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Journal des Snw/nfs, janvier

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qui l'oiitle moins méconteDté, quiont laissé un souvenir dans son esprit et qui, retrouvées et relues, lui paraissent encore conserver jeunesse et à-propos. Plusieurs ont fait ainsi, et le public leur en a su gré. Cela forme un genre particulier dans la littérature: ce n'est pas un livre, puisqu'il y manque le concours des parties vers un même but ; ce n'est pas un choix de maximes ou de pensées sur le monde et les hommes; mais c'est une série de petites compositions dont chacune a son plan, ses règles, sa texture, où le ton doit être conformé au sujet et où il faut tâcher de mettre assez de pensée et de s(yle pour que la banalité en soit écartée comme le pire des défauts. Le journaliste, qui les écrit, n'a jamais en vue un tout dont elles seraient des parties; il ne fait pas un livre; et, si, par malheur, il songeait, en écrivant, à ce volume où elles iront, sans qu'il s'en doute encore, se rassembler et s'ordonner, il ne réussirait pas à concilier l'unité rélléchie d'un ensemble avec la liberté de ces demi-improvisations; car l'heure, l'occasion, la circonstance, la passion, le sujet sont les maîtres à qui il obéit. Quand la main court sur le papier, ce ne sont, dans la pensée, que des feuilles jetées au vent, et dont, ce semble, on ne souciera plus de rappeler la place et de retrouver les contacts : nec revocare situs aut jungere carmina curât. Puis, quand le souci en vient (et ce serait vraiment dommage que le souci n'en fût pas venu à quelques-uns, et entre autres à M. de Sacy), on n'est pas embarrassé à découvrir, entre ces fragments, un lien qui en fasse, non pas un livre, mais autre chose qu'une collection de pièces détachées.

C'est qu'en elfet, si l'heure, l'occasion, la circonstance varient, si la passion du jour est changeante, si le sujet se diversifie comme les livres qui s'entassent

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sur la table du journaliste, il y a, en arrière, uii esprit qui a tout conçu, une plume qui a tout tracé. A la vérité, dans le long espace de temps qu'exige toujours un pareil recueil, l'homme est devenu mirr ou même a vieilli; sa carrière s'est développée et étendue; les péripéties politiques ont éclaté; les épreuves personnelles et les épreuves sociales sont survenues. Mais, si les conditions de son esprit ,p'ont pas été telles qu'il ait rompu la trame de sa vie, alors il peut, quand il veut, réunir ses articles et les classer, bien sûr, quelque classement qu'il adopte, qu'un lil ne lui manquera pas, qu'une certaine unité y apparaîtra et que les lecteurs, changeant sans cesse de sujet sans que change la manière fondamentale, auront, par une facile illusion, le sentiment d'une fixité qui n'existe pas. Quand le bateau fend l'eau rapidement, c'est le rivage qui semble fuir, et le navigateur demeurer immobile. M. deSacy a bien senti ce côté de sa situation, et il a dit sans doute avec modestie mais aussi avec fermeté : « Le même travail a « rempli toute ma vie ; j'ai fait des articles de journaux, « je n'ai pas fait autre chose. Encore n'ai-je travaillé » qu'à un seul journal, le/ourna/c/es Z)eôa/s. J'y travaille « depuis trente ans. En quatre mots, voilà toute mon « histoire. »

Il se fait honneur d'être journaliste; ^Académ^e française, par une suprême récompense, lui a fait honneur d'avoir été homme de lettres. Il n'est pas toujours facile d'être l'un et l'autre. Parler d'affaires et écrire vite, voilà ce que demande le journalisme; écrire posément et parler de choses g«!nérales ou du moins de (|uestions moins pressantes, voilà ce (jui est de l'honmie «le lettres. Voyez la carrière de M. Sacy. Il entre dans la vie militante en 1828; depuis lors, le gouvernement de la France a changé trois fois, non sans d'ardentes

discussions, non sans ces conflits d'idées et de paroles qui accompagnent les révolutions, quand elles sont autre chose que des révolutions de palais. M. de Sacy m'en voudrait si je grossissais son rôle en ceci ; pourtant il est vrai de dire qu'il a discuté tout ce qui s'est discuté durant le régime parlementaire : il a été homme politique dans la presse quotidienne. Mais si, malgré la puissante obsession des luttes journalières, on conserve un secret amour pour les lettres ; si l'on met à part des heures pour le charme des belles lectures; si, résistant à l'urgence et se dérobant à la vulgarité, on s'efforce d'imprimer aux feuilles fugitives quelque chose qui orne, élève, agrandisse le débat; alors une récompense viendra, le public gardera un souvenir, et l'homme de lettres sera reconnu à travers la poussière soulevée autour du journaliste.

Rien n'est plus varié, et, à mon sens, rien n'est plus curieux à noter que les procédés employés par chaque esprit pour produire son œuvre et pour exei-cer sur les autres cette influence que les lettres accordent à leurs ministres. Il ne faut pas manquer, quand faire se peut, à observer les inclinations et les habitudes qui déterminent et caractérisent le travail intellectuel. C'est une psychologie qu'on aime à étudier : on y voit les connexions de la pensée, les sources où elle puise, les côtés par où elle s'échappe volontiers, les bornes qui l'arrêtent, les goûts qui l'attirent et les dégoûts qui la repoussent. Puis, si l'on veut, on peut transformer cette étude en une leçon pour soi-même. Toute comparaison est pleine d'instruction. On apprend à chercher en soi ce qu'on a cherché dans les autres, à démêler et, pourquoi ne le dirai-je pas, à améliorer les secrets rouages par lesquels notre intelligence est ce (ju'elle est et fait ce qu'elle fait. Aussi ai-je remarqué avec un

soin particulier ceque je nommerai la confession intellectuelle de M, de Sacy. En littérature, il nous le dit, ses goûts sont exclusifs ; n'ayant jamais eu le temps de lire autant qu'il l'aurait voulu, il n'a lu que des livres excellents, et il les a relus sans cesse. Les classiques latins et les classiques français, voilà le cercle hors duquel il ne veut pas faire d'excursions. Et cercle est le mot propre; car, notez ceci, il ne se lasse jamais de ses auteurs favoris, il ne les quitte que pour les reprendre bientôt, il en nourrit son esprit et son cœur. A chaque fois il y découvre des charmes inaperçus; la jouissance devient plus délicate et plus subtile. Son oreille faite à cette harmonie, son œil accoutumé à ces proportions, son âme pénétrée de cette parole, se détournent du reste, comme si ce qui est différent devait inévitablement en troubler la suavité et la grandeur. Même, à mesure qu'il s'approprie davantage les livres qu'il a faits siens, il s'étonne, il se reproche presque, en éprouvant de nouvelles admirations dans la lecture présente, d'avoir été insensible ou aveugle dans la lecture passée.

Ce régime littéraire est excellent, et ne peut que donner de très-heureux fruits dans une nature qui l'a choisi, justement parce que, d'instinct, elle le sentait le plus propre à développer les qualités et les forces ((ui sonten elle. A ce propos, il me souvient d'un célèbre aphorisme d'IIippocrate, où il est dit que les diètes trop régulières et trop strictes sont moins sûres que cclies qui accordent plus de latitude et qui laissent plus de chances de conllits avec les iniluences du dehors. Je n'ai point d'hésitation à mettre en parallèle, par ce côté, l'hygiène mentale et l'hygiène corporelle ; et, s'il s'agissait <le tracer quelques préceptes généraux, j'ouvrirais davantage le cercle et voudrais, |)oiii' l'os-

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prit, comme Hippocrate voulait pour le corps, une nourriture plus variée, au risque de la trouver parfois moins recherchée et moins délicate. Mais, d'un côté comme de l'aulre, pour l'esprit comme pour le corps, au-dessous de l'hygiène générale est l'hygiène particulière, qui se règle sur la constitution de chacun. Heureux ceux qui, comme M. de Sacy, savent de bonne heure discerner le régime qui leur convient et s'y soumettre avec une constance satisfaite, et qui en reçoivent, par un juste retour, la plénitude de leur action I

Appellerai-je infraction à sa règle la familiarité qu'il a contractée avec le seizième siècle? Lui en ferai-je blâme ou éloge? Blâme, ce serait une chicane; éloge, c'est justice, du moins de ma part; car je ne puis qu'applaudir quand il dit: « Nos écrivains du seizième siè- « cle, je dis les écrivains en prose, mériteraient bien « qu'on leur rendît une vie nouvelle par d'intelligen- « tes réimpressions; c'est une si grosse portion de no- « tre gloire littéraire que ces écrivains. » Puis, après un coup d'œil sur le dix-septième siècle et sur le dixhuitième, dont il relève l'éminence, il ajoute : « J'ai « bien de la peine, je l'avoue, à rejeter au troisième 1. rang ce seizième siècle, si agité et si fécond, le siè- « cle des Budée, des Estiènne, des Scaligcr, de Rabe- « lais, d'Amyot, de Montaigne et de tant d'autres. Les « esprits y étaient libres et tiers, le talent original, les « caractères plus fortement trempés peut-être qu'ils « ne l'ont jamais été depuis. Quand je lis Henri Es- « tienne, je n'ai guère envie d'aller demander plus « d'esprit et de finesse à Voltaire, plus de solidité aux « savants auteurs des grammaires de Port-Royal. < Réimprimons donc nos écrivains du seizième siècle, « avec (;hoix sans doute et discrétion, mais réimpri-

« mons-les. Ce sera un bon remède à l'ennui et à la « tiédeur de notre temps. »

Quand on aime notre seizième siècle, on n'est pas disposé à nier que les hommes qui en firent l'ornement parlassent une langue digne d'eux. « Je fais mon « compte, » dit Henri Estienne dans un passage cité par M. de Sacy, « qu'on m'accorde que la langue grecque « est la roine des langues, et que, si la perfection se « doibt chercher en aucune, c'est en ceste-là qu'elle « se trouvera. Et de là je conclus que, tout ainsi que, « le temps passé, après que Apelles eust peinct l'i- « mage de Venus, d'autant que son tableau esloit tenu « pour un parangon de toute beauté, celles qui lui « pourtrayoient le mieux et tenoient le plus de traicts « à son visage estoient estimées les plus belles : pa- « reillement la langue françoise, pour approcher de « plus près de celle qui a accjuis la perfection, doibt « estre estimée excellente par-dessus les autres. » Que faut-il penser de cette tirade? Ajouterai-je, en langage de Bossuet : si Henri Estienne a parlé en ces termes du temps des rois Henri H et Henri HI, et s'il a élevé si haut la langue de cet âge, jugez ce qu'il aurait dit du siècle de Louis XIV et des beautés de l'âge classique? Mais peut-être est-ce faire parler H. Estienne piusqu'il n'aurait envie; peut-être ne voudrait-il pas mettre la langue du dix-septième siècle, en tant que langue, audessus de la sienne; peut-être regretterait-il des mots disparus, des tournures tombées en désuétude; peutêtre aurait-il été choqué de néologismes; en un mol, |)eut-êlre, lui qui avait qualité de père à l'égard du grand siècle, aurait-il contesté l'autorité suprême ^\ue nous, les petils-lils de ce grand siècle, lui accordons.

La question des gains et des pertes, dans le passage d'une épocpie ;'i l'autre, est dédicale el ditlicilc. Du sei-

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zième siècle au dix-septième, l'agrandissement de l'histoire et de la pensée amenait inévitablement des modifications de langue; mais l'usage a-t-il toujours été bien inspiré dans ses choix et dans ses exclusions? La Bruyère ne serait pas loin d'avoir des regrets et de dire, à la vue de mots et de tournures heureuses comprises dans l'ostracisme de la désuétude, ce que dit le Philémon de La Fontaine à la vue de l'universelle destruction :

Les animaux périr! car encor les humains!

Mais ce que, du temps de La Bruyère, on aurait été peu disposé à excuser dans Henri Estienne, c'est sa témérité de mettre le français au-dessus du latin. Les admirateurs de l'antiquité classique, qui, dans leur culte, ne séparaient pas Rome de la Grèce, voulaient bien accorder, avec Horace, une prééminence à la muse hellénique ; mais ils confondaient trop profondément l'idée de corruption et de barbarie avec les origines de la langue française pour croire que, malgré les merveilles de leur temps, elle pût rivaliser avec la langue de Cicéron et de Virgile. L'intrépide érudit ne fut pas arrêté par les adorations de la Renaissance; mettant son français sous l'égide du grec, et s'imaginant avoir dans cette reine des langues un type qui servait de mesure, il jugea le latin et l'italien moins semblables, et, partant, inférieurs. Tout cela, il est à peine besoin de le dire, croule par la base. Comme le frajaçais, ainsi que le remarque M. de Sacy, ne tient pas du grec ses conforinil('s avec le grec, il n'a, de ce côté, aucun privilège sur l'italien, encore raoin's sur le latin; et ce n'est pas par un tel genre de comparaison qu'on pourrait balancer les différents mérites de ces idiomes, beaux et cultivés. Le rang du latin sera toujours très-haut dans

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riiistoire dps lettres humaines, surtout si l'on considère la rare fortune qui lui est échue. Il est le père de l'italien, de Tespagnol, du portugais, du provençal, du français. Si la gloire des enfants rejaillit sur les ancêtres, quelle illustration pour lui que de compter de tels fds dans sa descendance! Le grec, qui un moment parut appelé à de si grandes destinées, alors qu'il était transplanté par les colonies ou par les armes en Italie, en Sicile, sur le littoral de la Gaule et de l'Espagne, dans la Cyrénaïque, l'Egypte, et jusqu'à Ctésiphon et dans la Bactriane, a fini par être refoulé à peu près dans ses anciennes limites, sans laisser, en aucun de ces lieux, des héritiers de son nom et de sa grandeur.

Amyot (car je le rencontre, un recueil d'articles étant si je puis ainsi abuser du beau vers de La Fontaine, une ample galerie à. cent sujets divers), Amyot ne trouve pas, auprès de M. de Sacy, moins de faveur qu'Henri Eslienne. Telle a été la réussite de son œuvre, qu'il est resté populaire, malgré le vieillissement de la langue, et classique malgré la gêne de la traduction. C'est le seul exemple que nous ayons, dans notre littérature, d'un tel événement. « Ce qu'on aime dans les ouvra- « ges d'Amyot, dit M. de Sacy, c'est Amyot en per- « sonne. Son style n'est, ce semble, que l'interprète « et le miroir de son âme. Ce style naïf et aimable re- « flète la bonté de l'homme et l'abondance des belles « images (ju'Amyot portait dans son propre cœur. « Aussi, par un privilège uni(jue, on jioujfrait presque « dn'e qu'ici le traducteur est devenu l'auteur origi- « nal ; Amyot n'a pas pris la physionomie de IMutar- « (|ue, il lui a donné la sienne. Ce sera une iididélité <( si l'on veut, mais une inlidélité dont je ne pense pas « que l'auteur grec ait h se plaindre. Nous ne pouvons « plus, nous autres ignorants, nous lii^urcr un autre

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<( Plutarque (jue celui d'Amyot. Les savants auront « beau réclamer, nous les laisserons dire. Nous leur 0 permettrons d'avoir un Plutarque pour eux; nous « garderons le nôtre. Le leur sera un grand peintre , « mais un dur écrivain'; un profond moraliste, mais « quelquefois un rhéteur et un esprit sophistique. Ce (( sera le vrai, soit; lé Plutarque de Chéronéc, à la « bonne heure. Le Plutarque que nous garderons sera « le Plutarque un peu trop babillard peut-être du sei- « zième siècle, mais si bon homme et si charmant dans « ses causeries, si plein de sens et d'expérience de la « vie, un de ces écrivains dont on se fait un ami. Si « c'est Amyot qui a créé ce Plutarque-là, tant mieux « pour Amyot et tant mieux pour Plutarque. » Voilà des lignes heureusement expressives; le charme du vieux translateur s'est fait sentir, et une reconnaissante émotion les pénètre. Suivant M. de Sacy, Amyot est le père de la prose française; il l'a enrichie de tours heureux; il lui a donné le nombre et la période. Je ne conteste rien; pourtant, je réclame une place et un rang supérieur pour Montaigne. .Je dirai bien de lui avec M. de Sacy : « De quel style ne relève-t-il pas le tableau « de ses faiblesses et de nos misères! Quelle variété de « tours! Quelle richesse d'expressions! Dans quel au- « tre de nos écrivains trouvera-t-on cette abondance « de métaphores, qui brillent comme les étoiles dans « le firmament ! » Mais je dirai plus que lui, et j'ajouterai (|ue, dans ce temps-là, Montaigne est le grand artisan de style. C'est lui dont l'esprit, entrevoyant une

1 . Lorsque je lus le présent article à la conférence du Journal des Savants, l'expression dur écrivain suscita les réclamations de (juelques-uns de mes confrères, et entre autres de M. Hase, à qui le grec est aussi familier qu'une langue moderne. Aussitôt, j'en demande |)ardon à M. de Sacy, je déclinai la soliilarilé.

forme radieuse, en saisit et en tixe des traits et des contours. L'art, au point suprême, n'est pas autre qqe de rendre visible et déterminé quelque chose du modèle indéterminé et invisible qui apparaît à l'àme. Dur labeur que de tisser les mots en parure delà pensée; dur labeur que Montaigne a certainement connu!

« Qu'on est heureux, » s'écrie M. de Sacy à propos de La Rochefoucauld passant quinze années de sa vie à enfanter un petit volume, et de La Bruyère occupant toute la sienne à composer le modeste ouvrage des Caractère^^ « qu'on est heureux de pouvoir peser ses mots « tout à loisir, d'avoir deux ans devant soi, s'il le faut. « pour trouver la bonne expression, celle qui sera tou- « jours vraie, toujours juste, toujours piquante! C'est « avec ces minuties-là qu'on passe à la postérité ! t> En ces paroles, on sent l'honnête regret du journaliste qui, certes, n'a pas eu deux ans devant soi pour choisir ses termes et laisser venir l'inspiration favorable. Pourtant, je pense que, quand le moment arriva de rassembler ce qui avait été produit dans une veine rapide, l'au teur ne s'est pas fait faute de peser ses mots et s'est dédommagé de l'improvisation parla méditation. Plus d'une fois, j'en suis sûr, l'épreuve est restée sur le bureau, à demi corrigée, et retenue parce que la satisfaction n'était pas complète pour la netteté du sens, pour la pureté du langage, pour la justesse de l'expression, pour ces minuties et ces scrupules, tourment de celui qui se relit après un long temps. L'épmive est si favorable à ce genre de travail I Aussi lisible (|u'uu livre, elle n'en demeure pas moins maniable et laillable à merci. Elle met en relief tout ce qui est suspect, tout ce qui pourrait si bien se cacher sous l'ombre d'une écriture cursive et mal formée. En vérité, quand je pense ([ue les anciens n'ont pas eu l'épreuve

pour corriger leurs œuvres, je leur jBii sais d'autant plus^de gré de la perfection qu'ils ont atteinte.

En parcourant, dans le livre de M. de Sacy, les trois chefs, littérature, morale et histoire, sous lesquels il a rangé tant de sujets, on a sous les yeux la triple source qui alimente son esprit : les lettres considérées non pas dans leurs connexions avec les facultés de l'homme et avec les conditions sociales, mais dans leur beauté et dans leur charme; la philosophie, non dans ses spéculations ardues, mais dans ses applications à la conduite de la vie et au jugement des actions; l'histoire, non dans ses lois, mais dans les récits qui attachent et dans les exemples qui instruisent. Ce serait le tout, si, derrière, on n'apercevait l'homme qui, dans l'étude et le travail, a contracté de fermes habitudes. C'est là la trame qui donne au tissu la consistance. Une bonhomie spirituelle, une bonhomie de gracieux et facile commerce qui est répandue sur ces pages, n'empêche pas de sentir qu'aucune concession ne sera faite aux lettres hétérodoxes. Ce que j'écris ici me remet en mémoire l'image de feu M. de Sacy, si versé et si renommé dans l'étude de l'Orient sémitique, et je replace à côté l'un de l'autre le fils et le père, le littérateur et l'érudit, le membre de l'Académie française et le membre de l'Académie des inscriptions, l'homme de la presse politique et le janséniste, tous deux si épris des lettres, bien que de lettres différentes, tous deux si arrêtés, bieri que calmes et doux, dans leurs opinions. La transmission héréditaire, incontestable en tout cas, me paraît porter le plus manifestement d'abord sur les ressemblances corporelles, puis sur les dispositions morales, et enfin sur les aptitudes intellectuelles. Par la date de quelques-unes des pièces de ce recueil, je vois que M. de Sacy l'orientaliste les a connues; et, en dé-

pit des dissemblances, le vieillard a dû emporter dans la tombe la bienheureuse pensée qu'il laissait, de lui, dans le jeune homme, une certaine ressemblance où il se complaisait; bienheureuse pensée que je ne saurais suffisamment rendre que par ce vers de Virgile : iacitum pertentant gaudia pectus.

Le nom du célèbre orientaliste n'a pas besoin d'éloges ; mais je ne veux pas le laisser m'échapper sans y rattacher un petit récit où ce nom seul fut un talisman. L'histoire est du temps des guerres impériales. Feu M. le comte Daru, à qui, étant son secrétaire, je J'ouïs conter, déjà traducteur d'Horace et prochainement membre de l'Académie française, mais alors chargé de faire vivre la grande armée, était en Allemagne. Le hasard et la victoire le logèrent chez un professeur savant dans les langues orientales. Celui-ci, consterné, crut voir entrer chez lui Brennus, et semblait, à chaque instant, s'attendre à quelque farouche exigence du Gaulois installé sous son toit et assis à son foyer. Comment naîtrait une communication entre l'envahisseur si suspect et l'envahi si prévenu? Le nom de M. de Sacy fut l'intermédiaire : un de ses livres était là ; M. Daru le voit, se réclame de l'auteur et dit qu'il le connaît et que même il tient à lui par les liens de la parenté. Aussitôt les ombrages se dissipent, la confiance naît, le pied d'égalité s'établit, l'Allemand se sent sous la sauvegarde d'un nom illustre et sous la protection des lettres.

Pline l'Ancien, racontant que, dans la campagne de Véliterne, un platane colossal ollrit, entre ses branches, assez de place pour que Galigula y dînât, lui quinzième, ajoute que l'empereur appela cette salle de festin un nid [quam cœnam appellaoit illc. nutunî). Cette expression gaie et champêtre m'est restée dans l'esprit,

par contraste avec la violente et sanguinaire ligure de celui qu'ailleurs le même Pline nomme, avec Néron, les deux torches incendiaires du genre humain {totidem faces (jeneris humani). Ce contraste, qui existait dans l'âme de Caligula et dans l'âme de tous ces mauvais empereurs, existait aussi dans la société de l'ère impériale. M. de Sacy l'a aperçu ; car, discutant avec ceux <|ui insistent sur le thème facile de la corruption sous les premiers empereurs, et distinguant avec sagacité, il s'écrie : « Prodigieuse époque que celle-là! A côté de " « toutes les misères physiques et morales, voyez pour- « tant quelle civilisation, quel éclat extérieur, quel « goût des arts et des lettres, quel commerce entre les « plus beaux pays du monde, réunis sous le même (f gouvernement et sous la même loi I Tout est romain, « depuis la Gaule et l'Espagne jusqu'aux florissants " rivages de l'Asie Mineure et à la féconde Egypte ! « Voyez même quelle douceur de mœurs, quand les « excès de la tyrannie se calment un moment ! Rome (' respire dans un bon jour de Claude ou dans les « premières années de Néron. On court aux écoles des « philosophes et des rhéteurs ; on y entend des person- « nages graves, à l'air digne, au maintien vénérable, « qui discourent éloquemment sur la justice ou en- « seignent aux jeunes gens tous les secrets de l'art de « parler. Ailleurs, ce sont des salles de lecture, dans « lesquelles la plus brillante société de Rome se ras- « semble pour écouter des vers nouveaux et applaudir « au poôte avec transport. Le bruit des acclamations « retentit jusqu'au palais de l'empereur. Claude quitte « son cabinet pour venir prendre place modestement « parmi les auditeurs. Plus loin, le tribunal des cen- (( tumvirs est ouvert. Des avocats, dans le plus beau « langage du monde, remuent les passions et arrachent

« des larmes à leurs juges et à la foule (|ui les presse. (( Les autels fument pour une victoire de Germanicus « ou de Corbulon. L'heure du souper arrive; à toutes (( les tables sont assis, à côté du sénateur et du riche « patron, des Grecs ingénieux qui discutent des ques- (( tions de morale ou de liltérature. L'honnêteté même « et l'antique sévérité de mœurs ne sont pas entière- « ment éteintes dans cette Rome, la merveille et la « reine du monde. On y trouve encore des matrones à (( la vie austère, des sénateurs du vieux temps, des Cor- « nélie et des Caton, au moins par imitation. Quelques « années après Néron, Tacite et Pline le Jeune seront « consuls. Quand on lit les lettres de ce dernier, ne se .( prend-on pas à désirer d'avoir vécu de son temps? « Qui expliquera ces contrastes? Qui pourra dire cornet ment tant de lumières, d'élégance, de raison se « conciliaient avec tant de barbarie et de corrup- « tion ? ))

J'ai cité avec plaisir cette page vraie et éloquente. Il y avait là toute une société éclairée et polie, amante de l'honnête et disposée à s'y conformer, pourvu (jue les temps ne fussent pas trop rigoureux. Mais, (juand des llcaux tels qu'un Néron ou un Domitien s'abattaient sur elle, alors il lui arrivait ce qui arrivait aux chrétiens dans les persécutions : les méchants se faisaient délateurs, les faibles sacriliaient aux idoles, et les forts allaient au martyre ; avec cette grande différence pourtant (|ue chaque persécution laissait la société païenne plus débile et plus mourante, et la société chrétieni)e plus vivante et plus énergique. Rien ne Unissait; tout se remplaça. Les lettres aussi eurent même sort et présentèrent même spectacle. Quelle plus noble lin pourrait-on souhailer à çoiU'. belle littérature latine, (jue de la voir, sous le (;oui» de l'invasion des barbares et à

l'approche d'une éclipse suivie d'une phase nouvelle, se couronner de l'auréole des écrivains chrétiens?

Henri Estienne s'accusait d'être né paresseux et avec un penchant naturel pour la vie insouciante et oisive. M. de Sacy, loin de se récrier contre une pareille déclaration, et d'énumérer tant et tant de livres, d'éditions et de commentaires, dit tranquillement : t Eh « bien I oui, je le crois. Je suis persuadé que tous les a gens d'esprit sont nés paresseux. Il n'y a que les sots, « les esprits lourds et lents qui aiment naturellement « le travail. Pour eux, le travail n'est qu'un exercice « machinal, sans lequel ils ne se sentiraient pas vivre. « Leur tête et leur main travaillent. Leur cœur et leur « âme ne travaillent pas. Le travail de l'âme est le seul a qui fatigue ; on le redoute, il épuise. On vit si bien « avec ses propres rêveries 1 11 est si doux de ne rien « faire, quand on est avec soi-même en bonne et aima- « ble compagnie ! » Je soupçonne fort M. de Sacy d'appartenir lai-même à la gent paresseuse pour laquelle il prend parti. Nous n'avons là qu'une boutade; en voici le développement complet, animé, inspiré; il s'agit de la passion de lire : « Quelle est l'âme sensible a aux lettres qui n'ait pas fait ce rêve d'une vie toute « plongée dans l'étude et dans la lecture? Qui ne s'est « iiguré, avec délices, une petite retraite bien sûre, « bien modeste, où l'on n'aurait plus à s'occuper que <c du beau et du vrai en eux-mêmes, où l'on ne verrait « plus les hommes et leurs passions, les affaires et « leurs ennuis, l'histoire et ses terribles agitations, « qu'à travers ce rayon de pure lumière que le génie « des grands écrivains répand sur tout ce qu'il repré- « sente ? Quelles charmantes matinées que celles que « l'on passerait, par un beau soleil, dans une allée « bien sombre, au milieu de ce bruit des champs, im-

« mense, confus, et pourtant si harmonieux Qt si doux, « à relire tantôt une tragédie de Racine, tantôt l'histoire « des origines du monde racontée par Bossuet avec « une grâce si majestueuse ! Quel plaisir de ne pas se « sentir tiraillé, au milieu de ces enivrantes études, « par l'affaire qui vous rappelle à la maison, de ne pas « porter au fond de l'âme l'idée importune de l'ennui « qui vous a donné rendez-vous pour ce soir ou pour « demain, et qui ne sera, hélas! que trop exact à « l'heure ; de ne rentrer chez soi que pour changer de « livres et de méditations, ou pour se livrer à ce repos « absolu , qui est doux comme le sentiment d'une « bonne conscience ! » Ainsi parle M. de Sacy. Mais, si je sais noter les symptômes et porter un juste diagnostic, c'est là un cas manifeste de paresse conhrniée et raisonnante. Voilà tous les signes: lire et ne rien faire; les livres et les heures oisives ; la pénétrante langueur, et, au sein de la lecture,

Cette volupté sage et pensive et muette,

que célèbre André Chénier au sein des doux paysages,

Quand, sorti, vers le soir, des grottes reculées. Il s'égare à pas leuts au penchant des vallées, El voit dos derniers feux le ciel se colorer. Et sur les monts lointains un beau jour expirer.

Dans la lecture, chacun trouve son charme particulier. Le mien, c'est, à mesure que j'y chemine, de prêter l'oreille aux souvenirs qu'elle réveille, aux comparaisons qu'elle suscite, aux échos qu'elle fait parler. Les littératures européennes ont, dans l'antiquité classi(}ue, dans le christianisme et le moyen âge, trois racines communes ; il y circule, malgré toutes les différences, une même sève que l'esprit peut se complaire

à suivre en ses secrets canaux. Aussi n'aimé-je pas à franchir d'un seul trajet l'intervalle qui sépare l'antitiquité classique de notre âge classique. Il ne me suffit même pas d'y annexer le seizième siècle et sa Renaissance. L'espace est encore trop grand. Personne n'est plus que moi d'avis qu'on ne doit pas demander à un auteur autre chose ou plus qu'il n'entend donner. Aussi je me contente de remarquer que, dans ces études de M. de Sacy, qui embrassent une telle variété d'objets, rien ne se rencontre sur le moyen âge. Pourtant un passage qui le laisse entrevoir me tente, et je le citerai: « C'est du temps d'Abélard, de saint Ber- « nard, d'Innocent II, d'Eugène III, c'est au milieu de « tous ces hommes que Suger a vécu. Il ne suffit pas « de les nommer ; faites-les agir. Montrez-les-moi. Re- « levez ces monastères détruits, ces églises abattues. « Que je voie la France du onzième et du douzième « siècle hérissée de tours et de châteaux, entrecoupée « d'abbayes et de couvents, et de loin en loin des villes « et des bourgs enfermés dans leurs hautes murailles ! « Cette société triste et sombre, elle avait cependant sa « grandeur morale et politique; elle courait aux croire sades; elle avait en Dieu une foi ardente. Des quece relies d'école l'agitaient et la divisaient. Sous le froc « du moine, comme sous le casque du seigneur, la sève « des passions bouillonnait. »

Eh! bien, dirai-je à M. de Sacy, pourquoi vous arrêtez-vous? Entrons dans ces villes ceintes de hautes tours; ouvrons les portes de ces châteaux sourcilleux ; mettons le pied sur les dalles des cathédrales merveilleuses; observons le luxe d'étoffes, de pierreries et d'armures; assistons aux tournois où les chevaliers font leurs preuves, aux fêtes où les dames président. Tout cela est-il muet? La poésie et les lettres sont-elles

inconnues dans ces demeures? La langue n'est-elle qu'un jargon incapable de rien exprimer? Pas le moins du monde. Leur langue, mère de la nôtre, est plus voisine du latin et, partant, n'est ni barbare ni grossière. Leur vers est le vers saphique, accommodé à la nouvelle prosodie par l'accent ; véritable clieP-d'œuvre qui, depuis neuf cents ans, n'a pas vieilli. L'esprit légendaire enfante des épopées ; l'esprit satirique et frondeur s'épanche en fabliaux ou en compositions héroïcomi(iues; des chants d'amour, recherchés mais élégants et gracieux, éclosent sous ce nouveau soleil; et, comme dit Schiller dans sa pièce des Quatre Ages, « le « moine et la nonne se fustigèrent, le chevalier bardé « de fer jouta ;'mais, encore que la vie fût sombre et « sauvage, l'amour resta aimable et doux '. » Puis, pour comble, ce douzième et ce treizième siècle, anticipant sur de lointaines destinées, donnent à notre littérature, dans toute l'Europe qui écoute, lit, traduit, une influence incontestée. Des types sont créés qui ne seront pas effacés par l'injure des ans; ils vivent encore, sous toutes sortes de formes, dans les souvenirs et dans les œuvres; et, en dépit de la véritable histoire, les douze pairs meuren t à Honcevaux avec Roland, dont le cor rappelle vainement Charlemagne de vallée en vallée.

Mais je m'arrête. M. de Sacy refuserait de m'accompagner si loin dans les régions féodales. Pour les douteuses clartés d'une érudition aventureuse, il ne (|iiil-

1 . Der Monch iind die Nonne zergeiselten sicli, Und der ciserne HiUer tdrnierle; Docli w.ir das l.eln'.n aiieli liri.sler und wild, So blieb ducli die Li(;lie lielili<'li und niild.

Si j'avais os^'. j'aurais traduit der einerne ïïittir par Ir rlirinlirr ferveslu: loi-ulion si fn'i|tii'tile dans nos cliansons de H;esl(\

tera pas ce qui le charme. Il rae laissera aller seul à ces études que j'ai un moment interrompues pour parler de lui et de son livré. J'ai beaucoupcité ; je l'ai suivi dans ses goûts et dans ses penchants; j'ai indiqué le ton dominant qui donne l'unité; j'ai obéi aux digressions qu'il me suggérait; j'ai considéré comment, en une nature à la fois exclusive et tolérante, cette contradiction se concilie, au profit de l'exclusion qui ne devient point dure, et de la tolérance qui ne devient point banale; et je me suis complu sans réserve à errer, sous la conduite d'un tel guide, de sujet en sujet, et à revoir ce passé littéraire, ces vingt-cinq ans qui sont, à lui et à moi, la meilleure part de notre vie. Que si l'on dit : c'est une plume amie qui a écrit ces pages, je n'en disconviendrai pas; et, en me faisant honneur d'être fidèle à nos vieux souvenirs, j'ajouterai que, en tout cas, la plume amie a été plus tardive que l'approbation du public et le succès du livre.

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