‹ Littérature et criminalitéChapitre 38 sur 38 · V. — Conclusion · texte numérisé non relu

V. — Conclusion

Des esprits solitaires et ingénus ont proposé — pour tâclier de mettre une digue à cette suggestion du crime — de réduire la presse au silence. Et un sociologue français, M. Aubry, rùva de remédier à ce mal par une loi qui restreignit le compte rendu des journaux à la simple annonce des procès. Il eut pour compagnon et pour allié dans son honnéle entreprise un journaliste suisse, M. Rostand, qui en 18S9, au Gong des Sociétés Savantes à Marseille, promit de se faire l'initiateur d'une agitation qui eût pour but de modilier en ce sens la rubrique judiciaire des modestes journaux de la modeste République.

Mais — sans compter que ces mesures restrictives ne pourraient pas atteindre toute» les publications autres que les journaux, qui s'occupent de crimes et de criminels — le simple boa sens nous avertit qu'elles

seraient ou impossibles ou inefficace

Je me rappelle qu'il y a bien des années Sir Edward Ratcliff, directeur ilu Hfornitig Herald, dans un moment du généreux allruismc, impressionné parla délé' influence des comptes rendus de procès, ferma les colonnes d8 son journal ù tout' nouvelle relative aux crimes.

Peu île temps après il fut obligé de 1rs rouvrir pour éviter une faillite.

Le ilux de l'opinion publique eogloutit fatalement celui qui veut lutter centre elle. Et croiro qu'on peut changer les gonts du publie en changeant un articb loi ou par un acte spontané, en changeant lu façon dont les journaux sont dirigés, — c'est tout comme -si on faisait l'illusion d'arrêter le temps qui fuit en arrêtant la |""'iidule qui on marque la fuite inexorable.

N'imitons donc pas ces médiocres intelligences politiques qui eu face de chaque grave problème ne faire autre chost; que proposer des lois rostrictn

Le remède ne consiste pas dans un bâillon à la presse — qui reflète et ne crée pas les goûts du public et qui du reste compense largement les inconscients dommages qu'elle peut causer par les immenses avantages de la libre discussion ; le remède est en nous ;

il est dnas la réaction de toute notre énergie contre cette apothéose du mal qui va se répandant partout ; il est dans une œuvre d'éducation ayant pour but de former des consciences plus équilibrées et plus saines, capables de trouver leur satisfaction dans le récit des bonnes œuvres, plutôt que dans la description d'actes atroces et lâches ; il est dans notre effort pour nous élever à la hauteur de ce que notre cerveau trouve digne d'intérêt et d'étude : le travail obscur, les souffrances muettes de cette myriade de gens ignorés qui forment la multitude, et non les actions violentes ou perverses de cette aristocratie du crime qui représente heureusement une monstrueuse exception.

Car il est vraiment triste et douloureux de voir que de nos jours — tandis que les crimes smil trouvés dignes des annonces télégraphiques et dos plus minutieuses descriptions, les vertus les plus sublimes, les sacrifices les plus constants, les privations les plus douloureuses restent, au contraire, ignorées du grand public et ne traversent, comme un éclair, le kaléidoscope rapide de la presse quodidienue que lorsque, cornue- disait Henry Ferri dans un de ses magnifiques élans d'éloquence, la Buprême protestation du suicide ou de la mort par la faim sur le pavl des grandes villes apparaît comme un soufflet a la eurniptiou inconsciente d'une soi-disant civilisation humaine.

Fin

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