‹ Lise Tavernier drame en cinq actes et sept tableaux de M. Alphonse DaudetChapitre 48 sur 71 · SCÈNE l'KliMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE l'KliMIÈRE

MAZAN, se«/, en bras de che mis'’, culotte jjune, jabot, cru talc somptueuse.

Voyons, avant de partir examinons si rien no traîne dans les ateliers? Non, les fourneaux sont bien éteints, parfait. {Itegarda ni le ciel.) Quel bonlicur! il fait beau! Je vais pouvoir mettre mon habit bleu, puisque le ciel a mis le sien. {Il ta prendre son habit dans l’armoire, et l’endosse respectueusement.) Il n'y a pas à dire, va vous donne ducoura'ie dose sentir un habit neuf sur le dos... J’en ai besoin do courage aujourd’hui... Quand je pen.se que je vais aller chez celte dcfro(iuéo IJrrr... pourtant il le faut ; moi, je suis majeur, je suis libre... mais ma petite Ninetle ne l’est pas. Il faut que je la demande à ses parents. L’oncle Fulcran no m’clfraye pas beaucoup. .Mais la vieille.., j’aurais peut-être mieux fait de consulter Ninetle. iMais non ! mais non... Voilà trop longtemps que ça traîne... Du reste, il parait que depuis quelque temps la sœur n’est plus si méchante, et que... (/I ce moment Garragovss tracerse lu rue, jette un regard dans la boutique, et passe.) Hein? encore... {Courant à la porte.) C^élait lui... Ah ça. mais il commence par rn’ennuycr cet animal-là.

tii LISE TAVEHNIEM

SCfîNE II

MAZAN, ROURE.

RüüBE, apparaissant.

A (jui en as-tu?

MAZAM.

Mais, patron, c’est encore cet homme.

noi RE, descendant .

Quel homme?

MAZ AN .

Vous savez bien le grand nez que je rencontre partout... Il vient rie passer là... toujours avec son air de rire en me regardant... Vieux polichinelle, va, si une fois je t’attrape.

ROURE

La, la, pas tant de colère.

HAZAN.

Qu’est-ce que vous voulez ?... C’est plus fort que moi, j’en rôve de ce grand coquin de nez.

ROURE

BcMa... c’est ton premier dimanche de libre, et voilà comment tu le passes? Prends donc ta volée, Nicodèmo.

Vous avez raison... cela vaut mieux. C’est égal! s’il me tombe jamais sous la patte... {Prenant son chapeau.) A ce soir, patron.

ROURE

A ce soir, mon enfant... Et surtout, surtout ne manque pas la messe. {Il accompagne Masan jusqu’à la porte. A ce moment Maximin apparaît, bouscule Mazan, et se précipité dans le magasin.

MAxiMix., entrant.

Dérangez pus!

MAZAN, sur la porte.

En voilà une façon d’entrer chez le inonde.

ROURE, très-haut.

Ah ! bonjour, mon ami, vous venez de la part de l’abbé

USE TAVKllNIEU.

Salignon. { Tout en parlant, U ferme la parle an nez de Mazan slnpéfait.)

SCÈNlî III

MAXIMIN, ROUHE.

MAX 1 .M 1 N, hiiurrii.

Eaisseü-iiiüi tranquille, avec votre abbe Salignon, je commence ii en avoir assez, do toutes ces mômeries.

ROLUK.

Des mots? tout de suite? Assieds-toi üonc, grand cnlaïu.

MWIMIN.

Non,., non... c’est inutile. Je suis jiresse^, dépêchons. Rocar:,

Pressé ! Qu’esl-ce qu’il y a donc?

MA.VIMI.N’.

II y a que je pars ce soir... et qu’avant de partir...

ROURB, dissimulant un mouvement de joie.

Tu pars?

MAXI.MIN.

Vous croyiez que j’allais me laisser lanterner toute la vie? ROIRE.

Eh bien! mais... et la Tavernier...?

MAXIMIN

Si je ne la vois pas, je vous charge dn lui dire bien des choses.

ROURE

Alors, c’est fini, tu y renonces? 'l’u as tort, tu lâches peut-être une belle partie,

MAXIMIN

Connu... connu. . üe sais à quoi m’en tenir maintenant sur riiistoiro des burettes.

ROURE

Je te jure, ma parole 1 que j’y croyais sincèrement, et même, à l’heure qu’il est, je ne s.iis pas encore...

(ili

LISE TAVEHMEIL

MAXIMIN

Si vous ne savez jias, moi je sais... Je sais que vous tHes un fameux compère et moi un fier niais qui ai donne dans tous vos panneaux.

RouRE, atec emphase.

Et quand cela serait, malheureux enfant! Quand j’aurais inventé celte histoire pour essayer de faire de toi un lionniHo liomme, de te donner un foyer, une épouse, une famille, le goût do la vie régulière, assise^ et de toutes ces bonnes et saintes cho.ses. (A Maximiii qui reqanle aulovr lie lui et d'un air inquiet.) Qu’est-ce que tu cherches?

MAXI.\IIX.

Je croyais qu’il y avait quelqu’un là... Pas possible que ça soit pour moi, tous ces prèchis prêchas!

ROüRE, rexé.

Bien. Puisque lu le prends ainsi, je n’ai plus rien à le dire... Bon voyage!

MAX I MIN

Minulül J JUS avons un compte à régler avant.

ROl'IlE.

ü;( (ximpl}!... Comprends pas.

MAXIMIX.

J'ous allez comprendre. Vous rappelez-vous la peur que je vous ai faite, il y a un mois, quand je suis tombe chez \ous? Ce n’est pas pour dire, mais en me voyant vous ôtes devenu d’un jaune I... Ça se comprend. Un gaillard qui vous arrive avec des dents si longues! C’est alors que pour tromper ma faim vous avez trouvé l’histoire des burettes et des millions de la Tavernier. Très-joli, comme invention ; mais comme nourriture, c’est léger... Je veux quelque chose de plus solide, sans quoi, gare! De l’apiietit dont je me sens, je suis capable de tout dévorer ici, jusqu’aux boulons en fer de la devanture...

ROüRK, s'arrêtant decant lui, après deux ou trois tours dans le maffasirit Combien te faut-il ?

USE TAVEKiMEH.

fi7

SI AMMIN.

Voyons... quatre pour moi... deux pour les collègues... (;a l'ait six... Six mille francs.

ROLBE.

Ifein? Six mille francs î. .. Six mille francs 1... Va-t’en au diable! tu n'auras pas un sou.

SIAXIMIN.

Alors, c’est bon... je ne pars pas. {S' allongeant dans te fauleuil.) Nous allons rire.

ROUHE-

Est-ce vrai que tu dois partir? Et si tu pars, qui me garantit que dans deux, trois, quatre mois, je no vais pas te voir arriver avec des dents encore plus longues ?

M.WI.UIN.

Ah! bon... je vois où vos escarpins vous gênent... mais je vas vite vous mettre à l’aise... Nous avons trouvé, mes camarades et moi, un engagement superbe à bord d’un pirate algérien. (Avec l’accent de la Cannebi^re.) Nous prenons le tourban, comme disent les Marseillais... Dans ces conditions-là, vous comprenez, il n’y a pas de danger que je revienne en France. Si je suis pris, on me pendra sur place. Si non, au bout d’un an ma fortune est faite, je me retire à Alger. J’achète de petites femmes, de grandes pipes, et je reste là à fumer en regardant pousser mon ventre. Dans un cas, comme dans l’autre, vous êtes débarrassé de moi pour toujours.

ROIJRE.

Si on était sûr que tu no mens pas.

MAXI.MIX.

Il y a un moyen bien simple de vous en a.ssurer. Ne finissons rien maintenant. Je dois embarquer ce soir à huit heures, venez avec moi. Qinnd j’aurai mis un pied dans la barque, vous me donnerez l’argent.

ROURE

Ça me val Où t’embarques-tu? ^

MAMMIN.

A la pointe des Iles d’or, à di.\ minutes des Glastres.

LISK TAVKKISIKH.

lis

ROI' ri; .

C'est bien désert, j,ar là!

MAXIMIN

Dame! nous ne pouvons pas embarquer à l’Arsenal !

. ROURK.

C’est bon... je viendrai.

MAXIMIN

A ce soir, mon oncle.

ROURK.

Attends, attends... Est-ce que l’Iiomme aux fourmis rouges sera là ?

MAXIMIN

Sûrement... nous serons tous en famille, l’alombo, (îairagouss.

ROURK.

J’aime mieux en finir tout de suite.

MAXIM IN

Comme vous voudrez.

RoiiRE, s'asseyant au comptoir de la caisse et tirant un gros portefeuille du tiroir.

Cinq mille francs, tu dis ?

MAXIMIN

Non, sept...

ROURK.

Comment, sept?... C’était six, tout à l’heure.

MAXIMIN

Eh bien! alors, qu’est-ce que vous dites?

ROURK, comptant ses billets.

J’avais si bien préparé mon échéance du trente. Canaille, va!... Quatre, cinq, [avec effort) et six!... Voilà.

MAXIMIN

C’est dur, hein ? Que voulez-vous ? je ne pouvais pas cependant me séparer de vous, sans emporter un souvenir... Maintenant, papa Roure, si vous me permettez de vous tirer ma révérence... J’ai encore une opération assez délicate à faire avant de partir.

Lisi: tavi:unii!;h.

RouRE, ouvrant l’œil.

Une opération ?

MAXIMIN

Ohl rien... un bon tour que je vais jouer à la vieille. {Il rit.) Va-t-elle rager ce soir, en trouvant tous les oiseaux dénichés.

ROURE

Des oiseaux?... Quels oiseaux?

MAXI.MIN.

Eh ben! ., moi et la petite.

ROURE, respirant.

Ah ! la cousine part avec toi?

MAXIMIN

Elle part... c’est-à-dire que je l’enlève, ce qui est assez sarrasin, comme vous voyez.

ROURE

Très-sarrasin, en effet.

MAXUII.N.

Allons! adieu, mon oncle... et ne m’oubliez pas dans vos prières. {Il sort.)

SCÈNK IV

ROüilE. A peine le neveu parti, sa figure perd l'expression de colère qu'elle avait. Son œil brille, sa bouche s'e’panouit. Il reste quelque temps sans parler, puis montrant la. porte.

Vicieux. . mais pas malin ! [Il rit doucement.) Ua fait pitié, vraiment ! Six mille francs! Je t’en aurais donné vingt mille, imbécile! et encore bien content. Allons 1 voilà une grosse affaire do faite. .Maintenant le reste est simple comme bonjour. Le premier moment sera terrible! A’ous allons avoir un ouragan décris, de larmes, d’imprécations... Rien à dire. Le rôle de consolateur. Prêter son épaule et se laisser pleurer dessus. De temps en temps un soupir, un serrement de main, puis à la première embellie, une déclaration discrète... Et dire qu’à mon Age je vais encore filer le

USK TA\ ER.MKK.

parfait amour. (Il requisse nu pas de garotlr en fredonnant d'un air guilleret :

Berf^crelle do maitro André S’on va-t-aii bois setilelle.

(Se relournant au bruit de la porte qui s'ouvre.) Qui pst là ?

SCËNI' V

HOUUE, LlSli TAVERNIEU. I.a porte s'est ouverte, dessinant dans l’ombre du magasin un grand carré de lumière. Lise apparatl, reste debout, appugée. à l'auvent, une mam sur le tœur, pâle, halelanle, pâmée. Sur tout le visage, une e.rpression de férocité joueuse,

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