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romane, ou, comme on dit, romancîe. L'une, outrageusement opprimée par les baillis de l'Autriche, se souleva contre eux et se sépara de l'empire; l'autre, que l'oppression n'avait pas atteinte, rie participa point non plus au soulèvement. L'une, combattant l'Autriche et la féodalité, fondait une association de cantons, ceux-ci démocratiques, ceux-là aristocratiques; l'autre conservait son organisation féodale, sous laquelle elle prospérait. Ainsi tout tendait à tenir séparée la Suisse romande de la Suisse proprement dite; chacune suivait sa pente; et les regards des populations romandes se tournaient non point du côté des Cantons et de l'Allemagne, mais du côté de la France, de la Bourgogne et de la Savoie. «. Ce n'était ni à Berne, «ni à Zurich, dit M. Verdeil (t. P% p. 169), que la ((jeunesse destinée à l'Église allait étudier; c'était (t dans les écoles de Paris, de F^yon, de Chambéry et de « Genève. Ce n'était point sous les bannières de l'Au- « triche ni sous celles des villes de Berne et de Zurich (( que les Vaudois allaient courir les hasards de la (( guerre; c'était en Orient, eu France, en Italie; c'était (( là que les Gruyère, les Granson, les Cossonay, les « Montfaucon d'Orbe, les Estavayer, les Mont, les Blo- (( nay, les Gingins, les Goumoëns, conduisant sous « leurs étendards les chevaliers et les hommes d'armes (( des villes et des communautés vaudoises, prenaient (( part aux expéditions lointaines. »
A ce moment, tout portait à croire que la possession de l'Helvélie romande se consoliderait entre les mains de la maison de Savoie. Mais les accidents de l'histoire en décidèrent autrement; et il advint ([ue ce pays, qui, sous cette maison, serait resté catholique, ayant été arraché par la violence à ses anciens maîtres, suivit le mouvement protestant et fut, par Genève, une des.
citadelles de la réforme. L'événement qui changea ainsi le cours des choses fut la folle guerre de Charles le Téméraire contre les Suisses. Le désastre de la maison de Bourgogne étant complet, les Suisses vainqueurs voulurent d'abord, lorsqu'on traita, s'approprier tout le pays de Vaud et la ville de Genève, avec son territoire; mais Louis XI, qui, sans se montrer, avait joué un rôle important dans les événements et qui avait beaucoup d'influence en Suisse, obtint que ces prétentions fussent réduites. Une partie de la Suisse romande n'en passa pas moins sous la domination des Cantons, et peu à peu le reste s'achemina sous leur souveraineté. Les Cantons, avec leur démocratie rurale ou leur aristocratie urbaine, constituaient, à cette fin du moyen âge, une puissance véritablement redoutable; ilsétaient ambitieux, et à leur ambition venait en aide la dissolution universelle qui précéda la réforme et qui se manifesta par les schismes, par les anti-papes et par les querelles incessantes entre les bourgeoisies et les évêques. A chaque instant Genève et Lausanne, agitées par ces ciuerelles, réclamaient les secours de Fri bourg et de lierne, et le protectorat se fit sentir longtemps avant que l'incorporation eût été consommée.
La réforme acheva ce que les événements politiques avaient commencé. Elle ne trouva pas dans la Suisse romande un accueil uniforme. Genève l'embrassa avec ardeur, chassa son évc(iue, rompit ses liens avec le duc de Savoie, se lit république indépendante, et, après (|uel(|ues vicissitudes, devint un canton. Dans le pays de Vaud, au contraire, on demeurait attaché au catholicisme; et, n'eût été la pression et la violence des prédicateurs appuyés de toute la force de Berne, probablement il ne devenait pas proteslant. Maiseniin, quand de gré ou de force le protestantisme s'y fut éia-
bli, la Suisse romande se trouva tout entière séparée, par la religion, de la Savoie et de la France, vers lesquelles jusqu'alors avaient été ses affinités. C'est de ce moment qu'elle devint véritablement Suisse. M. Verdeil, Romand lui-même, et d'ailleurs doué d'un esprit impartial, a mis en lumière les cupidités des Cantons quand ils vainquirent le duc de Bourgogne, et leurs persécutions quand ils appuyèrent le protestantisme. Ce furent de tristes épisodes pour la Suisse romande; mais, les plaies une fois cicatrisées, un temps arriva où le Suisse romand se trouva lier de sa patrie, heureux de lui appartenir, et n'eût plus voulu entrer sous le régime religieux et politique des contrées desquelles il avait jadis dépendu.
Une mgratitude de François P^ ne contribua pas peu h la ruine délinitive d'un des plus grands seigneurs de la Suisse romande. Michel, comte de Gruyères, baron d'Aubonne, seigneur d'Oron, de Palézieux, du Paysd'Enhaut, et dernier représentant de cette féodalité qui prit naissance sous les rois de la race de Charlemagne, avait commencé en 1539 un règne qui devait finir dans l'exil et la pauvreté. Il était beau, galant, fastueux, hospitalier; mais le séjour de ses prédécesseurs dans les cours, les franchises accordées aux dépens du fisc, une mauvaise administration financière, des dettes accumulées avaient fait des brèches considérables à la fortune de sa maison. Cependant ce jeune comte vivait faslueusement, soit dans ses châteaux, soit à la cour de Charles- Quint ou à celle de François I". Sa ruine fut bientôt imminente; elle s'acheva quand en 1344 il é(iuipa à ses frais un corps de 2,000 hommes de ses vassaux de Gruyères et de Vaud, à la tête duquel il fit, sous les drapeaux de François P'', la campagne d'Italie contre l'armée impéi-iale et combattit à Cerisoles. Les
HISTOIRE DU CANTON DE VAUD. 'ITà
troupes du comte Michel furent écrasées par l'infanterie espagnole; et François I", quoique victorieux dans cette bataille, refusa de payer leur solde ; alors le comte de Gruyère?, trahi par la fortune, dépouillé, abandonné, poursuivi pour des dettes qui atteignaient le chiffre énorme de 116,000 écus d'or, vit en 1554 ses États saisis par Berne et Fribourg, ses plus avides créanciers. Michel survécut vingt ans au désastre de sa maison. Son frère Pierre, curé de Gruyères, fit annoncer sa mort dans les églises de l'antique comté dont il convoqua les anciens vassaux à un service funèbre. Tous les bergers des Alpes romandes, dit une chronique, descendirent de leurs montagnes. Le bailli des seigneuries de Fribourg, voyant accourir cette foule de montagnards sous les voûtes abandonnées du vieux château de Gruyères, et entendant toutes les cloches des vallées s'ébranler en même temps, fut saisi de terreur; mais bientôt, instruit par le curé que Michel son frère était mort, le bailli, transporté d'une grande joie, annonça celte nouvelle aux bourgeois, les gracieux souverains de Fribourg et les heureux successeurs des fiers comtes de Gruyères.
Pendant que Genève devenait l'égale des autres cantons, le pays de Vaud, moins favorisé, devenait le sujet de Berne. Ce fut sous ce régime que s'effacèrent les derniers vestiges de ses droits politiques. Des aristocraties bourgeoises se constituèrent dans les villes, et la noblesse perdit toute son iniluence. Pourtant il fut heureux et même libre, en comparaison des contrées limitrophes de France ou de Savoie : Vaudois ou élranger, noble ou roturier, citadin ou paysan, quicon(|ue se soumettait aux ordonnances souveraines du patriciat bernois pouvait jouir plus que partout ailleurs de la protection d'un gouvernement absolu, il est vrai, mais
paternel; il jouissait de l'égalité devant la loi, et le bourgeois conservait des privilèges qui, flattant sa vanité, lui faisaient oublier sa nullité politique. Vaud était une part trop importante de la seigneurie de Berne pour ne pas exercer à son tour une action sur ceux qui le régissaient. L'opinion qui animait ses gentilshommes, ses bourgeois, ses savants, son clergé, sa population tout entière, la bravoure de ses milices, donnèrent de la confiance au gouvernement bernois, et lui inspirèrent des actes qui contribuèrent à lui assurer un haut rang en Suisse et même en Europe.
La protection des réfugiés politiques ou religieux fui, plus mêmequed&laHolIande, l'honneur du canton de Berne et de son appendice le pays de Vaud. Les premiers qui profitèrent de cette hospitalité furent des révolutionnaires anglais expulsés par la restauration de Charles II. L'Allemagne, la France et l'Espagne repoussaient inexorablement les juges de Charles I"; et la Hollande, bien qu'ennemie de la maison restaurée, livrait ceux qui s'étaient réfugiés chez elle; transportés en Angleterre, ils y furent condamnés à mort et exécutés. Le lieutenant-général Ludlow, Lisle et Gowley, compris dans cette sentence de prosci'iption, durent quitter Genève, qui leur refusait un asile, intimidée par les menaces de la cour de France. Les réfugiés s'adressèrent aux seigneurs de Berne pour demander protection, en quoi ils furent secondés avec beaucoup d'affection par le bourguemestre de Lausanne. L'acte de protection fut accordé sous leurs noms, et Ludlow remarque, dans ses Mémoires, que ce fut une preuve de générosité et de courage que de les recevoir et d'avouer leur cause, tandis qu'ils avaient été abandonnés de ceux qui avaient le même intérêt à poursuivre. Ludlow et ses deux amis furent bientôt rejoints à
Lausanne par d'autres régicides anglais. Six d'entre eux quittèrent Lausanne pour Vevey. « Les magistrats « et le peuple de Vevey, dit Ludlow, nous reçurent « avec toutes les marques de civilité et de bienveillance. « Le vin de la ville nous fui offert en abondance, et le « banneret, accompagné de la plupart des membres (( du conseil, nous rendit visite et nous remercia de « l'honneur que nous faisions, disait-il, à leur ville de « venir y demeurer. Les souffrances que vous avez ente durées pour la liberté de votre pays, ajouta le ban- « neret, sont le principal motif de notre empressement « à vous offrir cordialement nos services, » Le zèle du protestantisme contribuait à cet empressement; on regardait la maison des Stuart comme favorable à la religion catholique; et les presbytériens, qui faisaient le plus grand nombre des républicains anglais, se rapprochaient, par leurs sentiments, des Églises helvétiques. Dans le fait, la révolution anglaise, avec son caractère demi-religieux et demi-politique, sans susciter en Europe un ébranlement moral qui puisse se comparer à celui de la révolution française, n'en éveilla pas moins, étant un épisode de la grande crise sociale non encore terminée, des hostilités et des sympathies toutes de principes. Je connais une famille de bourgeois, perdue dans une petite ville de France, dont un des aïeux alla servir la cause du Parlement et revint d'Angleterre avec le grade et le surnom iVo^cier^ sunu)m <iui passa à la branche descendue de lui.
Mais, malgré la protection du gouvernemeni i\c lierno et les sympathies du paysdeVaud, les réfugiés anglais ne furent pas en sûreté dans leur asile. Les haines qu'ils avaient suscitées les y poursuivirent. Comme on ne pouvait pas les atteindre par la vengeance légale et l'i-cliafaud, on essava de les adeindre
27r. LITTERATURE ET HISTOIRE.
par la vengeance privée et l'arquebuse. Le 14 novembre 1663, une troupe de douze hommes, enveloppés de larges manteaux, débarquèrent pendant la nuit à Vevey, et s'embusquèrent dans les rues que devait suivre Ludlovv pour se rendre à l'église, tandis que des bateliers les attendaient les rames disposées et prêts à partir. Pour assurer leur fuite après le coup, ces inconnus avaient eu la précaution de couper aux bateaux du port les attaches d'osier qui servaient à tenir les rames; mais l'alarme fut donnée, et les inconnus se rembarquèrent précipitamment pour la Savoie sans avoir pu mettre leur projet à exécution. Tous ces détails furent révélés par un batelier suspecté d'y avoir pris part et menacé de l'estrapade. Plusieurs tentatives du même genre eurent lieu pendant l'été; l'une d'elles fut fatale à John Lisle, réfugié à Lausanne. Un homme, le dimanche 1 1 août, erftre dans la boutique d'un barbier, voit Lisle, sort de la boutique, le salue à son passage, le suit jusque sur la place Saint-François, et, au moment où Lisle allait entrer dans l'église, tire de dessous son manteau une carabine qu'il lui décharge dans le dos et retend roide mort. Le recul de l'arme fait tomber l'assassin, qui se relève aussitôt, abandonneson arme et son chapeau, court vers la place de Saint-François, et rejoint un cavalier qui l'attendait avec un cheval. L'assassin s'élance à cheval, crie vive le roi! et, avec son compagnon, s'enfuit à bride abattue sur la route de Morges. Ils rencontrent des paysans, et leur crient : Nos resperts à rnessieurs de Lausanne; nous boirons n leur sontél Les magistrats suisses redoublèrent de vigilance pour défendre ceux qui étaient sous leur protection, fu'ent fort i lier la maison de Ludlow et de ses compatriotes, et ordonnèrent qu'au signal d'alarme chacun prendrait les armes et saisirait tous les étraïiiçers inconnus.
Le jeu de la politique interrompit ces tentatives contre la vie des républicains anglais. Louis XIV faisait, de concert avec la Hollande, la guerre à Charles II, roi d'Angleterre. Un Suisse, le général Stouppa, fut envoyé dans les Cantons pour lever des compagnies franches. Cet ofticier jugea que Ludlow, qui avait commandé en chef pendant les guerres civiles d'Angleterre, pourrait êlre utile à l'expédition projetée par Louis XIV. Il promit de l'argent au nom de la France, si lui et ses amis les réfugiés anglais voulaient agir contre Charles II pour le bien de l'Angleterre. En même temps un agent de la Hollande venait ii Lausanne à l'elfet de lever un régiment de 3,000 hommes, et le grand pensionnaire, Jean de Witt, écrivait à Ludlow d'accepter les ofi'res de la Hollande et de la France, et de prendre part à l'entreprise qui se concertait. Ludlow, qui déclarait être prêt à employer tous les moyens légitimes et honorables et à donner môme sa vie pour le rétablissement de la république, ne se méprit pourtant pas sur la situation. Il répondit que tout ce qu'on projetait était inutile, vu que la brouillerie entre les rois de France et d'Angleterre serait bientôt terminée. Il ajouta (ju'en se mêlant à des entreprises étrangères il risquait de perdre la protection du canton de Berne, et que son devoir était de s'abstenir de toute espèce d'intrigue dans un pays <[ui lui olfrait l'iiospitalité. l^udlow ne s'était pas trompé. La brouille des deux rois était peu profonde, la, paix se lit entre eux, et Louis XIV ne tarda pas à tourner ses armes contre la Hollande, (pii tout à l'heure s'entendait avec lui contre Charles IL
Le sol hospitalier de la Suisse, et en particulier du pays de Vaud, s'ouvrit bientôt à d'antres réfugiés, (^eux-là étaient, non pas comme les républicains anglais quelques individus, mais tout un Ilot de po|Hila-
tioii que la persécution religieuse arrachait à ses loyers. Les protestants français, chassés de chez eux, arrivaient en foule. Il est peu d'actes politiijues aussi inexcusables que celui-là et signalés par une cruauté plus gratuite. « C'était un étrange contraste, dit Voltaire, que « du sein d'une cour voluptueuse, où régnaient la tt douceur des mœurs, les grâces et les charmes de la « société, il partît des ordres si durs, si impitoyables. » Mais ce qui, pour l'histoire et la postérité, rend cet acte aussi stupide qu'il fut cruel, c'est qu'il se commit tout à la fin du dix-septième siècle, au seuil même du dix-huitième, alors que la pacification, quant aux idées religieuses, entrait dans les esprits et que la tolérance inaugurait peu à peu son règne de charité philosophique. Dans la révocation del'Éditde Nantes, effet posthume de passions éteintes, on doit voir, à côté du bigotisme privé d'un roi vieilli, l'infatuation de la toutepuissance; et on en a, si je puis me servir de celte expression, le digne commentaire dans la barbare ineptie de la marquise de Prie et de son amant, le duc de Bourbon, qui, gouvernant la France à la majorité de Louis XV, et n'étant poussés par des croyances d'aucune espèce, enchérirent par l'édit de 1724 sur les rigueurs de Louis XIV et aggravèrent toutes les persécutions.
Les protestants arrivèrent par milliers à Genève et dans le pays de Vaud, et bientôt ils parurent en si grand nombre sur les bords du Léman que Berne dut ordonner à la plupart d'entre eux de porter leurs pas plus loin pour faire place aux nouveaux arrivants. Un jour, à Lausanne, on en compta plus de deux mille. Cliacun les secourait à l'envi : conseillers, bourgeois, étrangers, chacun ouvrait sa maison aux fugitifs. A Berne, la ville donnait deux batz par jour à chaciue ré-
fugié, et six creutzers aux enfants. Beaucoup restèrent dans le canton, et, peu d'années après le grand passage, on y en comptait plus de six mille, dont quatre mille prirent leur domicile dans le pays de Vaud. « La « présence des réfugiés, dit M. A'erdeil, produisit au « bout de peu d'années un changement dans les « mœurs et dans l'industrie du pays de Vaud. On « comptait parmi ces réfugiés plusieurs familles nobles « qui apportèrent cette urbanité française, cette élé- « gance de mœurs qui, pendant le dix-huitième siècle, <( distinguèrent la population lausannoise. Il vint des « savants, des ministres, des orateurs, des littérateurs « qui répandirent le goût de l'étude. Des protestants « d'une autre classe contribuèrent à développer l'in- « dustrie des villes où ils se fixèrent. Ce furent ces « Français qui établirent des chapelleries, des impri- « meries, des poteries, des fabriques d'indienne, de « coton, de bas; d'autres ouvrirent des boutiques et « exercèrent diverses industries qui rendirent la pros- « périté à Lausanne et la créèrent dans d'autres villes. « L'activité des réfugiés changea le système de com- « raerce, excita une grande émulation dans toutes les « branches de production et même dans l'agriculture, « qui reçut de nombreux perfectionnements par l'in- « telligence de ces paysans français qui, eux aussi, « avaient quitté leur chaumière pour trouver la liberté « religieuse dans le pays de Vaud. » Un marin illustre, Henri Duquesne, lils de celui qui avait commandé les flottes françaises avec tant de succès et de gloire, se réfugia dans le pays de Vaud après la révocation de l'édit de Nantes; il y devint, baron d'Aubonne; et, lorsqu'en ItiSi) le pays de Vaud fut menacé par le duc de Savoie, on le chargea d'organiser une marine sur le Léman. 11 lit construire un port à AJorges pour servir
de point de réunion et d'abri à la flottille destinée à protéger les côtes. Des barques furent équipées ayant chacune soixante-dix pieds de long, douze rames, vingt-quatre rameurs, trois canons et six doubles arquebuses en batterie sur les côtés. Chacune de ces barques pouvait transporter quatre cents hommes d'infanterie, et avait un équipage armé de mousquets, de haches et de piques d'abordage. Ce réfugié qui contri- • buait ainsi à la défense du pays de Vaud avait apporté de Paris le cœur de l'illustre amiral à qui la France refusait la sépulture. Sur le tombeau qu'il érigea dans l'église d'Aubonne à la mémoire de son père, il fit graver les paroles suivantes : a Passant, interroge la cour, « l'armée, l'Église et même l'Europe, l'Asie, l'Afrique (( et les deux mers; demande-leur pourquoi on a élevé « un superbe mausolée au vaillant Ruyter et point à « Duquesne, son vainqueur?... Je vois que, par res- « pect pour le grand roi, tu n'oses rompre le si- « lence. »
Berne avait pour sujet le pays de Vaud, et sa doraination était douce, relativement du moins. C'est un témoignage que lui rend un diplomate de ce temps, M. de Lamberty, qui se retira à Nyon pour mettre en ordre ses papiers et publier ses mémoires : « J'ai choisi « les terres de Vos Excellences pour deux raisons : la « bonté salutaire de l'air et le doux et incomparable « gouvernement de Vos Excellences; j'ai séjourné en « divers États de l'Europe; j'y ai remarqué avec soin (c diverses formes de gouvernement; celle de votre ré- « publique m'a paru le plus conforme à la douceur de « la vie civile. » Pourtant une domination étrangère, quelque sage qu'elle soit, ne peut guère se défendre d'être une exploitation; et des maîtres sont jaloux, parfois avec excès et à tort, de leur pouvoir. C'est ce qui
advint au sujet de dissensions religieuses. Dans le pays de Vaud, comme ailleurs, le protestantisme se partagea en sectes : les arméniens, les universalistes, les piétistes, les anabaptistes y apparurent. Berne s'alarma de ces divergences, et voulut y mettre un terme en faisant rédiger un formulaire de doctrine qu'elle imposait. Les consciences s'alarmèrent, beaucoup de ministres refusèrent, et la persécution commença. Elle fut violente. On emprisonna, on exila, on vendit même comme forçats à Gênes et à Naples nombre de dissidents. Le gouvernement bernois n'attachait pas dans le fond une grande importance aux articles de foi que renfermait le formulaire; mais, blessé de la résistance du clergé vaudois et outré de la manifestation de l'opinion publique en faveur du clergé rebelle, il voulait prouver à ses sujets du pays romand qu'il fallait obéir à ses ordres souverains.
Un incident singulier mit un terme à l'oppression religieuse. Il y avait un officier vaudois, le major Davel, qui avait servi dans les armées du prince Eugène et de Louis XIV, et qui récemment s'était distingué à la bataille de Yillmergen entre les protestants et les catholiques de la Suisse. Davel, que sa piété, sa charité, sa sobriété, sa politesse et sa parfaite urbanité avaient rendu l'objet du respect général, appartenait à la secte des piétistes; il avait habituellement des visions, et l'état du pays le troublait et l'adligeail. Ces deux conditions se réunissant, Davel conçut le projet de délivrer sa patrie du joug de Berne, et en même temps, ayant prié pour savoir si son projet était approuvé par le ciel, il se sentit, ainsi qu'il le déclara lui-même, entrainc et comme forcé par un pouvoir supérieur. Comme notre Mallet, dans sa conspiration en 1812 contre Napoléon I", il ne mit personne dans sa conlidence,
mena son complot tout seul, se servit de son commandement pour convoquer ()uelques compagnies qu'il conduisit sans leur faire aucune communication, et ne dit mot jusqu'à ce qu'il fut sur la place de Lausanne. Mais riiomme de guerre qui ne livrait rien au hasard et qui n'aiïrontait les dangers qu'après avoir tout examiné et tout calculé, l'homme de guerre, dès l'instant où il reçut les ordres du ciel , disparut et lit place à l'inspiré. Davel suit aveuglément le plan que lui trace sa vision, acceptant avec une joie égale le triomphe et le martyre. Sa vision l'avait mal conseillé, et au dernier moment tout échoua : les magistrats de Lausanne, iiosant pas, ne voulant pas se lever contre Berne, séparèrent Davel de ses hommes et l'arrêtèrent, 11 remit son épée en disant avec calme : a Je sais bien que je « serai la victime de cette affaire. Mais n'importe, il « en reviendra quelque avantage à ma patrie. » Ses visions et son courage le suivirent dans la prison. Mis à la torture, on avait ordre de lui'serrer les pouces entre deux pla(}ues de fer jusqu'à ce qu'il criât ; mais ce fut inutile; bien que ses pouces fussent écrasés, on ne put lui arracher une plainte, ni même altérer la sérénité de son esprit et de ses traits. Un de ses examinateurs, surpris de ce calme, lui dit : Souf/rez-vous, monsieur? — Oui, monsieur, et même de grandes douleurs. Et, avec le plus grand sang-froid, il continua à répondre pendant la torture. Mais ce ne fut pas tout : on voulait des aveux et des complices. Davel n'avait pas de complices et ne lit pas d'aveux : les plus cruelles souffrances ne lui suggérèrent aucun mensonge qui, accusant autrui, le laissât respirer un moment au milieu du déchirement de ses membres. Il est mis à la question ordinaire : on l'enlève à deux pieds de terre au moyen d'une corde nouée aux deux poignets; tandis qu'il est
ainsi suspendu, on lui demande de nommer ses complices; lui justifie les officiers qui l'avaient suivi et prouve que tous ignoraient son dessein. Le lendemain, il est appliqué à la question extraordinaire : on lui fixe un poids de 25 livres aux pieds, et le bourreau le suspend, ainsi chargé, par les poignets. Davel contirme toutes ses déclarations. « Ceci est douloureux, assuré- « ment, répond- il à un de ses examinateurs qui lui « demande s'il souffrait : mais, monsieur, je suis per- « suadé que vous souffrez autant que moi. » Sur l'échafaud oi^i sa tète tomba, Davel porta la même tranquillité et la même douceur. Son entreprise ne périt pas tout entière avec lui, et, comme il l'avait annoncé au moment où elle échouait, il en revint quelque avantage à sa patrie. Deux mois après, Berne abolissait la signature du formulaire; et, dit le célèbre historien Gibbon, « ce ne fut point la honte ni les larmes du « peuple qui mirent fin aux persécutions, ce fut le « courage de Davel, enthousiaste, il est vrai, mais ence thousiaste pour le bien public. » Jeanne d'Arc est le type le plus sublime de ces âmes visitées à la fois par l'émotion des malheurs publics et par l'illumination ; et après elle le major vaudois n'est pas indigne d'être nommé.
Le dix-huitième siècle fut pour le pays de Vaud ce qu'il fut pour la France et les pays voisins : un siècle (|ue pénétraient l'amour des hommes, la raison et la justice sociale cherchant à s'appuyer sur les sciences positives et sur les connaissances réelles. Ces tendances, toutes salutaires qu'elles étaient et qu'elles sont demeurées (car elles entrent dans la foi du dix-neuvième siècle et l'ei'ont de plus en plus celle des siècles à venir), ces tendances, à causedes écarts(|u'elles comportaient et des résistances qu'elles rencontraient, al-
laient droit et du pas le plus rapide à la révolution française. Elle éclata, et le pays de Yaud, non plus que la Suisse entière, n'y demeura pas étranger; il en partagea les émotions et les passions. Chose singulière et qui prouve la simultanéité de ces flots d'opinion qui entraînent et bouleversent tout , quand Louis XVI s'enfuit des Tuileries pour aller se mettre à la tête du parti royaliste, cette nouvelle, arrivée dans le pays de Vaud, anima d'une vive allégresse les partisans du privilège et consterna les adhérents de la révolution. Mais bientôt l'arrestation de Varennes transporta d'un camp à l'autre la consternation et la joie; au premier bruit de celte arrestation, les partisans des nouvelles idées n'en peuvent croire leurs oreilles, ils craignent de s'abuser, lorsqu'un horloger nommé Jequier court au-devant du courrier de Paris et rapporte à Lausanne une gazette dont le contenu est écouté avec les plus bruyantes démonstrations de triomphe. Et pourtant le malheureux prince n'était rien aux gens qui applaudissaient tant à son revers, rien, sinon qu'il devenait de jour en jour davantage l'adversaire d'une inévitable révolution. Après avoir lu ces détails, on comprend que l'acte du maître de poste qui arrêta Louis XVI ne fut pas un acte isolé, et que partout des Drouet guettaient le roi fugitif pour peu qu'il fût reconnu.
Le carnage des Suisses au 1 0 août et les fureurs de la révolution suspendirent, il est vrai, dans le pays de Vaud l'élan novateur; mais le coup n'en était pas moins déjà porté, et bientôt la Suisse entière se trouva impliquée dans les affaires de la France et de la coalition, dans la guerre et dans le bouleversement. Elle en sortit profondément modifiée, et le pays de Vaud, désormais affranchi de sa sujétion envers Berne, devint un canton indépendant et obtint sa part de souverai-
iieté dans la gestion des affaires de la Suisse. Telles furent les destinées de ce petit pays : d'abord gaulois, puis conquis par les Romains, il resta roman lors de la chute de l'empire; sous l'organisation féodale il demeura étranger à la Suisse proprement dite, et eut toutes ses liaisons avec la Savoie et la France. La folie et la ruine de Charles le Téméraire le soumirent au canton de Berne, qui, plus tard, l'entraîna dans le protestantisme et le gouverna aristocratiquement, mais, en somme, avec modération. Entin, tout près de notre temps, quand les droits de l'homme, pour me servir du langage de l'époque, ébranlèrent toutes les vieilles constitutions, il s'insurgea, rompit ses liens, et, prenant possession de lui-même, entra avec confiance dans la vie démocratique. Le théâtre est étroit, mais l'intérêt n'est pas petit; et iM. Verdeil, puisant aux sources, compulsant les archives, interrogeant les documents inédits, a donné à son livre toute l'autorité et le relief que comporte une histoire locale; son livre, dont la mort, lui laissant à peine le temps d'y mettre la dernière main, l'a empêché de voir le succès domestique et de recueillir le fruit pendant une vieillesse honorée.