L’industrie des allumettes en AlgeÌrie
L’industrie des allimieUes chimiques en Algérie est devenue une véritable industrie coloniale et, depuis 1885, épocjue à laquelle il a été créé un premier établissement à Alger, les développements et améliorations ont suivi une marche progressive (jui fait honnepr à Tinitiative et aux efforts de l’industrie algérienne.
Une deuxième usine a été installée à Bône en 189:2.
Les deux établissements d’Alger et de Bône donnent du travail à un nombreux personnel au-delà de 600 ouvriers hommes, femmes, jeunes gens et fille?recrutés principalement parmi la population indigène.
Il est digne de remarquer qu’une industrie présen-
tant de véritables dangers pour la santé des ouvriers ait pu être installée dans des conditions de salubrité aussi parfaites. Alors que sur le Continent, (jue dans plusieurs fabriques en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, les cas de nécrose |)hosphorée ont été si nombreux, les usines d’Algérie n’ont depuis quinze ans pas constaté un seul cas, les résultats trune enquête sur |)lace et dans les hôpitaux conlirment le fait. Cette immunité n’est certainement pas le privilège du climat, il faut en trouver rexplication
dans les installations rationnelles de Yentilation et d’hygiène, dont les usines ont été dotées et aussi dans une sage réglementation du travail.
Les ateliers sont en effet tous très largement ventilés, soit naturellement par des cheminées d’appel d’air, soit par des aspirateurs mécaniques judicieusement répartis dans les salles de préparations chimiques de trempage, de séchage et d’emboîtage, où les émanations de vapeurs phosphorées seraient susceptibles de nuire à la santé des ouvriers si elles n’étaient pas immédiatement éliminées et expulsées dans les airs hors de la portée du personnel et des voisins.
Une grande propreté règne dans les usines, les ouvriers ont de l’eau en abondance à leur disposition et ils sont tenus d’en faire usage. La réglementation de certains travaux est organisée par équipes qui passent alternativement des ouvrages pénibles aux occupations les plus légères, constituant une sorte de repos®
Au point de vue matériel, les moyens de défense contre l’incendie sont assurés dans les deux usines par des pompes, par des extincteurs et principalement par une canalisation d’eau constamment sous pression avec bouches, tuyaux et lances à la portée de chaque atelier et pouvant instantanément fonctionner à la moindre alerte. Une équipe d’ouvriers et les gardes de nuit sont périodiquement exercés à ces fonctions.
En outre, les municipalités de Mustapha et de Bône ont établi un poste spécial avec pompes en permanence dans les locaux dépendant des usines et mis
à leur disposition. Ces postes auxiliaires reliés par fil et par téléphone au poste central, ne sont pas uniquement affectés aux usines, mais à tout le (juartier qui se trouve ainsi mieux protégé.
L’installation des usines a été conçue dans les meilleures conditions possibles pour obtenir sous le climat algérien une fabrication régulière sans chômage et ))ermettant de livrer à la clientèle des produits de qualité et de stabilité irréprochables.
Les difficultés à surmonter ont été nombreuses pour doter les ateliers des installations et des appareils spéciaux permettant la fabrication sous toutes les températures, même pendant les fortes périodes de siroco ; ce n’est qu’a près de longs tâtonnements et des expériences coûteuses que le résultat cherché a été atteint.
L’usine d’Alger-Mustapha, à proximité du Jardin d'Essai, occupe une superficie de 8.000 mètres, les surfaces couvertes des ateliers, magasins et dépendances représentent 4.000 mètres.
L’usine de Bône «Colonne Randon St-Anne) occupe une superficie de 5.000 mètres, dont 3.000 en surfaces couvertes.
Le matériel est im[X)rlant et très ingénieux, le |>eu d’espace réservé à cette notice ne permet d’en faire qu’une rapide descri j)tion.
Dans chaque usine, la force motrice est produite et développée par deux générateurs et par deux machines à vapeur, afin d’éviter toute suspension du travail en cas d’accident.
Les machines sont commandées parles moteurs; et les appareils de cuisson, fonte, préparations chimiques, séchages, chauffage des séchoirs, sont alimentés par la vapeur.
C'est encore aux moteurs qu'incombe la charge d’actionner les ventilateurs et les aspirateurs des séchoirs et des ateliers ainsi que les élévateurs ei monte-charges.
Dans le laboratoire chimique les opérations de fonte s’effectuent au bain-marie alimenté par la vapeur, le battage du phosphore est fait mécaniquement et à vase clos, les broyages, malaxages et mélanges humides s’opèrent sous une colonne d’air qui aspire les vapeurs. Les broyages, tamisages et bluttages des matières sèches sont faits dans des tonnes tournantes ou dans des caisses fermées afin d’éviter le contact des poussières. Les mélanges acides ont lieu sous une cheminée d’aspiration qui enlève les gaz nuisibles. Lorsque les préparations phosphorées sont terminées, on les conserve au frais dans l’eau en une série de petits compartiments étanches fermés par des trappes de fer.
La fabrication des fils de cire est faite au moyen d’une succession d’appareils à fondre les mélanges et de métiers à filer, tous alimentés par la vapeur et actionnés par le moteur. Le travail consiste à faire passer les fils de coton, préalablement assemblés, ayant jusqu’à 10.000 mètres de longueur, dans un bain stéarique et à donner à ces fils, après plusieurs passages dans différentes filières, un calibre réglé au dixième et même au vingtième de millimètre suivant
les besoins. Les fils passent ensuite au lustrage puis sont enroulés par sections égales et métrés au moyeii d’un compteur de tour. Cette fabrication, des plus délicates sous le climat algérien, a exigé des installations compliquées dans cet important atelier.
Les opérations successives de coupage des (ils de cire, leur mise en presse, sont faites mécani(fuement et avec précision, car il importe de donner à toutes les allumettes du même type, exactement ta même longueur. Là encore il a fallu tenir compte des variations de la température, non seulement du thermomètre, mais du baromètre. Le trempage est fait à la main dans des presses ou châssis renfermant chacun 9.000 allumettes. En face du trempeur, tangentiellement à sa table, se trouve un aspirateur ;l’airdéplacé lentement et d’une façon uniforme vient lécher la surface de la composition chimique et enlever toutes les vapeurs L’ouvrier qui est en arrière ne peut respirer que l’air qui n’a pas encore été en contact avec la pâte phosphorée.
Après le trempage, les presses ou châssis sont étagés dans des chambres de séchage formées de
compartiments en fer hermétiquement clos ; l’air chauffé au degré voulu par son passage sur des tuyaux radiateurs pénètre par le bas ; il est extrait par le haut au moyen d’aspirateurs Blackmann et projeté à l’extérieur au-dessus des toitures entraînant avec lui les gaz et l’humidité. Le degré de chautfage et la rapidité de circulation de l’air sont réglés d’après les conditions hygroscopiques de l’air ambiant et sur des données établies par la pratique à la suite de nombreuses expériences.
La fabrication des fils de cire et le séchage des allumettes sont les opérations qui ont présenté les plus grandes difficultés en Algérie pour obtenir une stabilité parfaite.
Les manipulations suivantes du dégarnissage d es châssis sortant des séchoirs, de femboîtage et du pliage sont faites dans de grandes salles très aérées, très ventilées.
La mise en magasin et l’emballage en caisses ne donnent lieu à aucune mention particulière.
Après cette rapide description, il est utile de dire (juélques mots sur la fabrication des boîtes nécessaires pour loger les millions d’allumettes fabriquées journellement à Alger et à Bône.
Les achats de papiers et cartons sont faits directement aux fabricants et livrés à une imprimerie de la Métropole qui expédie les feuilles k Alger et à Bône après les avoir imprimées et décorées de vignettes coloriées.
Les opérations de découpage, traçage, collage, sablage, confection, etc., sont faites à Alger et à Bône, soit mécaniquement, soit manuellement, suivant la nature du travail.
De très ingénieuses machines tracent, coupent, rognent, divisent certaines parties de boîtes, d’autres font le sablage, d’autres enfin plient et collent des intérieurs et des extérieurs de boîtes qui seront ensuite réunis par un lien en caoutchouc formant ressort.
Les ateliers de confection, de cartonnages, de cou-
pages, de collages, etc., sont distincts de ceux oii se manipulent les alluinettes, ils n’en sont pas moins aménagés avec tonte la ventilation nécessaire et dans les meilleures conditions d’iivgiène.
Les cartonnages confectionnés sont logés à l’étage supérieur de rusine aménagé à cet effet. C’est par millions de l3oîtes que se comptent les approvisionnements prêts d’avance pour le remplissage. Ce dépôt est en communication avec les ateliers de remplissage par de larges tuyaux de descente en tôle polie dont chacun est affecté à un type de boîte. La descente des boîtes est donc presque automatique, une simple sonnerie signale au gardien préposé à ce dépôt la qualité de boîtes qu’il doit faire descendre.
Comme ateliers annexes et dépendances, chaque usine possède :
Un atelier d’ajustage et de réparations muni d’une forge et d’un matériel complet de machine-outils.
Un atelier de menuiserie, scierie et fabrication de caisses d’eniballage.
Des magasins séparés pour matières premières, pour produits chimiques, pour produits divers, pour allumettes fabriquées, etc., etc.
Une maison d’habitation avec jardin spacieux pour le Directeur.
Un pavillon pour les bureaux.
Des écuries et remises.
Des logements pour contre-maîtres et ouvriers, etc., etc.
Comme ateliers auxiliaires, en dehors du personnel
fixe, Tusiiie d'Alger eaiploie pour certains travaux de cartonnage les détenus de la prison d'El-Harracli et les femmes de la maison de correction de FAglia.
L’usine de Bône donne du travail aux détenus de la prison de Boue.
Ainsi que nous l’avons dit au commencement de cette note, la consistance du personnel, hommes, femmes, jeunes gens et filles dépasse le nombre de 600, sans compter le personnel employé à l’imprimerie, ni le personnel pénitencier. Une grande partie du personnel est indigène.
Les matières j)remières employées, coton, stéarine, gommes, phosphore, chlorate de potasse, acides, minium, couleurs, colles, farines, amidons, papiers, cartons, ficelles, caoutchoucs, métaux, etc., etc., sont exclusivement de provenance française.
Nous pouvons ajouter que le mouvement d’affaires (|ui a été créé profite dans une proportion notable aux Compagnies Françaises de Transports Maritimes et autres pour l’envoi des matières premières et pour la réexpédition des produits fabriqués. Il y a là un double trafic qui porte sur un tonnage impoi'tant et à un tarif relativement élevé.
Les capitaux importants engagés dans cette entrej)rise essentiellement coloniale sont entièrement français.
Les |)reniières années ont été de longues périodes de difficultés à surmonter, les unes inhérentes au climat, les autres à la formation du personnel et à forganisation commerciale, en présence d’une cou-
('urrence étrangère mieux placée car elle clispost* d'une main-d'œuvre l)eaucoup moins chère (ju'on Algérie, elle trouve les matières premières à meilleur compte, et, n’ayant pas les ditfieultés du climat, elle n’a pas la charge d’entretenir des installations spéciales qui augmentent encore le prix de revient.
Aujourd’hui, grâce à tous les efforts déployés, les allumettes algériennes ont pris leur large place, non seulement en Alo’érie. en Tunisie et au Maroc, mais
elles portent la lumière et le feu français jusque parmi les tribus de TExtréme Sud que fréquentent les caravanes du Soudan.
La production des usines d’Alger et de Bône est de quinze millions d’allumettes par jour et correspond annuellement à 4.500.000.000 d’allumettes et à 100.000.000 de boîtes.