I. A Berlioz, Pages romantiques, pp. aS; et suiv
écrites alors à Rome par Liszt, le Sposalizio d'après le Raphaël du musée de Brera à Milan, le Penseroso d'après Michel-Ange, la Canzonetta del Salvator Rosa, les Tre Sonetti di Petrarca ; telle sera plus tard celle des Poèmes symphoniques, dont un des plus frappants, Tasso, s'il rappelle Goethe, puise largement dans les souvenirs de Liszt à Venise. Ainsi nous voyons chaque expérience nouvelle, chaque séjour dans un pays inconnu, chaque amitié de Liszt avec un homme d'élite ou un groupe marquant,' élargir et enrichir à la fois son génie.
Mais par là même ce génie — el avec lui son cœur — échappait chaque jour davantage à l'influence de la femme qui avait tout quitté pour la gloire d'être son inspiratrice et surtout peutêtre pour l'honneur de s'en vanter. Entre M""* d'Agoult et lui la situation se tendait jusqu'à devenir intolérable. Il était deux fois infidèle, comme homme souvent, comme artiste toujours. Elle était impérieuse ; des scènes pénibles éclataient, comme celle dont un jour Louis de Ronchaud fut témoin : « Elle a raison, disait celui-ci, la femme est l'inspiratrice de l'homme : voyez Dante et Béatrice »; à quoi Liszt avait répondu, en présence de la Comtesse, ce mot terrible : « Ce sont les Dantes qui font les Béatrices, — et les vraies meurent à dix-huit ans ! »
jyjme d'Agoult contrariait d'ailleurs d'une autre manière et sans que, pour le coup, il y eût rien de sa faute, l'évolution artistique de Liszt. Sans doute, deux ans auparavant, comme Pictet lui conseillait de renoncer au piano pour se réserver à l'art créateur, il répondait : « Mon piano, c'est pour moi ce qu'est au marin sa frégate, ce qu'est à l'Arabe son coursier, plus encore peutêtre, car mon piano jusqu'ici, c'est ma parole, c'est ma vie ; c'est le dépositaire intime de tout ce qui s'est agité dans mon cerveau aux jours les plus brûlants de ma jeunesse; c'est là qu'ont été tous mes désirs, tous mes rêves, toutes mes Joies et toutes mes douleurs*. » Mais déjà il tentait d'incorporer au piano, soit par son jeu, soit par ses transcriptions, les voix multiples, les couleurs diverses de l'orchestre et il se plaignait amèrement de la condition tant soit peu inférieure du virtuose ; il souhaitait de devenir maître de chapelle auprès de quelque souverain. Or, en 1837, l'irrégularité de sa situation avec la comtesse d'Agoult l'avait empêché de briguer à Weimar la succession de Hummel, qui venait de mourir. En 1839- 1840, la naissance rapprochée de ses trois enfants lui imposait de nouvelles obligations, auxquelles le traitement mé-