.-J.-L. Vallelfe, pasteur. — 1 fort vol. in-12 5 fr.

Biogi'aphie biblique de l'apôtre Paul, d'api es la version de Martin, par un laïque de l'Eglise de Genève. — 1 vol. in-12 . . 1 fr.

Le médecin du corps et de l'âme, par A. Vermeil, past. — 1 vol. in-12 3 fr. 75

Lettres de F. Eertholet-Bridel, publiées pour ses amis. — 1 vol. in-12 . 3 fr.

Jean-Caniel. In memoriam, 19 novembre 1780 i 2i mai 1856. Troisième édition revue et augmentée. — 1 vol. iiv24. . . . . 2 fr.

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