Journal des Savants, août
2. Cinq volumes, imprimf'.s à Genève, chez Jules-G. Fick. Le premier volume a été publié par 3IM. Cliaponnière et Gust. Revilliod, cl les quatre derniers par M. Revilliod seul, M. le docteur Cliaponnière étant venu à mourir dans le cours de l'œuvre commencée.
Chillon! thy prison is a holj^ place And thy sad floor an altar — for 't was trod, Unlil his very steps hâve left a trace, Worn as if thy cold pavement were a sod, By Bonivard! may none those marks efface! For they appeai from tyranny to God *.
Il est vrai de dire que Bonivard, par son dévouement à l'indépendance de Genève et par les souffrances qui lui en advinrent, mérite l'éloge du grand poëte. Je ne rappellerai point sa biographie, fort bien fai(e par M. le docteur Chaponnière; je dirai seulement qu'il se trouva à ce moment périlleux où la ville, gouvernée par l'évêque, convoitée par le comte de Genève, puis par les ducs de Savoie, finit par assurer sa liberté en s'unissant à la Suisse. Bonivard lutta contre le duc de Savoie, accepta la réforme et se mit avec Calvin et les étrangers contre le parti de ceux qui résistaient à l'austérité calviniste. Ce furent les trois événements qui firent de cette petite ville ce qu'elle fut, et qui lui donnèrent un rôle bien plus considérable que ne le comportait son étendue. Durant tout le temps de la lutte, le danger fut pressant et pour Genève et pour les défenseurs de son indépendance. Bonivard en fut quitte pour six ans au château de Chillon. Mais son ami Berthellier, homme de mœurs assez légères, mais ardent défenseur de la liberté de la ville, et, pour me servir des paroles mêmes de Bonivard, le plus grant meftpriseur de mort qu'il eut oncques veu ni Icu [C/iron., t. H, p. 6G), y perdit la vie et fut décapité par l'ordre du duc (le Savoie. Un autre, F^ccollat. que l'on avait
1. « Chillon, la prianii i^st un lieu ronaiirn', cl ton Irislo pavé, tui aut';l ; cir il a ('Mi'; fonli'; |),ir |{oi\ivard, jiisiin';\ ce, que ses pas y laissassrnl wni; tracn, (!(itnin{! si Imi IVoid carreau l'Iail un fçazon. Oui; mil n'i'll'aci; ces niar(|nrs : elles appelli'iil de li Ixrannie i\ Mien. »
torturé et que l'on voulait retorturer, le mot est de Bonivard, pour le faire parler, saisissant un moment favorable et renouvelant les exemples antiques , se coupa la langue avec un rasoir {Chron., t. II, p. 87), C'est au milieu de ces hommes énergiques que Bonivard tint sa place.
Ce qu'il pensait de Genève et des ducs de Savoie, on le voit par ce qu'il dit de Florence et des Médicis : « Le « premier de ceste mayson, qui fut avancé en tel cre- « dict que les Medicis, au lieu de citoiens en esgalitté, « se sont faitz monarches et tyrans de Florence, fut ce « Cosmes, que les escrivains eslievent jusques au ciel « pour les vertus qu'ilz dient liavoir estées en luy, et « à bon droict en aucun passage, et non seullement « de luy, mais de tous ses successeurs, qui hont tous- « jours avancées les bones letres et les professeurs d'i- « celles à Florence et partout où ilz hont eu credict; « mais à la reste ilz hont esté de grantz tyrans, qui, (( estantz naiz en ville franche et libre, hont toujours « tasché à l'assubjectir, voire asservir à eux. » {De l'idolâtrie, p. 53.)
Dans sa poursuite de Genève, le duc de Savoie cherchait incessamment à se débarrasser des hommes qui s'opposaient à ses projets: et Bonivard, étant sorti de la ville pour des affaires avec un sauf-conduit, fut, malgré le sauf-conduit, arrêté et emprisonné : « Quant « nous fusmes près Sainte-Catherine sur le Jurât, voicy « le capitaine du chastel de Chyllon, nommé messire « Anthoine de Beaufort, seigneur de Bierez, avec un « bailly de Thonon nommé Rossey, qui estoient em- « buschés au boys avec douze ou quinze compaignons, « qui sortent de l'embusche sur moy. Je chevaulchoie « lors une mulle, et mon guide ung puissant cortaut. « Je luy dis : Picque, picque! et picquay pour me saul-
« ver, et mis la main à l'espée. Mon guide, au lieu de « picquer avant, tourne son cheval et me saute sus, (' et, avec un coustel qu'il avoit tout prest, me couppa « la çaincture de mon espée. Et sur ce ces honnestes « gens arrivèrent sur moy, et me feirent prisonnier de « la part de Monseigneur, et, quelque sauf-conduict « que leur monstrisse, me menèrent lié et guerroté à « Chillon, où je demeuray non plus longuement de « six ans, jusque Dieu, par les mains de messieurs de « Berne accompaignez de plusieurs de Genève, me dece livra des mains de ces honnestes gens. » {Chron., t. II, p. 407.)
Malgré le mal que lui avait fait le duc de Savoie, Bonivard est ou du moins veut être impartial à son égard : « Au duc Philibert, pour ce qu'il mourut sans « enfans, succéda Charles, son frère de par père, se- « cond de ce nom, des mœurs et conditions duquel « n'est besoing que je parle; car, pour ce que j'ay re- « ceu de luy plusieurs maulx, si j'en disoie du mal, « l'on me pourroit tenir suspect de ce faire pour me « venger; si j'en disoie du bien, que je le fais pour « acquérir gloire de non estre subjet à vengeance. Et « pourtant je n'ay délibéré d'en parler, sinon de ses « œuvres que concerneront à l'affaire ([ue j'ay à traic- (! ter, laissant au liseur le jugement de la qualité d'i- « celles; et ne pense estre suspect de menterie, veu « que ce ne sera fors de choses manifestes. »> [Cliron. de Genève, t. I, p. 306.) Cela est simple et ferme. Tacite appuyait son impartialité sur ce (jue les personnages dont il avait à raconter l'histoire ne lui étaient napie injuria neque bénéficia coiyn/fi; Bonivard appuie la sienne sur ce (|ue son personnage lui est injuria coyni tus.
Quand l'introduction du protestantisme à Genève s'agita parmi les Genevois, ceux qui s'y montrèrent fa-
vorables les premiers étaient des hommes à mœurs licencieuses qui voulaient se débarrasser des prêtres et s'emparer de leurs biens. Ils étaient fort liés avec Bonivard, d'autant qulls le savaient grant ennemi de tyrannie et principallement de la papale, pour ce qu'elle opprimait le gênerai et lui aussi en particulier. Ils lui disaient qu'il fallait abolir toutes les cérémonies papales, chasser tous les prêtres et les moines, et appeler des ministres de l'Évangile qui prêchassent et introduisissent dans la cité la vraie réformation chrétienne. A ces instigations Bonivard répondait par un langage qui mérite d'être rapporté : « Je trouve certes votre opinion louable que <( tend à la reformalion de l'église en ceste ville ; car tous « les ecclésiastiques, du nombre desquelz je suys\ en « havons bien mestier [besoin], veu que je cognois bien (t que en vie et doctrine nous sommes assez difformes. « Mais il ne faut pas que ceux relforment qui ne sont « reformez les premiers; car je voudroie bien sçavoir « si c'est pour amour de l'évangile, ou par la haine que « vous nous portez. Si vous portiez amour à l'évangile, « telle que vous dites, vous vous reformeriez les pre- « miers;pour quoy certes l'on voit manifestement que « c'est pour la haine que vous nous portez. Et qui « espeluchera bien pourquoy vous nous haïssez, trou- « vera que ce n'est pour ce que nos mœurs sont aux
« vostres contraires , mais semblables Nous
« sommes paillards, aussy estes vous ; nous sommes « yvrognes, aussi estes vous; joueurs, blasphemeurs, « aussi estes vous. Pourquoy nous estes vous si « contraires? Nous ne vous empêchons pas de faire u vos menuz plaisirz; faictes nous le semblable. Vous « nous voulez chasser pour mettre en nos places des
l. Bonivard était prieur de Saint- Victor.
i( ministres d'église luthérienne ; advisez que vous « ferez : vous ne les haurez pas gardez deux ans que « vous serez plus fascliez de eux que de nous, et nous « souetteriez. Je sçai bien que cercliez une liberté char- « nelle de manger de chair aux jours deffendus par le « pape et autres; ilz vous permettront assez de con- « trevenir aux detfenses du pape, mais non pas à celles « de Dieu. Car si le magistrat les appelle pour instruire (i luy et le peuple en la loi de Dieu, ils induiront le « magistrat à observer et faire observer icelles, que « sera que l'on ne paillarde, que l'on ne joue, et com- « mander au peuple de faire le semblable soubzgriefve f( paine. Ha! combien cela vous faschera I Pour quoy <t faictes de deux choses l'une : c'est asçavoir, ou que « nous laissiez en nostre premier estât pour la pareille, « ou que si nous voulez reformer, que vous reformiez « les premiers. Voire, si voulez vivre selon la liberté de (( l'Evangile par Luther permise, nous la vous com- « porterons assez ; faictes que le magistrat séculier « vous fasse le semblable. » {Advis et devis es difformes reformateurs, p. loi.) Je pense que Bonivard, écrivant ceci longtemps après l'événement, a donné plus de précision à ses prédictions; car, autrement, elles auraient été réalisées de point en point. En effet, ceux qui, pour me servir des expressions de Bonivard, estoient plustot pour difformer que pour reformer, appelèrent les prédicants; mais ils ne les gardèrent pas deux ans, les chassant et en appelant d'autres, qu'ils chassèrent derechef. Beaucoup de débats s'émurent, jusqu'à ce qu'enfin les gens de liiens (ce sont ceux qui pensaient comme Bonivard) prirent la défense des prédicants. Le couteau s'en mêla; les brouillons furent en partie expulsés, en partie mis à mort. Quel(|ue opinion qu'on ait sur les deux partis, les libertins et leurs adversaires les prédi-
cants avec Calvin à leur tête , Genève sortit de la lutte la vaillante Genève que nous connaissons.
Tout dévoué qu'il est à la réformation, Bonivard ne se fait pas scrupule de signaler les vices et les violences qui la déshonorent. Il stigmatise un de ces diftbrmes réformateurs, un prédicant qui, au temps oii le magistrat n'avait pas encore défendu les cérémonies papales, faisait épier les prêtres catholiques alors qu'ils devaient dire la messe. On les saisissait tout revêtus; on prenait les calices, les patènes, les corporaux.; on saccageait leurs maisons, on n'y laissait pas la coquille d'un œuf; on menait le prêtre en prison où on le gardait jusqu'au dimanche suivant, et alors le prédicant le faisait comparaître, et devant tout le peuple l'accablait de reproches; après quoi il le renvoyait chez lui. Aussi Bonivard met-il dans la bouche des princes catholiques ces paroles que lui arrache son indignation : « Par quelle « rayson soufifrerons nous à nos subjectz abandonner la « relligion de noz ancestres et les leurz pour se renger « à celle que havez trouvée nouvellement? De quoy « en deviendront-ilz meilleurz ? Nous sçavons bien « que ne reprenez pas à tort la vie de nos pasteurz; « mais Ciceron dict que celluy qui veut autruy repren- « dre doit estre luy irrépréhensible. Si vostre doctrine « estoit bone, vostre vie le seroit aussy. Et pour tant « nous ne voulons pas, puisque voions le contraire, c( que nos subjectz abandonnent leurz institutions ance ciennes pour embrasser les vostres et vos mœurz et « conditions, que ne sont pas meilleures que les nos- « très. » [Ib., p. 154. )
Un de ses dictons favoris, qu'il répète en divers endroits, est : Ce monde est fait à dos d'âne, tout penche d'un côté ou d'autre, rien ne peut demeurer au milieu ; tout à l'heure il penchait du côté de la domination
papale, maintenant il penche du côté de l'anarchie. « Les abus, dit-il, introduictz en l'église ont esté « grandz, et s'est on bien essaie de y remédier; mais « cornent? Devant l'an 1400 Wickleff anglais s'en es- « saia; après ladicte année, deux Bohémiens, à savoir « Johannes Husz et Hieronime de Praga, mais ilz furent « bruslez et s'en alla en fumée tout cela. Après, de « nostre temps, l'église peu à peu s'estoit accumulé de « mauvaises humeurz, tellement qu'elle devint hydro- « pique et mesmement du temps des médecins, qu'escc toient pape Léon et son frère le cardinal de Medicis, « duquel temps elle estoit preste à crever. Et que pis « est, ces médecins, qui la dévoient guérir, la remplis- « soient davantage, tellement que l'on n'i sçavoit plus a remède, sans un Saxon appelé Martin Luther, qui ne « la voulut pas purger soubdain, observant les règles a de médecine, que dient que toute soubdaine altera- <( tion est dangereuse. Pour quoi luy donna des syropz, « des juilleps et des minoratifz, pour préparer les hu- « meurz à purgation. Mais qu'en advint? les humeurz « n'en lurent qu'esmeues davantage, sans que purga- <( tion s'en suivict. Corne la tragédie commença entre « le pape et Luther, regardez Sledan, qui en a faict « un ample volume; mais de moy, je voudroie bien « sçavoir à quel fruict il travailla tant. Il ha bien « amoindrie la tyrannie du pape et de ses suppostz; H mais (|uel bien ha il mis au lieu de ce mal? au lieu « de tyrannie, anarchie, en laquelle autant qu'il y a « de testes, autant y ha il de tyrans. » [Ib., p. 134.)
.['aime tout cela; ce sont paroles d'un cœur loyal auquel l'esprit de parti ne suggère pas le mensonge. Mais il s'en faut cjue je sois aussi content de ce qu'il dit de Servei. Là, le sentiment sectaire reprend le dessus, dans ce qu'il a de plus violent et de plus implacable. San» doute
il ne faut pas demander à un protestant du seizième siècle une étincelle de tolérance; il n'en a pas beaucoup plus qu'un catholique de ce temps-là; on n'en trouverait guère alors que chez Rabelais etlespantagruélistes. C'est seulement cent cinquante ans plus tard que la tolérance, du moins entre chrétiens, s'introduisit dans le protestantisme, et devint, sinon une doctrine, du moins une pratique du magistrat en Hollande et en Angleterre. Les gens de bien (encore les gens de bien!) avisèrent qu'il fallait tuer la bête, si l'on voulait se garder de son venin; et le malheureux Servet fut livré aux flammes. {Ancienne et nouvelle police de Genève, p. 108.)
Bonivard rapporte souvent des anecdotes; il dit tenir celle-ci de Claude de Seyssel, qui la raconta lui présent. Seyssel, alors ambassadeur à Rome pour le roi Louis XII, avait charge d'aller trouver le cardinal de Rovère, depuis Jules II, et de le prier d'avoir souvenance de la promesse qu'il avait faite d'aider de tout son pouvoir l'élection du cardinal d'Amboise à la papauté, sauf toutefois le cas où lui Rovère serait l'un des compétiteurs à la tiare. Rovère répondit, suivant Seyssel, au dire du moins de Bonivard : « Dites à la « majesté du roi que je ne veux pas estre pape, mais « encore moins que le soit cet asne orgueilleux. Corpo a di Dio, il n'estoit pas facile de lui parler, et, quand « cela arrivoit, il falloit avoir la barrette en main. Que H seroit-ce s'il estoit pape? Corpo di Dio, il ne le sera « pas. » {Advis et devis de la source de V idolôArie , p. 45.)
Je veux bien croire, avec la garantie de Claude de Seyssel, ce petit récit, qui ne convient pas trop mal à l'impétueux Jules II; mais plusieurs autres qu'il tient de je ne sais où me sont fort suspects. Malgré mes doutes, je transcrirai celui-ci, qui n'a point une grande gravité. Suivant Bonivard, Jules II aimait beaucoup le
vin, et il fallait que son buffet ne fût jamais dégarni de flacons et de vins des meilleurs crus. Au plus fort de ses querelles avec Louis XII, en présence de ce buffet, il demanda un jour quels étaient les vins français. On lui montra un flacon de vin d'Orléans, un d'Anjou, un de muscat de Frontignan, un d'Arbois, un de Beaune; et alors, frappant d'un bâton les flacons, il fit disparaître les vins français, mais jamais il n'eût donné un coup ni à celui d'Arbois , ni à celui de Beaune : « Ceux-là, disait-il, ne sont pas frauçois, mais « bourguignons. » (/6., p. 48.)
Le reste, je le lui laisse sur la conscience. Mais ce qui suit, est-ce une imitation de Rabelais? ou bien lui et Rabelais n'ont-ils fait qu'habiller à leur façon un conte qui courait dans différents pays? En tout cas, on se rappellera l'écolier limousin et Pantagruel en lisant ces lignes : « Un jouvencel de nostre pays de « Savoye, qui avoit demeuré trois ou quatre moyz en « France, en oublia son langage; si que, quant il fut « revenu, ne sçavoit plus où estoit la mayson de son « père, si que il fut contrainct à donner un fort à un « garson qui le y conduisist. Et estant arrivé pour « reapprendre son lengage, ne cessoit de rompre la « teste à sondit père pour l'interroguer que cecy ou « cela vouloit à dire en savoyen. Finalement, un jour « foynantz un leur pré, le lilz, voyant un rasteau à « terre couché, dict à son père : Et cecy comme s'ap- « pelle il, nion père? et, ce disant, mit le pied sus la « teste du rasteau, qui leva la perche, que le vint « frapper du long du visage, si que le nez lui esclatta, « et en sortit sang ù randon. Et dès lors il luy souvint « de son lenguage et dict : En fi Dei despei du raste ! « car douleur et hipocrisie ne jjeuvent repairer ensem- « ble. » ( Advis et devis des lengues, p. 73. )
Comme on voit par les mots qu'une douleur subite arrachait au beau parleur savoyen (je dis savoyen, ainsi que fait Bonivard ; savoisien, qui a prévalu, est barbare, le thème étant sabaudia), les populations romandes avaient alors le dialecte qu'elles ont aujourd'hui; mais dès lors aussi le français avait sa place dans ces contrées. Si j'écoutais mon auteur, je ne dirais pas le français, mais le gaulois. Le gaulois, selon lui, est le nom générique qu'il faut employer pour désigner la langue que plusieurs populations qui ne sont pas françaises parlent en commun avec les Français; le français n'en est qu'un cas particulier, à la vérité le plus considérable. Gaulois ou français, le style de Bonivard est rude, mais non sans force et sans intérêt. Les formes grammaticales s'en rapprochent de celles de Rabelais; c'est ainsi qu'il emploie d'ordinaire que pour qui^ surtout quand ce relatif se rapporte à des noms de chose. Il lui arrive parfois de traduire en vers des vers latins qu'il cite; mais en ce genre il est très-malheureux, et ses vers ne valent pas mieux que ceux d'Amyot en pareille circonstance. Outre la littérature latine qu'il connaît, il sait l'allemand et en fait grand cas. « C'est, dit- « il, une riche lengue, et ouse dire que non-seullement « elle s'esgalle au latin, ains encore au grec, et prin- « cipallement en la grâce de vocables joinctz ou cora- « posez; ce que n'hont non-seulement les Gaulois, « mais les Latins ; car y faict que les Latins emprun- « tent des Grecz presque tous les noms de leurs ligures; « ce que ne font Allemans, ains exposent tout en leur « propre lenguage, qui esta ce suffisant. Si queFuchs- « sperger ha composé une dialectique en alleman, sans « rien emprunter du latin; ce que n'ha faict Pierre de « la Ramée, qui en ha aussy faict une en françoys. » (//>., p. 38.)
Les historiens racontent, etBonivard après eux, que, le pape Alexandre VI ayant voulu empoisonner certains cardinaux, le sommelier se trompa de bouteille; le poison échut au pape et à son fils, et les cardinaux échappèrent. Le pape succomba, mais « le fils, qui este toit jeune, fit fendre une mule toute vifve par le (c mylieu et se fourra au dedans son corps, et ainsy « guérit, » {Advis et devis de tidolâtrie^ p. 39.) La mémoire d'Alexandre VI n'est pas de celles qu'on défend; je n'entends pas nier qu'Alexandre VI ait voulu empoisonner quelqu'un, qu'il y ait eu méprise, que le méfait soit retombé sur lui, et que son fils se soit fait fourrer dans le ventre d'une mule toute vive; mais ce que j'entends nier, c'est que le ventre d'une mule toute vive soit un antidote pour un poison quelconque. Les poisons et les contre-poisons ont longtemps hanté les imaginations populaires, les uns aussi merveilleux que les autres. D'Aubigné raconte dans ses Mémoires (p. 35, éd. Lalanne) qu'il eut différents démêlés avec un gentilhomme nommé Fervacques qui se trouvait comme lui à la cour de Catherine pendant que le roi de Navarre y était prisonnier; et que, mjant esté si jeune de se réconcilier, de là à quelque temps Fervacques l'empoisonna dans vn potage qui lui fit faire quatre-vingts selles dans un jour, tomber les cheveux et peler la peau. A la bonne heure, voilà un vrai empoisonnement, probablement par une préparation arsenicale. Mais l'aventure de la mule m'a rendu douteux tout le récit de la fin d'Alexandre VI, (|u'il faudrait revoir pour en apprécier l'authenticité.
Il y a lieu de noter quelques particularités du langage de Bonivard. 11 se sert souvent de la locution atnpreux : Et ce pour ampreux. ( De l'ancienne et nouvelle Police, p. 32.) Cela signifie en premier, tout d'abord.
21t8 LITTERATURE ET HISTOIRE.
C'est le mot preu^ que les entants ont conservé dans certains de leurs jeux pour dire premier. On trouve aussi tout espreux : « Un bissac qu'il avoit apporté tout « espreux pour cela. » {De Noblesse, p. 299.) Ici le sens est : tout exprès, soit qu'il faille y voir, ce qui n'est pas probable, une corruption de exprès^ soit plutôt que espreux^ signifiant proprement : des premiers, ait pris par extension le sens de tout d'abord et finalement d'exprès.
A la p. 411, Z?e l'ancienne et nouvelle Police, on lit : « La pluspart du conseil ne vouloit pas que l'on des- « couvrist le pot aux roses, et n'y avoit personne qui « ousast dire gry. » Les éditeurs ont mis à ce gry un point d'interrogation, déclarant par là ne pas le comprendre. Mais ijry ou gru est un mot demeuré provincial, par exemple en Normandie, où il signifie : qui n'a plus rien : Il a joué et perdu, il est gru. Ici, qui osast dire gry, c'est ; qui osât dire quoi que ce fût.
Je trouve yowa; : Joux le commun proverbe. {AmmHigenéé, p. 113.) C'est l'ancien ïr an çais jouxte, selon. Joux se dit encore parmi les paysans des environs de Paris.
Je trouve encore lew pour à eux : Le terme leur donné par leurs capitaines. ( De l'ancienne et nouvelle Police, p. 136. ) Un emploi pareil nous est offert par l'ancienne langue; exemple, dans une ordonnance des rois de France: A leur ou aulcun d'eulx. (T. 111, p. 656.)
Charivari est un mot qui se rencontre sous des formes très-diverses dans les anciens textes; il est sous celle de chenevallerie dans Bonivard : « Mommeries, farces « et semblables; ce (ju'ils faisoient aux dépens des ma- « ries par deux fois, que l'on nommoit chenevalle- « rie. » {De l ancienne et nouvelle Noblesse, p. 42.) Parmi toutes les formes que l'on cite, la plus voisine est le dauphinois chanavari.
Je termine cette très-courte revue par ce qu'il y a de plus caractéristique dans le langage de Bonivard, c'est l'emploi de dou pour dont : Dou chascun murmuroit [Chron. dç Genève, t. I, p. 224) ; Le duc dou il se départit [Ib., p. 292) ; Des gens ribblantz, dou ceux de la ville en tirent le plaintif [ib., p. 304). Qu'est ce mot? A cette question, on répondra en citant Marot :
Pour au pays venir
D'où je n'ai sceu perdre le souvenir. (T. II, p. 186.)
D'où pour duquel; c'est aussi le sens dans les passages de Bonivard. D'où représente de-ubi, comme dont, duquel il est ici l'équivalent, représente de-unde.
Quand on s'engage dans ces minuties grammaticales, on aime à compter pleinement sur l'exactitude des textes. Les éditeurs des œuvres de Bonivard ne laissent aucune inquiétude à cet égard; ils ont respecté scrupuleusement Torthographe , les inversions , les mouvements de style ; « car, disent-ils, ce que l'on « pourrait prendre pour une incorrection, une faute, « est peut-être l'indication de la prononciation du ter- « roir, une vue originale sur une règle de grammaire, « la transition d'un mot ancien à un mot nouveau, « enfin la manière spéciale de l'écrivain ou du pays. » { Notice sur F. Jionivard,\\. lxxvi.) Je peux même dire que le scrupule de l'exactitude a été poussé un peu trop loin, quand on s'est abstenu de mettre des accents et des apostrophes. Quelques accents et apostrophes, sans nuire à l'esprit d'exactitude, auraient, en bien des cas, rendu la lecture plus facile. Les éditeurs répandront qu'on peut se tromper en mettant les accents, et, de la sorte, présenter au lecteur un faux texte. Sans doute; mais, même en essayant de faire un calque, les
erreurs sont possibles, et je vais montrer que quelquesunes ont été commises.
L'écriture du manuscrit de Bonivard ne doit pas être facile à lire; du moins voici quelques passages mal lus que j'ai relevés : Il ne sçavoit A. Nilz, mais il s'advisa... (Noblesse, p. 298.) Gela est inintelligible; mais le z qui reste dans 7iilz fait deviner la vraie leçon : Il ne sçavoit A ni Z. — Et ainsy desbisez retournèrent en France. [Noblesse, p. 314.) Lisez : desbifez; c'est notre mot actuel débiffer; voici du reste un exemple du siècle de Bonivard : Laissant en aller cette armée desbifée à la Charité, où les trouppes se refaisoient (d'Aurigné, Hist., t. I, p. 325.) — Saint-Andrien {Chron., t. II, p. 422); lisez : Saint- Andrieu , qui est la forme ancienne d'André. — Les uns... donnoient l'honneur à action et practique, voire se mocquoient des autres le proposants. Le broccart que une paouvre vieille donna jadis à Thaïes, qui, marchant pour contempler les mouvementz du ciel, levoit tellement la teste contre le ciel qu'il ne vit pas un fossé qui estoit devant ses piedz, pour quoy y tumba, et la vieille lui dict... [Amartigenée, p. 119). J'ai cité toute cette phrase pour montrer qu'elle n'est pas construite, le broccart n'ayant point de verbe; ajoutez que le proposants ne se comprend pas. Tout devient régulier et intelligible en corrigeant : se proposantz le broccart que une paouvre vieille... — Si Adam eust obéi, il estoit en telle preheminence qu'il pouvoit pécher et pouvoit, non haiant entier franc arbitre {Amartigenée, p. 166). Transposez la virgule, et lisez ; qu'il pouvoit pécher et pouvoit non, haiant entier franc arbitre. — Avec une louaille [Idolâtrie, p. 73], il faut touaille ^ vieux mot encore usité en Normandie et qui signifie linge, serviette. — Vostre .luppiter que vous ornez et adorez pour dieu et
roy des dieux [Advis et devis de Mençonge, p. 4 69). Ornez est une faute, pour orez, c'est-à-dire priez. — Et estant la chose publique florentine délivrée de la tyrannie des de Medicis... furent rappelez les bannis, tous desbatz, muttineries et homicides, qu'est merveilleux en tel temps de mutation {Idolâtrie, p. 65). Évidemment, au lieu de tous desbats on lira : sans desbats. — D'en faire enqueste n'estoit question (d'un meurtre commandé par le duc de Milan); car Ion fait estre larron à qui ha le seigneur pour compaignon. {Idolâtrie, p. 127. ) Au lieu de Ion fait, il faut : bon fait estre larron... — Tu frapperas une sanugine d'un coup de hacquebutte. {Noblesse, p. 321.) Sanugine n'est pas français; le mot à mettre est sauvagine. — La longue démence de la guerre. [Noblesse, p. 3. ) Cela n'a qu'une apparence de sens. Dans démence, changez le c en e, et vous aurez : la longue démenée de la guerre, ce qui est la vraie lecture; démenée est un vieux mot qui veut dire: conduite, durée.— Sur la donne du fossé. [Chron., t. I, p. 185.) Non la donne, mais la douve. — Avancé à la cardinuate {de Noblesse, p. 294); lisez cardina.uté.
Ces remarques si minutieuses montrent que j'ai lu
fort attentivement les œuvres de Bonivard; c'est donc
en pleine connaissance de cause que je souscris au dire
des éditeurs : « Si l'on étudie les diverses faces, si l'on
« considère les l)ons et les mauvais côtés de François
« Bonivard, il ne sera pas difficile de reconnaître (ju'il
« représente admirablement bien son temps, et que la
« connaissance approfondie de sa vie et de ses écrits
« jette une vive lumit're sur toutes les phases de cette
« épo(iue si digne dexciter l'intérêt, et de faire naître
« les méditations de ceux (|ui cherchent dans le passé
(( la loi de l'avenir. «