XII PRÉFACE DE LA PREMIÈRE EDITION FRANÇAISE
« Mais que doit-on à l'Espagne? Et depuis deux siècles, depuis quatre, depuis six, qu'a-t-elle fait pour l'Europe? » Après bien d'autres j'ai essayé d'y répondre. L'objet du premier chapitre est de rappeler aux lecteurs que les auteurs les plus éminents de l'âge d'argent — Sénèque, Lucain, Martial, Quintilien — étaient Espagnols autant que Romains. De plus je me suis proposé d'y montrer la continuité de la tradition littéraire en en esquissant les diverses manifestations depuis l'Espagne romaine jusqu'à la période gothique; de constater la faiblesse de l'influence orientale sur la littérature espagnole, et de faire ressortir les relations de celle-ci et de la littérature française. Partout j'ai cherché à signaler les rapports ou les rapprochements à établir au point de vue international : ces menus détails servent à démontrer que les littératures sont solidaires, et comment s'opère le libre-échange dans le domaine des idées. Toutefois, en notant ces emprunts, j'espère n'avoir pas cédé à la tentation d'exagérer leur importance, tentation considérable pour tous ceux qui s'occupent de littérature comparée. Pour intéressantes qu'elles soient, ces comparaisons n'ont qu'une portée limitée, une place modeste. Que Shakespeare ait emprunté à Saxo Grammaticus, Cervantes au Cavallero Ci far ou aux contes traditionnels, Lope de Vega à Bandello, Molière à Castillo Solorzano, Corneille à Ruiz de Alarcon, Calderón à Tirso de Molina et Moreto à tout le monde, la question d'originalité demeure intacte. Ce qui constitue un grand écrivain, ce n'est point le sujet qu'il a choisi ; c'est l'emploi qu'il en fait, c'est la pensée, l'expression, la puissance d'interprétation, le trait caractéristique de génie personnel : en un mot, c'est le style. Peut-être éviterai-je des malentendus en faisant, dès le début, cette profession de foi qui n'est évidemment pas aussi superflue qu'on l'eût supposé. Du reste il est indéniable que la littérature espagnole, comme la littérature anglaise, a ses racines dans le sol fertile de la France et de l'Italie : dans l'épopée, dans les romans du cycle breton, dans les fabliaux, dans Dante, Boccace, Pétrarque et leurs successeurs. Un patriotisme excessif,