SCÈNE VI
MAZAN, ROUllE, LISE TAVEUNIEll.
[La porte est ourerte, il pleut, Mazan sur le seuil essuie soigneusement son bel habit bleu acec son mouchoir).
ROLRE.
Qu’est-co que tu veux?
MAZAN, quittant son habit pour mieux l’essuyer.
Mais, patron, je viens changer d’habit... Figurez-vous... j’avais une visite à faire... je m’étais habillé de neuf, et puis, crac! voilà la pluie qui... (Apercecant Lise.) Oh!
ROLRE.
Eh bienl quoi? oh!... C’est mademoiselle Lise ïavernier; tu ne la connais donc pas?
HAZAN, son habit toujours à la main.
Oh! que si fait, je la connais, c’est justement chez elle que j’allais.
LISE TAVERMEK.
Chez moi ?
MAZAN.
Oui, mademoiselle... c’est-à- dire non... mada... mademoiselle, j’allais chez vous pour vous parler d une chose très-importante, et, puisque vous voilà, {passant son habit d’un geste héroïque) je vais vous dire tout de suite ce que c’est. [Avec colubilité) Je m’appelle Mazan, mademoiselle , mon père et ma mère sont talTelassiers aux Clastres... Avec ça j’ai ma sœur Stéphanie qui a donc épousé le père Baïonnette, et puis j’ai encore mon petit frère qui travaille avec les maçons.
ROLRE.
Il est fou.
MAZAN.
’l'out ce monde-là, depuis le premier jusqu’au dernier, fait sa besogne honnêtement ef sans que personne y trouve à redire. Quant à moi, voilà près d’un an que je travaille chez monsieur Roure, et il paraîtrait que lo patron n’est pas
LISE TAVEHMEIL
mécontent de moi, puisqu’il vient de m’augmenter et de me mettre tout à fait à la correspondance. G’est-il vrai ça, patron?
Mais que veux-tu que cela fasse à mademoiselle ?
HAZAN.
Dame I patron, c’est très-essentiel. Il faut que mademoi- .selle sache que je suis un honnête. homme, que j’ai un bon métier dans les mains, avec ça pas une dent de manque, pas de vices, pas de dettes; enfin, tout ce qu’il faut pour faire un bon mari.
ROURE, stupéfait.
Hein?
LISE TAVERMER.
Comment! encore un? AhI ah ! ah! mais c’est la vraie foire aux maris.
ROURE, à part.
Voyez-vous, le petit serpent I
HAZAN, déconcerté, des larmes dans la voix.
Pardon, mademoiselle, il se peut que d’autres que moi vous aient fait la môme demande.
ROURE, bas, passant derrière lui.
Un mot de plus, tu perds ta place.
HAZAN.
Mais pourtant, patron !
Laissez-Ie donc parler. . .
HAZAN.
N’est-ce pas, mademoiselle? Il faut bien que je m’explique à la fin des fins... Il y a si longtemps que ce secret me pèse... si longtemps que nous nous aimons.
Bah ! il y a longtemps que...
HAZAN.
Mais oui... quasiment depuis l’école.
Digilized by GoogI e
USE TAVERNIEH. TT
USE TAVEBMER.
Depuis l’éc... Ah ça! de qui parlez-vous?
MAZAN.
Comment, de qui je parle? mais de votre cousine!
LISE TAVERNIEH.
Cardeline!
HAZAN.
Pardiél
LISE TA VERNIER
Et vous croyez qu’elle vous aime?
HAZAN.
Si je le crois!... à preuve qu’elle m’a donné son anneau, et que je lui ai envoyé en retour une belle bague qui me coûte bien des écus.
LISE TAVERNIEH.
Une bague!... c’est VOUS qui lui aviez envoyé cette bague... mais alors cette lettre aussi était pour vous. [Tirant avec impétuosité la lettre de sa poche.)
HAZAN, prenant la lettre.
« Mon bel amil » Je crois bien que c’ost pour moi... Est-ce qu’il y a deux hommes sur la terre à qui Ninette parlerait ainsi?
LISE TA VERNIER
Malheureuse! qu’est-ce que j’ai fait!
HAZAN, contemplant sa lettre.
Mignonne chérie!... C’est donc ça que je n’avais rien reçu cette semaine.
LISE TAVERNIEH, s'élançant vers la porte.
Vite... vite... il est encore temps.
ROURE
Où allez- vous?
LISE TA VERNI ER
Laissez-moi.
ROURE
Lise... Voyons .,
U SK TAVKMMKR.
LISE TAVERMER.
Laissez-rnoi m’en aller, je vous dis... fis vont l'arrl'ter.. .
ROURE
L’amHer ?
MAz AN, à part.
Oui ça?
LISE TAVERNIER, (i UOUVe.
Oui, cc matin dans un accès de jalousie folle, je suis allé la dénoncer à la marine.
ROURE
Ail bigre!
LÎSE TAVERNIER, (1 TiOUrP..
C'est toi qui en en es la cause, misérable, avec tes menteries!
ROURE
Mais, je vous jure!
LISE TAVEIIMKR.
Oh! je te connais maintenant, je sais ce que lu veux, je sais ce que tu vises. Après m’avoir fait entrer celte belle [olie dans le cœur, je sais pourquoi, tu as voulu l'arracber et mettre ta hideuse image à la place de la sienne. Et tu croyais cela possible!... Mais tu ne me regardais donc pas, là, tout à riieure, pendant que lu parlais, lu n’as donc pas vu la nausée de dégoût qui me montait aux lèvres , 6n écoutant les ollres d’infamie; et quand ma bouche te disait que je ne l’aimais plus, mes yeux ne t’ont donc pas crié que je l’aimais encore... Je l’aime, eutends-iu bien, je l’aime... et je le sauverai.
ROURE, essayant de s'expliquer.
Lise!... Lise!... {Elle sort en cour an l.)