LITTÉRATURE I ; P I S T 0 L A I R E
« mon cœur, celui de votre CONCUBINE et de votre « fille de joie, espérant que bornée à ce rôle j'entra- >^ verais moins vos glorieuses destinées. » On a vu dans ce dernier mot une abnégation à la sainte Thérèse, quelque chose qui, déplacé de l'ordre divin dans le désordre humain, rappelait le cri sublime de la religieuse espagnole : « Quand vous me damneriez, « Seigneur, je vous aimerais encore, même en enfer! » Mais n'était-ce pas confondre toutes choses ? Pouvaitelle être la sainte Thérèse d'une passion humaine et coupable, la femme qui, à vingt lignes delà, écril les phrases suivantes, où s'étalent avec naïveté les pauvretés d'une âme chétive : « Quelle femme, quelle reine « et quelle princesse n'ont pas envié mes joies et mon « lit? Votre nom volait de bouche en bouche ! Le « cœur des femmes soupirait pour vous. Comme vos « vers chantaient nos amours, mon nom commençait « de devenir célèbre et la jalousie des autres femmes « fut enflammée. » Être célèbre ! voilà le fond de celte bouteille d'encre de là petite vertu qu'on appelait Héloïse. Inspirer les angoisses de la jalousie aux autres femmes, voilà les paradis de sa pensée quand elle se souvient et quand elle rêve 1 voilà enfin le dernier mot de cette orgueilleuse empoisonnée parla science, et que la Philosophie, qui se mêle d'ausculter les cœurs, nous donne pour le type le plus tendre et le plus élevé de l'amour !
C'est une chose qui ne saurait passer qu'il la honte
ABAILARD ET HEEOISE ±~
de l'observation humaine, et, comme moraliste et observateur, nous réclamons. Dans le recueil que nous examinons, Dieu nous garde de frapper de la même condamnation toutes les dissertations qui le composent. Madame Guizot et M. Oddoul. Madame Guizot a sa nuance de philosophie ; elle a cette fêlure à la vitre claire et lumineuse de son bon sens. Femme de lettres, ayant cette considération de la pensée qui donne aux femmes moins d'aptitude à vivre de la vie des sentiments que des idées, elle doit avoir naturellement, et elle les a, quelques entrailles pour Abailard (un professeur éloquent !) et pour cette Héloïse, l'amoureuse littéraire de sa gloire. Cependant la femme, la vraie femme, le cœur qui se connaît en cœur, ne manque point chez Madame Guizot. Aussi, plus d'une fois ne peut-elle s'empêcher de voir le creux des deux âmes qui posent devant elle. Elle reproche à Héloïse Malignement de ses lettres. Elle dit qu'elle n'est pas « maîtresse de sa rhétorique », que la déclamation l'emporte, et peu s'en faut que le mépris de la femme ne se mêle, chez cette historienne du xixe siècle, à l'admiration traditionnelle et obligée qu'elle témoigne à Héloïse. M. Oddoul, au contraire, ne fait point de ces réserves. C'est un passionné qui a sans doute une puissance d'amour si formidable qu'il en donne à ceux qui n'en ont pas. M. Oddoul tient pour des âmes de premier ordre en fait d'amour les deux lettrés mâle et femelle du xne siècle. Il ne les
juge pas. Il les adore. S'ils vivaient, il pousserait l'admiration peut-être jusqu'à faire leurs commissions. Comme un Chinois en permanence, il brûle des pastilles, et quelles pastilles ! sur leurs tombeaux. Je lui demanderai la permission d'en prendre deux ou trois dans sa cassolette ; car on ne me croirait peut-être pas non plus si je parlais de ces parfums inconnus qu'on n'apprécie bien que quand on les a respires: «A « la vue d'un pareil sentiment, — (nousavonsditcequ'il « était, ce sentiment,) — nesemble-t-il pasque l'Amour « lui-même a passé devant nous — (bienheureuse hal- « lucination !) — et que les paroles d'Héloïse sont une « vertu sortie des bords divins de sa robe ? » Et, plus loin, toujours dans le même rhythme et le même français : « Deux années, urnes aux blancs cailloux, « ont disparu comme un monde englouti, comme une « Atlantide qui a sombré au milieu des flots, avec ses « villas embaumées, ses asiles verts, consacrés à Paies, « — (pourquoi Paies?) — ses couronnes de fleurs « effeuillées sur la table des festins! Qui nous rendra « leurs nuits aux ceintures dénouées? qui nous rendra « les richesses de ces deux vaisseaux qui voguaient la « voile enflée de deux soupirs, tout chargés de ravis- « sants messages, et qui n'ont pu aborder au rivage de « la postérité ! Absence irréparable ! ces deux années « n'ont pas laissé de traces, sœurs gracieuses qui « avaient pris pour elles toutes les joies nuptiales, « etc., etc., etc. » Et M. Oddoul continue ainsi, de ce