‹ Litterature AnglaiseChapitre 73 sur 121 · Voir plus haut, page · texte numérisé non relu

Voir plus haut, page

chant le repos, il entendit une voix qui lui disait : « Ne t'imagine pas, Kenneth, que le meurtre crimi- « nel de Malcolm DufTe, par toi commis, soit tenu « caché de la connaissance du Dieu éternel I » Le roi, frappé de terreur par cette voix, passa la nuit sans que le somfneil vint à ses yeux ^ »

L'on voit ici à découvert les voies de l'imagination créatrice dans Shakespeare. Ayant déjà sans doute arrêté la scène de somnambulisme , voyant déjà Macbeth « dans la terreur des rêves qui ébranlent ses nuits? », U s'empare du cri de la légende, et ce lieu commun : « point de sommeil pour le remords^ », prend aussitôt la forme du drame et de la vie : c'est une voix qui lui crie: « Tu ne dormiras plusl » Mais une fois ébranlée, son imagination ne s'arrête pas: Macbeth ne dormira plus, parce qu'il a tué ; il a tué

1. « Thus might he seeme happie to ail men, butyet to himselfe he seemed most unhappie, as he that could not but 8tiU live in continuai feare lest his wicked practise concerning the death of Malcolm Duffe should corne to light and knowledge of the world... And (as the Famé goeth) it chanced that a voice was heard as he was in bed in the night time to take his rest, utterlng unto him thèse or the like words in effect: Thinke not, Kenneth, that the murder of Malcolm Duflfe by thee contrived is kept secret from the knowledge of the eternalGod... The king, with this voice being stricken into great dread and terror, passed that night without anie sleepe coming to his eies » .

2. In the affliction of thèse terrible dreams That shake us nightly... (III, 2, 20).

3. « Le tigre déchire sa proie et dort ; l'homme devient homicide et veille. » (GhÂteaubrkind.)

Vhôte endormi: c'est donc le sommeil même qu'il vient d'égorger de ses mains : Macbeth a tué le sommeil *. a J'entendais une voix qui criait : Tu ne dormiras plus I Macbeth tue le sommeil, l'innocent sommeil... Elle criait toujours à toute la maison: Tu ne dormiras plus! Glamis a tué le sommeil, et c'est pourquoi Gawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira plus *. »

Les créations du génie vivent et enfantent. Je me contenterai de citer deux exemples, pris l'un d'un poète anglais, l'autre d'un poète français.

Wordsworth venait en France, en i79i, dans tout l'élan de ses premières ardeurs républicaines, à cette aurore d'un nouveau monde, cette heure unique « où c'était une bénédiction de vivre, et d'être jeune

1. Shakespeare avait déjà, semble-t-il, le germe de cette image quand il écrivait le Roi Lear (la pièce qui a précédé Macbeth) :

fiid them corne forth and hear me, Or at theîr chamber-door l'il beat the drum, Till it cry sleep to death.

II, 4, ii9.

2. Methought I heard a voice cry " Sleep no more! " Macbeth doth murder sleep, .the innocent sleep... Still it cried " Sleep no more ! " to ali the hoiise : Glamis hath murder'd sleep, and therefore Cawdor Sball sleep no moré ; Macbeth shall sleep lio more.'

le ciel même » «. Il passa un an au bord de la Loire, en compagnie du général de Beaupuy , un des plus pars soldats de la République naissante, et qui devait bientôt donner sa vie pour elle (1796). Il vint à Paris après Valmy et les premières victoires de « l'Hercule républicain , qui , dans son berceau , ' venait d'étouffer de ses bras d'enfant les serpents conjurés ». Il trouva à Paris les traces du sang de Septembre. Il parcourut la grande cité, passa devant la prison du roi, devant le Louvre, « où avait hurlé le canon de l'assaut », dans le Carrousel, vide à présent , mais si longtemps entassé de morts sur les vivants; il essayait de lire ces lieux silencieux Ot de leur faire redire les drames qu'ils avaient vus. Il rentra chez lui dans sa chambre, une vaste chambre solitaire dans un grand hôtel. Il veilla la nuit, essayant de lire. Il commença alors à sentir dans quel monde il était plongé , quel sol il foulait, quel air il respirait. Il songeait à ces massacres: un petit mois à peine l'en séparait ; il voyait le sang, le touchait. Et dans le spectre du passé, il voyait d'avance le spectre de l'avenir ; la tempête déchaînée que n'épuisera pas un seul ouragan ; la marée de gang qui , une fois venue , revient et remonte ; le tremblement de terre qu'une seule convulsion n'épuisera pas. Et il resta, couvant ses terreurs,

Bliss was it in that dawn to be alive, But to be youngp was very heaven !

French Bevolution,

jusqu'à ce qu'il entendit une voix qui criait à toute la cité : Sleep no more!

But that night I felt most.deeply in what world I was, What grouad I trod on, and what air I breathed... With unextinguished taper I kept watch, Reading ajt intervais ; the fear gone by Pressed on me aimost like a fear to come.

I thought of those September massacres, Divided from me by a little month, Saw them and touched...

And in this way I wrought upon myseif, Until I seemed to hear a voice that cried To the whole city : Sleep no more!

The Prélude, X.

Pendant plus de quatre-vingts ans S ce cri devait retentir aux oreilles de la France.

La malédiction des nuits sans sommeil ne s'attache pas au remords seul: c'est aussi le privilège du génie^ de celui que le démon d'une pensée plus hautii possède et dévore. Le Mazeppa de Byron était

1 . Du 2 septembre 1792 au 25 février 1875. Quarante ans après ces vers de Wordsworth (août 1832), Hugo écrivait :

Dieu I si vous avez la France sous vos ailes, Ne souffrez pas, Seigneur, ces luttes éternelles . . . Qui font que le tumulte et la haine et le bruit Emplissent les discours, et qu'on entend la nuit, A l'heure où k sommeil vent des moments tranquilles. Les lourd! ctiioiis rouler sur le pavé des villes !

MACBKTH 159

devenu avec Hugo le symbole du génie emporté et brisé par la pensée qui le soulève : Sleep no more devient avec Antoni Deschamps le cri qui condamne le poète à l'insomnie et au trouble éternels.

Antoni, âme ardente et souffrante , noyé dans les rêves mystiques et voilé des ombres de la folie, était plus près du Shakespeare de la période sombre ^ que son frère Emile, le traducteur de Macbeth; par malheur, l'expression souvent trahissait le sentiment, et son Poète , malgré Toriginalité de la conception , n'a point trouvé place à côté du Mazeppa de Hugo.

En voici les principales strophes :

Comme autrefois Macbeth, ramenant son armée, De sang et de carnage encor tout enflammée, Rencontra les trois Sœurs et fut muet d'effroi, Lorsque, posant le doigt sur leurs bouches livides. Elles firent sortir de leurs mâchoires vides : « Salut, Macbeth, tu seras roi ! »

Et puis, l'esprit troublé par les vieilles sorcières. Ne vit plus ses soldats passer sur les bruyères. N'entendit plus des cors les miu-mures lointains ; Mais pâle, et l'œil hagard et la tète baissée, Marchant vers Inverness, parlait à sa pensée, Impatient de son destin ;

Ainsi, tout palpitant sous un regard sublime. D'une autre royauté la future victime Rencontre le génie à son fatal moment; Et lui : <c Salut, dit-il, car tu seras poète ! » Et comme les trois Sœurs, cet incomplet prophète' Montre sa palme seulement.

1, Voir plus haut, page 39.

Page 1