‹ Lise Tavernier drame en cinq actes et sept tableaux de M. Alphonse DaudetChapitre 17 sur 71 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, MONSIEUR ROURE, arrivant par le fond du clos avec la Défroquée.

ROURE, souriant et s’écentant.

l'in vérité, mademoiselle, vous avez là une retraite délicieuse... Cette omSre. ce silence, la rivière tout près de vous...

LISE TAVERMEH.

Trop près même... A la moindre pluie, les caves soiil inondées.

ROURE, acec intérêt.

Ah ! vous avez des caves, de petites caves?.,. En ertèl, ces anciens monastères...

LISE TAVERNiER, lui montrant un banc.

Veuillez vous asseoir là, monsieur... nous serons inieuv (|ue dans la maison pour causer.

ROURE

Trè.s-volontiers, on est si bien sous ces ombrages... Ah! je comprends que vous vous plaisiez ici, mademoiselle.

Je ne m’y plais pas, monsieur. J’y reste parce que je n’ai pas d’autre refuge, parce qu’on m’a chassée de partout, et qu’à trois lieues à la ronde il n’y a pas un misérable toit de chaume qui ne se crût souillé s’il abritait, même pour une nuit, celle qu’ils appellent la Défroquée. Voilà pourquoi je suis ici, mais je vous jure bien que je ne m’y plais pas.

IIOLKE.

Qu'esl-ce que vous leur avez donc fait, à tous ces sauvages ? •

LISE TAVERMER.

Est ce qu'ils le savent, les misérables?.,. C’est une tradition dans le pays do me vouloir du mal, et je vivrais cent ans, que dans cent ans les enfants me jetteraient des pierres et que cet horrible nom dont on m’affuble me suivrait partout sur les chemins... Et pourtant quel est mon crime? Est-ce moi qui ai demandé à sortir du cloître? Est-ce moi qui ai voulu y entrer?... Un jour, j’avais quinze ans, mes frères m’ont dit : « Lise, il faut aller au couvent. » J’y suis allée... je no savais pas. Est-ce qu’on sait quelque chose à cet âge? Four moi, le couvent c’était un joli carillon do cloches sous les arbres, une chapelle merveilleuse où l’on nous menait le dimanche, des fleurs d'or, de l'encens, des bannières, des vitres peintes, avec des voix de femmes qui chantaient doucement derrière une grille... Je suis entrée là, comment vous dirais-je? [Montrant la maison.) Tenez, le matin, quand j’ouvre ma fenêtre, il y a toujours quelque hirondelle qui se jette à la volée dans mes rideaux. C’est comme cela que je me suis cloîtrée... No connaissant rien de la vie, je croyais n’avoir rien à regretter. Oh ! non, je ne regrettais rien, et cependant j’en ai versé de belles larmes dans ce cloître. {Plus bas.) Les soirs d’été, surtout quand la brise de mer m’apportait l’odeur des citronniers ; quand j’entendais les tambourins, les farandoles et les rires des eniànts qui venaient jouer tout près du mur, alors je sentais un frisson me courir, comme des grands coups d’ailes <|ui me battaient dans la poitrine, et sans savoir pourquoi, je pleurais, je pleurais. .. Je n’étais pas la seule! Ah I si ces pierres pouvaient parler 1

RouRE, à part, regardant autour de lui.

Ça ferait bien mon affaire,

J’ai porté le voile cinq ans, je l’aurais porté toute ma vie, fidèle aux vœux jurés et m’y cramponnant malgré tout... Mais une nuit, les poites de notre couvent se sont écroulées avec un bruit terrible qui s’est entendu d’un bout du monde

LISE TAVEiRMER. ili

à l’autre. Des hommes sont venus nous dire : « Femmes, sortez... vous ^-tes libres... » Mes sœurs n’ont pas voulu. « C’est à Dieu que nous avons prêté serment, disaient-elles, f ieu seul peut nous en délier.» Et plutôt que d’être libres, ces saintes ont mieux aimé mourir... Moi j’ai été lâche, j’avais vingt ans... je voulais vivre, je voulais aimer. J’en ai été bien punie... Partout je n’ai trouvé que le mépris et la haine ; partout mes bras tendus se sont refermés sur le vide. La famille m’a chassée; le feyer m’a dit : « Va-t’en ! je ne te connais pas. » Et c’est encore le vieux couvent qui a bien voulu m’abriter sous ses ruines.

Rouiœ, attendrissement de crocodile.

Pauvre femme !

USE TAVEBNIER.

Et dire que cette vie dure depuis vingt ans. Dire qu’au bout de vingt ans j’inspire encore autant d’horreur, autant de haine!... lisse lèguent ça dans les familles, et les enfants sont encore plus terriSfes que les pères... Le croiriez-vous, monsieur? Honteux de m’avoir dépouillée, mes frères me donnaient un pou do pain pour vivre, à présent qu’ils sont morts, les enfants ne veulent plus rien donner. Et voilà que, pour ne pas mourir de faim, j'en suis réduite à ces trafics sacrilèges, obligée de... [Moiitement de lloure. Elle s'arrête net.)

ROUUE.

De?...

LISE TAVERMER.

Excusez-moi, monsieur. A force de souffrir, par moments je suis comme folle, et je fatigue le monde avec mes divagations.

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