Revue et Gazette musicale, i838, p. 67 et suiv
diocre d'un maître de chapelle ne lui permettrait pas de satisfaire ; il fallait décidément reprendre le métier fatigant et fastidieux, mais plus lucratif, de virtuose errant. Cette solution offrait d'ailleurs l'avantage d'une séparation amiable, provisoire et en apparence involontaire, avec la Comtesse : celle-ci ne pouvait en effet quitter ses jeunes enfants, ni les traîner avec elle dans toutes les diligences et dans tous les hôtels d'Europe. La mère de Liszt vivait encore à Paris : Franz envoya chez elle Mmc d'Agoult et ses enfants, tandis qu'il reprenait, en novembre 1839, Ie chemin de Vienne.
C'était la première étape d'une tournée dont l'objet était de recueillir les 5o ou 60.000 francs que pourrait coûter l'érection d'un monument en marbre à Beethoven, sur une place publique de Bonn, sa ville natale. La souscription publique ouverte à cet effet n'ayant pas atteint cinq cents francs, Liszt s'offrait à parfaire la somme pourvu que l'exécution du monument fût confiée au sculpteur Bartolini. Il ne manqua pas de retrouver à Vienne, en six matinées qu'il y donna du 18 novembre au 4 décembre 1839, ^e même succès que l'année précédente. Mais cette fois il put réaliser son projet d'un voyage en Hongrie, où il reçut l'accueil d'un dieu.
A Presbourg, le 21 décembre, c'est une dé-
monstration populaire et une députation de la Diète qui le saluent à l'entrée de la ville. A Pesth, il demeure chez son ami le comte Léo Festetics ; après ses deux concerts des 27 et 29 décembre, la noblesse lui offre un banquet où il porte un toast « français de langue, hongrois de cœur ». Cinq concerts de bienfaisance donnés par lui dans la capitale magyare, les 2, 4> 8, 9 et 11 janvier, au profit de diverses œuvres ou fondations, portèrent au plus haut point l'enthousiasme de ses compatriotes ; après le concert du 4 janvier, donné pour la construction du théâtre national, la municipalité, au milieu d'acclamations sans nombre et d'Eljen Liszt Ferencz! criés par mille poitrines, lui remettait un sabre d'honneur et le diplôme de citoyen d'honneur de Pesth. Le lendemain, à la fin de son dernier concert, on le bénissait, on lui baisait les mains. Plus touchant fut, après quelques concerts de bienfaisance donnés à Œdenbourg, son retour au village natal, à Raiding où, selon les prédictions faites à son enfance par une bohémienne, il reparaissait « dans un carrosse vitré » ; accueilli à mi-chemin par une escorte de cavaliers, reçu par les autorités municipales et ecclésiastiques, il revit la maisonnette de son père, s'agenouilla dans l'église où il avait dit ses premières prières : il donna de l'argent pour qu'on y achetât un
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orgue ; et il donna aussi de l'argent aux pauvres ; on dansa, on but en son honneur. L'enthousiasme ici se tempérait d'une affectueuse fierté et d'une intimité touchante.
Ce retour momentané dans sa patrie qui l'acclamait comme un héros national devait rester pour Liszt inoubliable, ravivant son amour pour la musique des bohémiens hongrois qu'il traduisit aussitôt dans ses Mélodies nationales hongroises, dans sa Marche de Rackoczy et dans la Marche héroïque dont il fit plus tard son poème symphonique Hungaria ; et quelle que soit Tannée où il les a mises au net, on peut dater de cette époque la série des Rhapsodies hongroises. Quelques ombres pourtant s'estompèrent sur ce brillant tableau : dans un pays où la lutte politique est une lutte de nationalités et de langues, les acclamations des Magyars le rendaient suspect à quelques Allemands ; en revanche ses relations avec les Allemands de Vienne jetaient sur lui la suspicion auprès de certains Magyars. Enfin, le fameux sabre d'honneur lui valut, à l'étranger, des sarcasmes pénibles : la Revue des Deux Mondes l'en railla et Liszt répondit à Buloz une lettre pincée pour expliquer que cet objet, en Hongrie, avait un caractère viril et national et non point forcément belliqueux. Désormais le sabre d'honneur fut sur toutes les
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caricatures et toutes les charges de Liszt un accessoire indispensable. On en fît même de petits vers pour accompagner l'une d'elles :
Parmi tous les guerriers, Litz seul est sans reproche, Car malgré son grand sabre on sait que ce héros
N'a vaincu que des doubles croches
Et tué que des pianos.
De Vienne, Liszt remonta à Prague, Dresde et Leipzig. Son séjour dans cette dernière ville ne lui apporta que des satisfactions mitigées; l'éclat de sa réception en Hongrie avait prévenu contre lui un public auquel, pour comble de malheur, il fit d'abord faux bond par suite d'une indisposition. Il fut accueilli à son premier concert, du 17 mars, par des sifflets : il fut ensuite dénigré par une presse à laquelle il avait trop mesuré les billets de faveur. A son deuxième concert seulement une exécution électrisante du Concertstûck de Weber ramena la victoire sous son drapeau. A Leipzig, il rencontra de jeunes artistes dont il admirait le génie ou le talent, Mendelssohn, Schumann et Hiller. Il connaissait déjà Mendelssohn et Hiller depuis leur séjour à Paris en i83i-i832; avec la divination infaillible de son jugement et la générosité de son intelligence, il s'était enthousiasmé pour Schumann, à la lecture de ses premières compo-
sitions : dès 1837 il l'avait signalé au public français par un bel article dans la Gazette musicale de Paris1 ; le Carnaval et les Fantasiestûcke l'avaient « extraordinairement intéressé », lui écrivait-il en mai i838 ; et à sa fille Blandine, âgée de trois ans, il jouait plusieurs fois par semaine les Scènes d'enfants 2. Il se réjouissait donc de connaître enfin personnellement un artiste aussi aimé : il faut dire qu'il trouva auprès de Schumann, Mendelssohn et Hiller, beaucoup d'admiration sans doute, mais moins de sympathie que lui-même n'en éprouvait. On peut aisément distinguer les raisons artistiques et les raisons privées de ce quasi-malentendu : Schumann (avec sa fiancée Clara Wieck), Mendelssohn, Hiller formaient un petit cénacle où l'amour pur et passionné de la musique gardait une intimité quelque peu étroite et provinciale : il reste, chez Robert Schumann, un fond de poésie bourgeoise allemande, lors même qu'il s'égaye aux dépens des Philistins. Et c'était chez Mendelssohn une élégance faite de sincérité et d'adresse, que de convertir à cette sensibilité discrète le riche héritier de la banque juive qui subsistait en lui. Liszt était pour eux l'homme au sabre : ce virtuose botté