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Au dehors, la be gémissait ; au dedans une femme pleurait. Et cependant dans ce petit boudoir tout invitait à sourire; tout, jusqu'aux petits rideaux roses, jusqu'aux mille bibelots qui ornaient la chambre, semblait, au lieu de larmes, solliciter le sourire.
Les beaux cheveux blonds de la jeune femme tombaient dans un négligé charmant sur ses épaules, ses petites mains, blanches et potelées, comme celles d’un enfant, demeu-
raient croisées au-dessus de sa tête. De temps en temps un profond soupir soulevait son sein, venant rompre le silence qui régnait dans cette pièce, où tous les objets de luxe, de confort étaient réunis: cependant dans ce lieu charmant régnait le désespoir.
Soudain un pas léger se fit entendre, la porte s’ouvrit doucement, une jeune fille de dix-huit ans environ se glissa dans la chambre, alla droit au canapé et se penchant vers l’inconnue l’appela tendrement.
—Noëinie, pardonne-moi de t'éveiller, ditelle, mais je tenais tant à te voir aujourd’hui.
Noëmie releva la tête, alors ses beaux yeux bleus saphir apparurent à sonamie tout baignés de larmes.
—Quoi, des pleurs! s'écria Léa de Nancray en l'attirant à elle, qui peut donc causer ton chagrin, toi que tout le monde adore, toi, à qui il me semble, rien ne manque ici bas. Que dirait George de Ferrares s’il te voyait ainsi gâter ton joli visage avec ces vilaines larmes ? Laisse-moi te consoler, je suis certaine que tu n'as aucun sujet de te Chagriner ainsi,
—Moürir, quand on a vingt ans, quand on est belle, quand on est aimée! Ah! Noémie, tu n'est pas raisonnable.
— Ecoute plutôt, Léa, car longtemps te cacher mon mal vais te dire tu ne dant, hélas! il n'es
je ne puis plus heur. Ce que je Pourras le croire, et cepen-
t que trop vrai, Léa, je suis
—Mariée! cela est impossible.
— Oui, je suis mariée et ce qui est bien pis,
€ celui à qui je suis
, que odieuse, que lui-même a
Sa présence m'est fait naître mon aver-
sion et qu'il ne doit pas s'atendre à ce que jamais je vive sous le même toit que lui. Hélas! lorsque pour obéir à mon père, j'acceptai son nom, combien j'étais ignorante des malheurs qui m'atendaient. Disposée à aimer celui qu'on me donnait pour époux, ne l'ayant vu cependant qu’un instant, avec ma naïveté d’enfant de quatorze ans, il me semblait que je serais heureuse près de lui et j'aurais voulu dès lors ne pas le quitter. Mais on me fit comprendre que telles n'étaient pas les conditions, je devais retourner au couvent pour terminer mon éducation, mon mari ne pouvait s’embarrasser d'une petite fille telle que moi, plus tard seulement je pourrais le revoir. Avec mon imagination romanesque je me fis un idéal de ce mari, qui ne m'avait épousé que pour ma fortune, je mis à souhaiter l'instant devant nous réunir. Combien j'étudiai avec ardeur afin de devenir savante pour lui plaire. J'avais du goût naturel pour les arts, ei: peu de temps je remportai en peinture, en musique les premiers prix du couvent. Je m'appliquai sur toutes les branches afin qu’à son retour il put être fier de moi. Naïve enfant! j'étais tellement occupée de lui que j’avait fini par croire que moi ausi je devais avoir une part dons son esprit ; lorsqu'un jour tout l'édifice de bonheur élevé dans mes rêves s’écroula devant une lettre de cet homme sans coeur qui m'a-
Vouait ne pas m’aimer et désirait que nous de- Meurassions étrangers l’un Pour l’autre. Oh! Léa, tu ne peux Savoir quelle fut ma douleur. Ce nom que je m'étais habituée à aimer, je me mis à le détester et résolus de ne jamais le porter.
Mon père était mort, je ne craignais pas de l'offenser en renonçant à ce titre de baronne Pour lequel son Orgueil m'avait sacrifiée. En proie au désespoir, seule au monde à dix-huit ans, je vins chercher Consolation auprès de ma cousine, Madame de Treslin, l'unique parente qui me restät. Elle se moqua de moi, de mon chagrin, me disant que j'étais une petite folle, que mon mari avait beaucoup de charité de me délivrer de sa présence, tous les hommes étant des embarras l'on devait bénir le ciel lorsqu'ils
s'éloignaient. Puis, en m'embrassant, elle ajouta :
—“Ma chère petite, le baron est un niais de ne Savoir apprécier une charmante enfant telle que vous, il faut donc se réjouir de son absence. Vous êtes beaucoup trop jeune et trop jolie pour gâter votre visage avec ces vilaines larmes. Venez demeurer avec moi et jouissez de la vie, à la jeunesse il faut le plaisir. Je n’ai pas d'enfant, c’est moi qui me charge de votre entrée dans le monde. Le titre de baronne vous déplait changez-le Pour celui de votre terre de Soulanges. Vous êtes libre, votre
mari vous le dit, donc vous êtes encore jeune fille. Amusez-nous et moquez-vous des hommes, c'est la plus grande consolation qu'une femme puisse trouver lorsqu'elle a été outragée.
Je finis par penser que ma cousine avait raison, dès lors, je résolus de ne plus me chagriner au sujet de celui qui m’abandonnait si lâächement. Le monde, je ne le connaissais pas, mais je m'y lançai avec toute la frénésie d'une femme, qui veut oublier. Je voulais ne pas avoir le temps de penser, de souffrir. J'y étais parvenue jusqu'à un certain point, cette vie d’insouciance et de plaisir avait engourdi mes souvenirs, lorsqu'un jour je rencontrai Georges de Ferrares. Alors une terrible réaction s’opéra en moi. Je sentis que jusqu’à ce moment il m'avait manqué une part de moimême, je sondai le vide dans lequel j'avais vécu m'apercevant avec désespoir que j'aimais. Ce coeur que j'avais cru mort à tout sentiment d'amour se réveillait aux accents d'une voix adorée. Combien de moments doux, j'ai passés près de lui, payés l'instant d'après de larmes bien cruelles. Pourquoi nos deux âmes créées l’une pour l’autre, se rencontraient-elles, hélas, trop tard? Tout nous unissait, sympathie irrésistible, harmonie de sentiments. communion de pensées. Je retrouvais en lui mes goûts, mes idées. Que de
fois me trouvant accablée de tristesse, il ç cha par une lecture intéressante chez moi la gaité: Eh bien! les pas choisissait étaient ceux-là même dévorés tout le jour en 1 de mes ennuis.
Ah! Léa, Léa,
her.
à ramener sages qu'il que j'avais eur demandant l'oubli
Pourquoi l'ai-je rencontré
Vingt fois dans d'angoisse, j'ai
Les pleurs de la jeune femme recommencérent à couler. Léa embrassa son amie.
— Pauvre Noémie, fit-elle, que Puisje te dire Pour consoler ta douleur ? je voudrais tant te voir heureuse de nouveau. Moi qui venais te demander si tu assiterais au bal ce soir, combien peu je m'attendais à te trouver en larmes.
—Cela t'étonne, cependant bien souvent j'ai versé des pleurs amers avant d'entrer dans une réunion, et là, je paraissais gaie, heureuse ; ainsi ce soir j'irai à ce bal, tout le monde croira à mon bonheur lorsque j’ai Je désespoir dans l’âme.
see
Le soir était venu. Debout devant sa glace, seule dans sa chambre, Noémie complétait sa toilette en y ajoutant une rose blanche. Elle
était parfaite dans cette riche robe de velours noir, contrastant si bien avec la blancheur marmoréenne de son cou, de ses épaules, de ses bras, n’ayant pour tout ornement qu'une fleur naturelle reposant avec coquetterie sur son sein. Il y avait tant de grâce, de charme, de poésie dans cette petite personne qu'il était difficile de la voir sans se sentir attirer vers elle.
La jeune femme jeta un long et triste regard dans son miroir; toute trace de larmes avait disparu de ses beaux yeux, l’on ne lisait plus sur cette figure enfantine qu’un peu de mélancolie ajoutant un nouvel attrait à sa beauté.
— Allons, dit-elle, encore un soir à jouer la comédie et demain tout pour moi sera fini.
Elle poussa un profond soupir, puis d’un mouvement nerveux saisit sa sortie de bal la jeta sur ses épaules, d’une légère gaze rose couvrit ses blonds cheveux et se dirigea au dehors ou sa voiture l’attendait pour la conduire chez le duc de Saint-Maur.
Le bal était dans toute son animation quand Melle de Soulanges y fit son entrée; en l’apercevant plusieurs jeunes gens se détachèrent des groupes qu'ils formaient et l’entourèrent. Elle était gaie, souriante, ayant pour chacun un mot aimable, plus d’une femme la voyant ainsi recherchée, admirée, murmura tout bas:
—Comme elle est heureuse.
Et elle, différents ?
i Jui donnait Ja mort sa
res, un homme regards rêveurs, ct fière s'avança dans le chercha du regard une et tressaillit en apercevant
il vint Prendre place près d'elle.
Mademoiselle de Soulanges Jeva Sur lui ses &rands yeux sans répondre, Georges était Plus triste q Prononçant ces paroles, daine se peingnit sur me, une pensée dése
Poussé par ce désir, elle répondit :
—Je ne serais Pas ici, si je n'avais espéré
vous y voir. Je savais que votre présence me ferait du bien. J'ai été si triste tout le jour; il y a des instants dans la vie où l'existence est bien pénible.
Georges la regarda, c'était la première fois qu'elle lui parlait ainsi, il soupira et p:=nant subitement la main de la jeune fille il murmura :
—Noémie, vous souffrez, moi aussi, oh! venez loin de ce tumulte, j'ai tant de choses à vous dire: cette gaité folle qui nous entoure me fait mal.
— Prenant le bras de Melle de Soulanges il l’entraina rapidement hors de la salle du bal, ils traversèrent plusieurs pièces et se trouvèrent enfin sur la vérandah.
La nuit était belle, mille étoiles brillaient dans l'immense nappe des cieux demeurée encore azurée; la terre ne semblait sommeiller qu'a demi, inondée des rayons assoupis de la lune. A cette heure du soir, un charme mystérieux régnait dans cet endroit et tous deux se sentaient émus, ravis de se retrouver enfin seuls sous le regard de Dieu. Pour quelques instants ils oublièrent le monde entier, les angoisses de leur âme, la cruelle entrevue du lendemain, les anxiétés du triste jour qui venait de finir; tout ; ils avait tout oublié, si ce n’est qu'ils s’aimaient : les mains entrelacées ils demeuraient ainsi plongés dans une muette ivres-
se, n'osant Prononcer une Parole de crainte de voir s'envoler leur bonheur. Cependant cet instant de jouissance il fallait le rompre par un aveu cruel de si cruelle vérité.
— Noémie, dit enfin le marquis, j'ai à implorer votre pardon, Vous allez me trouver bien
jamais, Vous le savez, Noémie, je vous aime.
—Georges, n achevez pas, j'ai tous les torts, c'est moi qui doit solliciter votre indulgence.
donner, car désormais ma vie sera si triste, si désolée. Depuis trois mois, sous le charme de votre présence, insensée ! j'avais oublié le
tard.
Le marquis très ému la regardait. Elle aussi
avait donc une page cruelle dans son existence dont jusqu'alors elle lui avait fait mystère? Qu'allait-elle lui révéler? Anxiété cruelle! que n'aurait-il donné à cette heure pour pouvoir lui dire:,
—Aimez-moi, aimez-moi. Je veux vous consacrer ma vie; je veux par ma tendresse, je veux par mon amour vous faire oublier ce passé qui vous oppresse.
Qu'aurait-il donné à cet instant pour pouvoir la presser sur son coeur et lui demander d'être sa femme, sa femme chérie, la compagne de ses joies, la consolation de ses chagrins, la mère de ses enfants. Mais un obstacle les séparait, les larmes qu'il voyait couler, il n'avait pas le droit de les sécher. Combiei: était grande l’amertume de son âme. Voir souffrir celle qui est pour vous plus que tout au monde, et être impuissant à la soulager; sentir que tout vous unit ici bas, lorsque la fatalité vous ordonne de vous quitter, aimer qui vous aime, trouver l'idéal de vos rêves pour n'éprouver que les angoisses de la séparation; enfin voir le ciel entr'ouvert devant vous pour être précipité dans un lieu de douleur éternelle. Voilà tous les tourments qu'éprouvait Georges en contemplant près de lui la femme de son choix. En regardant ce visage charmant, ces traits délicats empreints de tant de souffrances, il éprouvait des regrets si cuisants qu’il n'avait
de mon âme, je ne me pardonnereztrompé ?
Un cri échappa des lèvres du marquis. Etaitil possible, n’était-ce point un songe, devait-il s'éveiller pour éprouver toutes les tortures de la réalité? Noémie, la femme du baron de Maldigny! mais le baron de Maldigny c'était lui! Noémie était sa femme; fou de joie il saisit la jeune fille dans ses bras et la pressant avec délire sur son coeur il s’écria :
—Ah! répétez-moi ce que vous venez de dire. Est-il bien vrai, ai-je toute ma raison, ne suis-je pas le jouet d’un rêve.
—Laissez-moi, laissez-moi, dit-elle cherchant à se dégager de son étreinte. Vous ne m'avez donc pas comprise. Je suis la femme du baron de Maldigny.
—Noémie, je suis cet époux perfide qui vous abandonnait lâächement il y a sept ans. Le nom que je porte n’a pas toujours été mien.
Hélas! insensé, je n’avais pas compris alors quel trésor l’on m'avait confié, et je m'éloignai sans songer qu’un jour pour être aimé de vous je sacrifierais volontiers tout au monde.
Et s'agenouillant devant e!le.
—Noémie, murmura-t-il, pourrez-vous jamais me pardonner.
Tout ceci était si inattendu que ja jeune femme sentit ses forces l’abandonner sous le
poids du bonheur, car le délire de la joie est aussi grand que celui du désespoir, elle se
serait affaisée sur le Soutenue,
VOUS abandonnée ?
grin s’il m'avait fallu si vous n'aviez Pas été 1
me séparer € baron de
“il, je n'ai rien pour les angoisses que j'ai
Vous connais m'ont S VOus. Maintenant Teurs, pourrez-vous
ans un Jon Oublièrent le Passé.
Le lendemain On lisait dans les journaux de Paris : “Le marquis et la Marquise de Ferrares
viennent de quitter la Capitale pour un voyage à Naples.
Grand émoi
dans le cercle du faubourg St- Germain.
Et les mères, qui avaient mis en Georges toutes leurs espérances, répétaient d’un ton larmoyant :
—Quel dommage! Un jeune homme qui aurait pu faire un si bon mariage. Il le regrettera.
—De qui parlez-vous? demanda à ce moment Mde de Treslin faisant son entrée dans le salon où se tenaient ces commérages.
—Du marquis de Ferrares. Ne savez-vous pas la nouvelle?
— Oui, sans doute, puisque c’est de chez moi qu'est partie la mariée.
—Mais qui est-elle donc? s’écrièrent vingt voix à la fois.
—Noémie de Soulanges, répondit Mde de Treslin.
À ce nom Louis de Rouville s'était levé.
—Madame, dit-il, vous ai-je bien comprise ?
— Oui, sans doute, répondit-elle, je sais ce qui vous inquiète; mais rassurez-vous, monsieur l'honneur de votre ami est sauf, l’on ne pourra le poursuivre pour bigamie, car son mariage que l'on annonce aujourd’hui était accompli depuis sept ans. Noémie est la fille du banquier Belcourt. Vous voyez qu'en la retrouvant le marquis à aussi retrouvé le bonheur.
Eglise Notre-Dame à Montréal.
Le grand coeur de l':uvrier canadien
On s'enmitouffle, on marche vite, il fait froid. Chacun se presse anxieux d'atteindre le logis; les patins des traineaux crient sur la grande route du Mile-End, où le vent gémit avec des sifflements aigus amoncelant la neige au pied des grands arbres couverts de givre, dont la tempête secoue les bras désolés. Les flocons tourbillonnent dans l'air, tels qu'une poussière du désert, aveuglant les passants.
C'est une vraie nuit de Noël, à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro.
Au détour du chemin un peloton de chétives moisonnettes montrent leurs to'is délabrés.
Pénétrons dans la premiîrc; quatre personnes: sont réunies dans la pièce d'entrée, deux femmes, deux enfants.
Les marmots se roulent, s'amusent et se querellent. On entend sur le poële, reluisant comme la face d’un Africain, le glou-glou du potage, répandant un arôme appétissant. Sur la table, la nappe est bien Propre, quatre couverts y sont placés, un morceau de beurre, un morceau de fromage, une large terrine de grès remplie de lait, un pain. On n'attend plus que le maitre du logis.
Sur le buffet un vieux St-Antoine, le bras cassé ne soutient plus que par un vrai miracle, l'enfant Dieu; es pieds un petit cheval de bois traine une harrette qui, elle aussi est allée à la guerre, plus que trois roues à son actif; à l’autre bout sous un globe de verre, deux
mains de cire se - -unissent dans une chaude étreinte, sur un plateau de velours rouge ; puis, pius loin, comme garniture, un pot de cristal, Sans anse, deux tasses fêlées, un chien de faiïencé, n mouton que conduit son berger : le tout rangé en bataille avec un sublime mépris du goüt artistique. Pendus à la muraille, se voit des poëles, différents ustensiles de cuisine. Des chaises boiteuses, un sofa lit servant d’armoire, constituent j'ameublement de la pièce, qui en dépit de sa pauvreté respire un certain air de confort parcequ'il y règne une scrupuleuse propreté.
Le ronron du chat, couché sur un vieux tabouret, annonce combien ce commensal de
l'humble demeure est aimé et choyé.
Les deux femmes parlent à voix basse, de temps en temps les regards de la plus jeune se voilent d'une larme.
— Pauvre amie, dit-elle. Bientôt elle sera morte. Qui prendra soin de son enfant? lorsque j'étais malade, moi, c’est elle qui soignait mes mioches. Si mon homme le voulait!...
mais l'hiver à été dûr, bien dûr, je n'ose lui demander ça, et tenez ça me fait une douleur qui m'étouffe quand j'vas la voir c'te pauvre voisine. J’dors pes d’la nuit parce que je comprends ben dans ses grands yeux mourants, c'qu’elle veut m’demander et qu'elle n'ose pas parce qu’al attend que j’lui en parle.
—Vous croyez donc qu'al n’en reviendra pas?
— Dame, elle est pomonique on n’en revient jamais de c'te maladie-là, avec ça les inquiétudes de la pauvreté, la pensée de laisser son enfant à des inconnus la minent plus vite encore, Pauvre amie.
La jeune femme essuie, avec le revers de son tablier d’indienne, une larme coulant lentement de ses yeux.
Ouf, la porte s'ouvre subitement et une rafale de neige, pénètre dans l’intérieur en même temps qu'un grand gaillard à stature d’athlète, à la physionomie rude, mais à l'expression franche, honnête.
—Ah! qu'il fait bon d'arriver par ce temps du diable, ma foi! j'ai cru que la tempête allait m'enterrer dans le chemin. Enfin, me v'là.
Il jette en même temps un sac de dragées aux bambins.
—Tiens, mes petits, c'est Noël demain, l’enfant Jésus ne vous a pas oubliés; mais pas de chicane, par exemple.
—Papa.
Les deux enfants s’approchent, l’un le saisit par la jambe, l'autre grimpe sur son épaule, lui les embrassant, les faisant sauter en l'air l’un après l’autre s'approche de sa femme.
—Quoi, des pleurs aujourd’hui, qu'est-ce qui t’tourmente, ça fait deux fois c'te semaine que
j'te vois pleurer, c'est pas ton habitude. Est-ce que t'as pas assez confiance en moi pour m'dire ce qui t’cause da la peine. J'ai fait une bonne journée et j'veux que tout l’monde soit content ici. Allons dis-moi ce qu'it’faut tout d'suite.
Elle craintive.
—Tu vas m’gronder, p't'être?
— Parle, toujours.
—-Eh bien! tu sais, la pauvre voisine, al va mourir bientôt, et son enfant...
—Âh! c’est vrai, la pauvre miséreuse, je n'y pensais plus, son enfant, oui, c’est bien triste
—Si tu voulais...
—Eh bien, son enfant, si c’est ça qui t'chavire vas le chercher c't'enfant, ce sera tes étrennes. Je travaillerai un peu plus tard et il y aura du pain pour tout l’monde.
Le même soir où l'enfant Dieu descendait sur la terre pour sauver le monde, dans l’'humble maisonnette, le berceau que l’on avait monté au grenier, se descendait pour recevoir un chétif poupon, tandis qu'au ciel montait rassérénée l'âme d’une martyre de la pauvreté.