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Œuvres diverses. — Essais littéraires

Pichot. Amédée Pichot a bien fait quelques contresens dans sa vie (et quel traducteur n'en fait pas ?), mais il n'en est pas moins très au courant de la langue et de la littérature anglaises. Il a la force acquise de ces luttes nomme'es traductions, et, ce qui est plus intime et plus important que la lettre, le sentiment du génie de l'homme qu'il traduit. — Le traducteur ou plutôt les traducteurs du second volume, c'est un M. Joanne qui s'est renforcé de M. Forgues. Ces messieurs se sont mis deux à leur traduction comme à un vaudeville, et c'est probablement M. Forgues qui est le Scribe de l'association. Lui, en effet, est très connu. Il sait bien l'anglais et il nous en a donné plusieurs traductions distinguées. Seulement, en traduisant le plus exactement, le traducteur, ne vous y trompez pas ! reste toujours dans la couleur de son esprit, et la couleur de l'esprit de M. Forgues est sévère et même un peu triste. Il a publié un recueil de Nouvelles anglaises, dont, par parenthèse, quelques-unes sont charmantes. Elles sont intitulées : Gris et Rose, mais c'est surtout le gris qui est bien venu.

Ce que M. Forgues traduirait le mieux, il me semble, ce serait un auteur puritain. Pichot, au contraire, s'est, toute sa vie, tellement frotté à de grands poètes, qu'il a pris je ne sais quels grains de poussière étincelante au velours de ces fleurs lumineuses... Eh bien, pour cette raison-là seule, Amédée Pichot vaut mieux que M. Forgues, panaché de M. Joanne ou lui faisant

panache, pour traduire Macaulay, cette imagination savante, cet écrivain d'abondance et d'éclat, surtout dans la partie des œuvres dont il s'agit; car il y a deux hommes qu'il ne faut pas confondre dans Lord Macaulay. Il y a l'homme littéraire et l'historien. Or, malgré des qualités indéniables, malgré le bruit qui s'est attaché aux Histoires de Jacques II et de Guillaume III, en Angleterre et en Europe, ce n'est pas l'historien qui, dans l'avenir, aux yeux des connaisseurs, sera le plus élevé des deux.

Non ! ce sera l'homme littéraire. Ce sera l'homme de ces Essais publiés dans la Revue d'Edimbourg, de 1820 à 1840, qu'on n'a songé à traduire en France (même les républicains) que quand Macaulay a été nommé Lord par son gouvernement, mais qui, pour être négligés et presque inconnus, n'en étaient pas moins ses meilleures œuvres. Et notez bien que j'ai dit : « l'homme littéraire », en parlant de Macaulay et de sa plus réelle supériorité, et que je n'ai pas dit : >< le critique littéraire ». C'est là pourtant ce qu'on prétend qu'il est : un très grand critique ; mais moi, je dis que l'homme littéraire n'est pas chez lui monté jusque-là. Je dis que ce fruit rare et exquis d'un grand critique en littérature n'a pas noué sur cette tige superbe qui le promettait.

Mais la tige est assez belle pour qu'on regrette ce qu'eût été le fruit et pour qu'on l'imagine; mais ces Essais, qui furent l'honneur de la Bévue d'Edim-

bourg, et qui témoignent d'un talent plus grand dans le jeune homme qui les publia que les pages de sa maturité, disent suffisamment ce que Macaulay aurait pu être s'il n'avait pas préféré les faits politiques aux faits esthétiques, et s'il n'eût pas abandonné la littérature pour l'histoire. De tendance naturelle et de facultés, il semblait certainement destiné à être un esprit d'exception autant que le poète lui-même, c'est-à-dire le critique qui, lorsqu'on a senti le poète, le fait comprendre mieux en analysant sa puissance. Ceux qui furent témoins de ses débuts le crurent et le dirent assez haut, et moi, en lisant ces pages lointaines et oubliées, je crois comme eux, oui ! je crois qu'il avait vocation.

Dès ses premières compositions, qui furent des vers {The last Laxjs of an tient Borne), Macaulay montra cette imagination docte qui est la vraie imagination du critique, laquelle s'embrase en se ressouvenant et diffère si profondément de l'imagination créatrice du poète. Et du critique, il eut bien d'autres qualités encore. Par exemple, il avait l'étendue, l'étendue qui devient de la profondeur en se concentrant ; car dans la géométrie de la pensée, la profondeur, c'est de l'étendue du haut en bas, comme l'étendue, c'est de la profondeur de long en large. Il avait de plus la sensibilité gouvernée, la force comparante et le calme, ce calme imposant qui n'est pourtant pas la froideur.

Voilà quels furent, et tout de suite saillants, les caractères primitifs de cet esprit bien né et bien portant, si succulent, si frais et si robuste, d'un sang très pur, sans humour ni humeur, sans enfin une seule des maladies intellectuelles qui font si souvent des esprits anglais, et même des plus grands, ou des maniaques sublimes ou tout au moins des excentriques et des originaux. Mais s'il n'avait pas les maladies ou les affectations de l'esprit anglais, Macaulay dut en avoir les préoccupations de bonne heure, et ces préoccupations n'entravèrent pas seulement, mais changèrent entièrement le développement de son génie.

L'utilitarisme anglais, la politique anglaise, l'action anglaise, s'emparèrent de lui et nuisirent à un épanouissement de facultés qui eût été splendide, s'il avait été libre et dégagé de toute influence extérieure. Pour être un grand critique, en effet, il faut n'avoir souci que d'oeuvres et d'esprits. Il faut que l'art et son but, qui est la beauté morale et sensible, soient la préoccupation première. Or, à l'exception de quelques poètes — exception partout — emportés par cette belle démence dont parle Shakespeare, et dont le génie traîne la volonté après soi, comme le cheval sauvage traîna Brunehault, la littérature désintéressée a toujours fort peu existé en Angleterre, dans ce pays de l'intérêt dont Bentham a théorisé les pratiques ; et Macaulay eut l'ambition de son pays. 11 est vrai que

cette ambition fut heureuse. Il est mort avec des millions, là où un poète comme Chatterton et un historien comme Gibbon, qui eut le tort de ne pas écrire une histoire anglaise, étaient à peu près morts de faim, et il fut créé Lord dans ce Parlement d'Angleterre qui avait cru payer son prix fort au génie de son grand Walter Scott, en en faisant un baronnet !

Telle a été, mais achetée au prix de facultés méconnues et perdues, la destinée de Macaulay, et telles furent les raisons, assez vulgaires, qui, après un début aussi éclatant que le sien, firent d'un critique de littérature désintéressée un écrivain d'histoire intéressée ; car Macaulay n'est pas plus élevé que cela : c'est un historien de parti. S'il était un chef de parti, je sais la considération intellectuelle que j'aurais pour lui, en la mesurantau mot de Goethe : « Un chef de parti n'est jamais, après tout, qu'un bon caporal». Mais Macaulay n'est qu'un soldat, le soldat d'un parti. Pour cette raison, il n'a pas et ne pouvait pas avoir, comme historien, le sentiment impersonnel et éternel des choses qui donne à l'Histoire sa majesté, même

sous la plume d'un petit écrivain grec [grasculi] qui écrit la guerre de ce petit pays qu'on appelle le Péloponèse. Son patriotisme d'Anglais, et d'Anglais d'un certain eôté delà Chambre des Lords ou des Communes, rata- ' tine en lui l'historien. Son Jacques II, que je n'ai pas à juger ici, et son Guillaume III, qui en est le corollaire, ne sont, au fond, qu'une thèse whig très passionnée... Du reste, dès sa jeunesse, le whig tenait si fort Macaulay, que, dans son article sur Milton, — certainement une des plus belles choses qu'il ait écrites et l'une des plus belles qu'on ait écrites sur ce grand poète, — il se laisse emporter par son whigisme de la manière la plus... juvénile dans un hors-d'ceuvre brillant, audacieux et colère. Cela ressemble presque à une expédition ! Il y défend le régicide, et y applaudit, en principe, au meurtre de Charles Ier...

Certes! je ne demande pas à Lord Macaulay, le protestant anglais, et qui veut être conséquent en avant comme en arrière aux principes de la Constitution de 1G88, d'avoir sur la souveraineté les opinions de Joseph de Maistre, mais pourtant il y a autre chose de plus noble et de plus chrétien, et, si nous sortons de l'ordre sentimental pour entrer dans l'ordre rationnel, de plus mâle et de plus profond à invoquer contre un Roi, même coupable, que la loi du talion et l'utilité, qui composent, à peu près, toute la morale de Lord Macaulay sur cette question et sur toutes les autres. Et ici, ce n'est pas même l'Histoire, pour laquelle il

me semble beaucoup moins fait que pour l'analyse des œuvres de l'esprit et leur appréciation, que je reproche à l'écrivain : c'est l'absence de moralité certaine, de cette moralité qui doit être le fond de toute Histoire, et qui, pour cet homme trop anglais, n'est jamais tout au plus que cette espèce de comfort moral que les plus délicats parmi ses compatriotes expriment adroitement du grossier principe de l'utilité !

Et c'est le manque de grande et forte conception morale dans Macaulay qui, bien avant qu'il eût passé avec armes et bagages de la Littérature à l'Histoire, fait déjà le vice principal et radical de sa critique dans les quelques morceaux, admirables sous d'autres rapports, que nous avons de lui, et qui en aurait été, je le crains bien, le vice éternel, en supposant qu'il ne fût jamais devenu, lui, le transfuge de la littérature. Oui ! en morale, il eût toujours, je m'imagine, été sans profondeur. Or, que peut devenir, sans la morale, l'esthétique des nations très civilisées et très intellectuelles?... Dans son morceau surMilton, dont je reparlerai encore, car il est le morceau tout à fait supérieur des deux volumes publiés jusqu'à présent, ne définit-il pas l'erreur, comme Milton, du reste (mais si les bêtises des gens d'esprit sont plus grandes que celles des sots, que ne sont pas celles des hommes de génie!), et n'afïirme-t-il pas qu'elle n'est rien de plus qu'une opinion égarée, c'est-à-dire, si cela veut dire quelque chose, qu'elle n'est pas le mal absolu qu'im-

plique en soi, pour nous, toute erreur, dans sa quantité déterminée!

C'était bien là, du reste, la pensée que devait avoir sur l'erreur l'écrivain qui, en 1827, tirait l'innocence de Machiavel de la culpabilité universelle de son époque, et qui, en 1833, réduisit cette impudente thèse historique en axiome, quand il dit dans son Robert Walpole, innocenté comme Machiavel et encore mieux, car il était whig : « qu'on ne peut pas blâmer un

homme de ce qu'il n'est pas supérieur à son siècle <-< par sa vertu... » Certes ! on est bien aise d'apprendre au moins de ce blanchisseur de Machiavel et de Walpole, que, pour la lessive des hommes les plus sales de sang, de boue et de poison, qu'il y ait dans l'Histoire, il faille aussi peu de savon que cela !

Ainsi, vous le voyez, quoiqu'il ne s'agisse ici que des Œuvres diverses de Lord Macaulay et non de ses travaux spécialement historiques, il n'est pas cependant possible d'écarter cette idée d'Histoire qui revient toujours dans Macaulay, qui le hante, le tente, le possède, et a fini un jour, comme un démon, par

l'emporter! Je l'ai dit déjà, dès les premiers instants de cette pensée qui eût dû rester littéraire, le démon de l'Histoire (ce démon si anglais des faits politiques!) versa toujours trop de biographie, trop de détails inutiles et insignifiants, qui n'éclairent ni l'œuvre qu'on juge, ni l'homme qu'on veut pénétrer, en ces articles qui perdaient par là de leur beauté et de leur pureté de critique, et qui n'avaient pas besoin de ces pieds d'argile pour avoir une tête d'or !

Mais bientôt cette soif britannique de faits politiques s'accrut si fort en Macaulay, qu'il préféra aux grandes individualités littéraires les grandes individualités de l'Histoire, et cela sans cesser d'être un critique encore. Ouvrez, en effet, ces deux volumes, qui certainement ne contiennent pas la moitié des travaux de Macaulay à la Revue d'Edimbourg, et vous trouverez sur onze articles, en totalité, que renferment ces deux volumes, cinq essais entièrement historiques : Les deux Walpole, William Pilt, Lord Clive, Hastings, et Frédéric. Seulement, admirez la besace humaine! ces cinq essais auxquels Macaulay mit son amour et qu'il crut sa gloire, sont bien tout ce qu'il y a de moins aperçu, de moins approfondi et de moins fortement rendu dans son recueil.

Le Frédéric est tout à fait médiocre. 11 n'a pas même été achevé. Le William Pitt accuse les prétentions les plus exorbitantes, et Tune d'elles, c'est d'en faire un whig!... Ce whigisme, qui infecte tout de son poi-

son... innocent, est si insupportable dans Macaulay, que ceux-là — et nous sommes du nombre — qui aiment l'originalité partout et même en Histoire, quoiqu'elle y soit plus téméraire qu'ailleurs, n'ont aucun plaisir de surprise à voir Macaulay couper Pitt en deux, comme l'enfant de Salomon, et en faire deux Pitt très distincts, — l'un d'avant 1792, qui ressemblerait beaucoup à Fox, un Pitt philanthrope, négrophile, amoureux de liberté, presque un quaker, et l'autre d'après 1792, le détestable, celui-là, selon Macaulay, l'esprit brouillé et brouillon, l'emporté, le tory des coalitions !

Quant à Clive et ffastings, les faits y sont et y roulent, exagérés comme le théâtre indien sur lequel ils se produisent avec la grandeur qui leur est propre, mais nous ne voyons ni se bomber ni se creuser ces deux individualités énormes, Clive et Hastings, que l'on peut montrer de deux manières : par le relief ou par l'intaille, selon qu'on est un artiste ou un penseur! Dans les Walpole, il est vrai, le talent de Macaulay commence d'apparaître, mais ce n'est pas dans Robert, sujet politique et plaidoirie whig, qu'il se montre, c'est dans Horace, sujet humain et littéraire, qui allait aux instincts et au genre de sagacité de ce grand critique littéraire en puissance, mais seulement en puissance, car il y est resté !

Or, ces instincts de Macanlay qu'il n'a pas assez écoutés, nous en pouvons juger la supériorité et la justesse dans les autres articles purement littéraires. Cependant, ces articles, — excepté le Milton, qui est, comme profondeur d'étude, intussusception et caractérisation du génie d'un poète, de la plus souveraine beauté, — ces articles ne sont pas les plus beaux de la collection de Macaulay, qui écrivit un Mil ton encore (il ne pouvait, à ce qu'il paraît, s'assouvir de Milton), et un Bacon, et un Bijron, qu'on nous donnera plus tard, j'espère. Il y en a un sur Goldsmith, sur Atterbury, sur Bunyan, sur Addison, vu jusqu'au fond de son dernier sourire comme à travers "un cristal, — cet Addison, un Voltaire doux et pur, absolument comme Fénelon était un serpent sans venin, — et enfin sur Johnson, ce Samson anglais par la force de l'esprit comme par la force du corps, un grand critique anglais, mais, hélas! avec ces furieuses maladies anglaises dont je parlais au commencement de ce chapitre, et que n'aurait jamais eues le lumineux bon sens de Macaulay s'il était demeuré fidèle à ses

naturelles facultés. L'étude sur Johnson est aussi mâle que son sujet.

Il est évident que l'homme et le talent sont pénétrés par Macaulay à travers tout ce qui ferait rempart pour un autre, et qu'il arrache la personnalité vraie, Yentéléchie, comme dirait Aristote, à cette nature épaisse, têtue, troublée, caverneuse, despotique et méchante, mais géniale au fond et tendre tout au fond ; car il aima sa femme d'un amour divinement fidèle, ce monstre de chair, d'esprit, de mémoire, de scrofules, ce Caliban de tout, qui s'appelle Samuel Johnson ! Johnson et Milton, voilà les deux plus grandes choses du recueil des Œuvres diverses; mais je ne les comparerai pas, quoiqu'ils soient également compris. D'ailleurs, Milton n'est pas seul sous le regard de son critique, qui nous fait comprendre son génie en lui donnant pour repoussoir le génie du Dante, c'està-dire en mettant, comme Michel-Ange à Saint-Pierre, une difficulté sur une difficulté. Si, comme l'a dit Pascal, plus on a d'esprit, plus on voit de différences entre les choses qui se ressemblent, Macaulay a dû en avoir une fière quantité ce jour-là.

Mais, nous ne le répéterons jamais assez, c'est justement cet esprit-là, qu'il eût dû développer en ne sortant pas de ses voies, que nous regrettons amèrement, comme un bien perdu, en lisant ces Œuvres diverses. Diverses, en effet, et même différentes: supérieures ici, inférieures là, selon les sujets que fauteur

y aborde. Quand le sujet tourne à l'histoire, le talent de Macaulay entre dans l'ombre de ses préjugés d'Anglais, et il y disparaît comme sous une voûte ; mais quand il revient à un homme ou à une question de littérature, son talent reparaît comme par enchantement dans la lumière, et il a sa vraie vie alors ; car l'auteur des Œuvres diverses est fait non seulement par le fond de l'esprit, comme tout le monde, pour la lumière, mais il est fait pour elle par la forme extérieure de sa pensée. Il est travaillé pour être éclatant. Son style a besoin de jour, comme certains tissus faits pour le renvoyer. C'est un déroulement semé d'antithèses, comme celui d'une pièce de velours semée de paillettes qui auraient chacune un feu différent.

L'écrivain, chez lui, l'écrivain dont la force poétique est toujours donnée par la comparaison, a la comparaison surtout ingénieuse, et il la suit longtemps quand il la trouve... En somme, si le critique défaille souvent pour les causes que j'ai dites, l'écrivain se soutient toujours, et c'est ce souci d'être toujours écrivain qui fait de lui un esprit, avant tout, littéraire et inaliénablement tel, alors même que le critique littéraire a disparu dans l'historien à prétention, dans le whig incessamment présent, dans l'utilitaire, dans le scholar; car il est resté scholar aussi, d'habitude intellectuelle et même quelquefois de langage, cet homme qui n'a pas, malgré une force incontestable, su rompre ces emmaiUottements !

Certes! tout ce que j'ai exposé dans ce chapitre n'a pas changé l'opinion que j'exprimais en le commançant. J'ai nié le critique complet, absolu, décisif, celui dont Macaulay, en se réduisant à n'être que critique, eût peut-être réalisé l'idéal; mais je n'ai pas nié le critique fragmenté, inachevé, le critique par moments, par éclairs, par percées, qui est ici et qui est le vrai Macaulay de la Gloire et de la Postérité. L'autre, l'historien de Jacques 11 et de Guillaume 111, n'est que celui du Parlement.

Les Essais littéraires ne sont qu'une partie des Essais de Lord Macaulay. Il en est d'autres, que M. Guillaume Guizot a aussi traduits, sous le titre d'Essais historiques et biographiques. On sait, d'ailleurs, que le mot essai n'a pas en Angleterre le même sens qu'en France, où un homme qui s'essaie à faire quelque chose et qui, par modestie, appelle la chose qu'il a peut-être manquéeun essai, ne se nomme point un essayist. En France, un homme qui a manqué son coup ne s'appelle jamais qu'un homme malheureux...

Or, Yessayisme anglais n'est pas une infortune. C'est

une spécialité, et cela peut être une gloire. C'est la plus libre et la plus noble des formes que la Critique puisse revêtir. Il consiste à prendre un livre quelconque et à exécuter sur ce livre autant de variations qu'on en peut avoir dans l'esprit, comme un instrumentiste habile en exécute sur un thème qu'il n'a pas créé. C'est un genre, sinon inventé par les Anglais, — car nous avons Diderot, qui fut quelquefois, à son insu, un essayist, — au moins très illustré par <lés Anglais, et entre eux tous par Lord Macaulay, dont le plus glorieux titre, parmi tous ses titres, sera d'avoir été le premier essayist de la première Revue du monde, la Revue d'Edimbourg.

Ce fut là son premier mot en littérature, et ce fut son meilleur. Rien depuis, dans sa vie, n'a valu ce premier cri de la vocation. Macaulay est certainement un des plus grands critiques du xixe siècle, en Europe, et je dirais même qu'il est le plus grand, s'il n'avait pas été historien. L'historien qu'il a voulu être a imprimé souvent au talent radieusement impartial du critique une grimace passionnée et déjà vieillotte; car cet historien n'est jamais qu'un whig. Je sais bien qu'il y a les historiens immortels de la nature et de l'espèce humaine à travers les formes accidentées des peuples, et ceux-là ne font jamais grimacer l'impartialité de l'esprit ; mais il y a les historiens des partis qui passent et qui demain ne seront plus, et malheureusement c'est parmi ces derniers que Macaulay alla

perdre la sérénité de sa pensée et la bonne humeur de son génie.

L'auteur du Guillaume III et du Jacques II, qui n'est, après tout, que l'avocat très instruit, très ardent et aussi retors que s'il était froid, d'un parti, avait mieux à faire, pour l'état de services de sa gloire, qu'une histoire qui pourrait bien n'être, au fond, sous des formes larges et décevantes, que le plus éloquent des pamphlets. En obéissant à sa nature, qui était un superbe et fécond tempérament littéraire, Macaulay aurait multiplié des œuvres semblables à ces Essais qu'on a eu raison de mettre à part des autres, gâtés par la politique qui s'y mêle. Or, s'il n'eût pas gagné à cela d'être Lord d'Angleterre, il n'en eût pas moins été partout Lord de la Critique, puisque « Lord » signifie « Seigneur ».

Je ne connais personne, en effet, quand j'y regarde avec attention, qui soit plus fort que Lord Macaulay en critique littéraire, dans un temps que les critiques, assez intéressés à la chose, vantent plus pour sa critique que pour ses inventions. Si peu que je sois de cet

avis, quand je pense à des inventeurs comme Walter Scott, Lord Byron, Chateaubriand et Balzac, qui furent tous, je crois, du xix° siècle, je n'en confesserai pas moins que la Critique a pris dans notre temps des proportions qu'on ne lui connaissait pas il y a un siècle, et que Macaulay, par exemple, puisqu'il s'agit de lui, n'a pas peu servi à l'arracher à l'affreux pédantisme dans lequel elle rampait, le long des œuvres du génie.

Demandez-vous ce qu'était la Critique du temps de Johnson , en Angleterre ? Demandez-vous ce qu'elle était , en France, du temps de Boileau et même de Voltaire, critique dans son Commentaire sur Corneille ? Vous rappelez-vous cette lourdeur et tout ensemble cette superficialité?... Vous la rappelez-vous, ce vieux basbleu, qui invoquait sans cesse et sans foi Aristote, Longin, Quintilien, et marquait les fautes contre les règles, et quelles règles ! et contre le goût, et quel goût ! et qui croyait avoir tout fini de son intéressante besogne, quand elle avait poinçonné et plombé un livre; car voilà ce qu'ils étaient tous, les critiques d'alors : des poinçonneurs et des plombiers !

Avant que madame de Staël, comme fécondée par je ne sais quel mystérieux pollen littéraire, écrivît son livre De l'Allemagne, qui se doutait que la Critique, avec ses œillères, pût relever son front, laborieusement abaissé vers les œuvres dont elle avait à rendre compte, et regarder autour d'un livre, — au-dessus,

— à côté, — pour mieux le comprendre et le voir?... Qui se doutait, du temps de ces animaux qui ont bien dû s'appeler Bossut ou Le Batteux, cpie la Critique pût, comme la Poésie, avoir des ailes ? Qui se doutait qu'elle pûl monter à une hauteur où jamais on ne l'avait vue. et d'où, grâce à Dieu ! elle ne descendra jamais plus?

Personne ne s'en doutait. Personne n'en avait la pensée. Aussi, quand les premiers articles de Macaulay parurent, vers 4823, dans cette Revue d'Edimbourg qui fit jaillir les Revues du sol, par toute l'Europe, comme Pompée se vantait de faire jaillir de terre, d'un seul coup de pied, des soldats, on s'étonna, on fut charmé de ces articles substantiels et légers qui n'étaient plus de la critique par pieds, pouces et lignes, appliquée à plat sur un livre comme la mesure d'un tailleur sur le corps d'un homme, mais qui semblaient toute une atmosphère dilatée autour de ce livre et chargée de toutes les influences dans lesquelles on le retrouvait ! Jusque-là, si quelque chose d'analogue avait été tenté en Angleterre ou en Allemagne, rien de si parfait, de si net, de si plein et en même temps de si rapide, n'avait été réalisé.

Macaulay devint un modèle, et chacun essaya de faire du Macaulay, sans en rien dire, et avec ses facultés personnelles. Cette forme élargie et flottante de la Critique moderne, qui, à propos d'un ouvrage à serrer dans son étau, peut embrasser le monde tout

entier, cette forme qui n'était plus le livre et qui n'était pas non plus l'article de journal, était née. Tout ce qui écrivait voulut écrire dans cette espèce derhythmc, oserai-je dire, dans cette forme équilibrée et docte où le critique pouvait se montrer aussi grand à sa manière que l'homme qu'il critiquait s'était montré grand à la sienne, et créer à son tour, comme l'homme dont il jugeait l'œuvre avait créé.

Ainsi, Macaulay n'est pas seulement un homme de talent qui se lève tout à coup dans le xix° siècle, et qui, plus heureux que les hommes de talent ne le sont d'ordinaire, y prend sa place sans attendre, c'est de plus une influence certaine dans l'histoire de la Critique et de ses progrès. Inventeur ou non de la forme dont il s'est servi, il s'est joué dans cette forme avec tant d'aisance et de grâce, qu'il en a démontré, en s'y jouant, toute la supériorité.

C'est par là qu'il marqua incontinent et sans conteste, et c'est par là qu'il restera. Doué de l'imagination la plus opulente, qui saisit et reproduit avec éclat toutes les analogies et toutes les différences,

puissant par la vaste étendue de l'esprit et par une étendue non moins vaste de connaissances, Macaulay pourrait être regardé comme un critique complet s'il avait le jugement souverain, qui est le coup de hache définitif et mérité par lequel le critique ressemble à l'homme d'Étal, et dont l'un ne peut pas plus se passer que l'autre. Mais il est de la nature des esprits très étendus de ne pouvoir conclure, empêchés par le nombre de choses qu'ils voient; et tel est le seul défaut qu'en cherchant bien on peut trouver à la cuirasse de Macaulay, lequel n'en demeurera pas moins à la tête des critiques de cet âge, qui, tous, sceptiques en plus ou en moins, n'ont pas l'ensemble de ces fortes, saines et brillantes facultés que nous montrent, parce qu'ils nous les montrent presque sans alliage, les Essais littéraires.

Je dis : presque. J'aurais voulu dire : tout à fait. L'historien, le protestant, l'Anglais, ces trois vivants préjugés, qui ont mêlé tant de fois, en Macaulay, leur triple personnalité intéressée et turbulente à l'impersonnalité du critique, apparaissent encore dans cet article sur Southey, que M. Guillaume Guizot aurait pu retrancher de ces Essais purement littéraires. Seulement, Macaulay y parait aussi sous un jour si neuf, son sarcasme et sa grandiose insolence s'y ajustent, avec tant de proportion, à la bêtise de Southey, cette tête épique, dont la bêtise fut quelquefois comme la tête, que la légère inexactitude de M. Guizot dans sa

classification, il n'est pas difficile de la pardonner.

Excepté, en effet, cet article sur les entretiens politiques de Robert Southey, le lauréat et le tory, les autres articles du volume sont choisis avec discernement par l'excellent traducteur, qui a si lumineusement pensé en mettant dans un cadre spécial le critique, que les Miscellanées publiés à Londres avaient placé pêle-mêle avec l'écrivain politique et que la traduction d' Œuvres diverses de Macaulaïj, faite de compte à demi par Amédée Pichot et par Forgues, avait également confondus.

Nous avons exprimé déjà notre regret de voir une misérable préoccupation politique tacher la pureté littéraire d'un travail aussi magnifique que l'article consacré à Milton, par exemple, et l'espèce d'irritation que nous eûmes la faiblesse d'en ressentir. Hélas ! plus on admire, c'est comme plus on aime ! Notre admiration pour les grandes et quelquefois charmantes qualités du critique de la Revue d'Edimbourg se changeait en colère, parce qu'il ne restait pas toujours dans le jour seyant à son talent, parce qu'il semblait faire défection à ses propres facultés en faisant défection à la littérature, et qu'il troublait, en introduisant la politique dans son œuvre, le jugement qu'on devait en porter.

Eh bien, voici qui n'arrivera pas pour les Essais littéraires traduits et publiés par M. Guillaume Guizot. A l'exception de celui-là que je viens de signaler, ils sont tous bien parfaitement littéraires. Us ne sont pas, certes! aussi nombreux que je le voudrais; mais, tels qu'ils sont, ils donnent une idée suffisante de la valeur et de la portée de Macaulay comme critique et comme écrivain. L'Histoire de la Grèce par Mitford, — les Orateurs athéniens, — le Dante, — Pétrarque, — John Bunyan, — les Poètes comiques de la Restauration, — Dryden, — Goldsmith, — la vie de Lord Byron par Thomas Moore, sont des sujets dans lesquels Macaulay a pu déployer toutes les ressources de sa pensée et de son style. Intérieur et extérieur, également embrassés, de l'ouvrage qu'il veut faire connaître, influences subies ou repoussées, époques reproduites à grands traits, individualités pénétrées, manière toute-puissante et presque magique de grouper les faits dans laquelle il est passé maître, vues ingénieuses et profondes, preuves historiques resplendissant d'exemples à l'appui de ses opinions, et, quand il n'est pas dans la vérité absolue,

mirages historiques si bien faits que les plus savants peuvent y être pris, voilà les forces vives du genre de critique qui est la gloire de Macaulay !

Cette critique qui le prend de haut ne ressemble nullement, je l'ai dit déjà, mais il faut insister, aux critiques étroites, microscopiques et pointilleuses, qui se collent le nez sur leur sujet pour mieux le voir. Mais elle tourne largement alentour, et en tournant l'entoure de cercles redoublés de lumière. Elle n'est point cette abeille... de l'Hymette, si vous le voulez, qui introduit délicatement sa trompe dans le cœur d'un livre à travers le dos de l'auteur et qui laisse dans la blessure assez de miel pour l'empoisonner. Sans haine et non pas sans amour, elle est loyale, aisée, sincère, sans dogmatisme et sans aridité, d'un épanouissement de talent singulier, d'un feuillu d'idées le plus riche, de la verve la plus animée et cependant la plus soutenue !

Drapée de comparaisons merveilleuses et qui sont bien plus que des images, car ce sont presque des tableaux, cette critique savante, éclatante, artiste, ornée sans être surchargée, orientale d'éclat, comme un châle de Cachemire semé d'arabesques, a le bon sens aussi, qui mêle sa solidité aux splendeurs de sa trame... Je ne sais pas de quelle race descend Macaulay, mais il a ce bon sens normand qui vainquit à Hastings, et qui s'est coulé, pour les calmer, dans les veines saxonnes de la sanguine Angleterre.

Au milieu d'aperçus si brillants qu'ils semblent parfois des paradoxes, comme, par exemple, le passage de l'article de Dryden, qui tout à la fois éblouit et navre, sur le peu de nécessité des grands hommes, Macaulay a des étreintes impitoyables de bon sens et parfois des simplicités pleines de force, qui résument et finissent tout d'un trait, comme quand il dit de Lord Byron ces quelques mots faciles à trouver, dirait-on, mais qui ont détendu d'un seul coup tous les arcs du Gant et de la Calomnie bandés contre l'immoralité du grand poète : « Lord Byron n'a pas « été plus coupable qu'aucun autre homme qui ne vit « pas bien avec sa femme». Peut-on dire plus simple, plus profond et plus vrai?...

Du reste, pour bien faire apprécier cette grande entente des choses et cette grande manière de les exposer et de les discuter qui distinguent particulièrement l'éloquent essayst de laRevue d'Edimbourg, il faudrait donner des passages entiers des Essais que M. Guillaume Guizot a traduits avec un si rare sentiment des beautés de son auteur, et les limites de ce chapitre ne nous permettent pas des citations si nécessaires. Il vaut mieux renvoyer au livre lui-même, qui ne nous offre pas seulement le dessin d'une forme littéraire qui a élevé la Critique à une puissance nouvelle, mais qui, de plus, nous fait toucher la personnalité vivante de l'écrivain, si souvent intangible dans les traductions!

Or l'écrivain est, dans Macaulay, supérieur encore au

critique. Le critique peut se tromper et défaillir, mais l'écrivain, lui, ne défaille jamais et rend toujours notre imagination heureuse. Comme la plupart des grands écrivains, Balzac excepté, notre Balzac du xixa siècle, Macaulay a commencé d'écrire en vers pour apprendre mieux à écrire en prose, et du poète insuffisant il est sorti un grand prosateur! C'est ce prosateur que la traduction de M. Guillaume Guizot nous révèle si justement, et auquel nous n'avons, en France, parmi nos meilleurs écrivains de journaux et de revues, personne à comparer exactement et à opposer.

C'est un écrivain du plus grand talent, mais ce n'est pourtant pas, comme Thomas Carlyle, ce qu'on peut appeler un écrivain de génie, et je lui ferai même avant de finir deux reproches (littéraires tous deux !) qui atteignent, tous les deux, la vie de son style et son originalité. Macaulay a le défaut littéraire anglais. Il est scholar toujours, nous l'avons dit plus haut, même quand il est le plus inspiré, quand il se croit le plus genuine, quand il veut rester le plus luimême. Il sent toujours plus ou moins le collège de la

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Trinité de Cambridge où il fut si brillamment élevé. Pas plus qu'une foule de ses plus illustres compatriotes, il ne put effacer jamais la trace de cette main de l'Université sur sa tête que je retrouve encore avec tant de dépit sur les cheveux bouclés et la tète révoltée de Byron.

Mais, s'il a été victime dans son talent de son éducation anglaise, il l'a été bien autrement dans sa fortune. Macaulay a eu le malheur d'être toujours imperturbablement heureux, et ce bonheur, qui est toujours allé en montant comme une Pyramide, Ta empêché d'avoir dans son talent l'accent qui vient des entrailles, l'intonation des plus puissantes mélancolies. Né d'un père très riche, il débuta par le coup de tonnerre de son article sur Milton dans la Revue d' '£ 'dimbourg , qui ouvrit toutes les portes à son ambition éveillée. Lui qui n'était pas le fils d'un ministre comme Pitt, on le vit, bien jeune encore, à la Chambre des Communes, et commissaire dans l'Inde deux mois après. Nommé, quand il revint, par Lord Melbourne, secrétaire de la guerre, de 1839 à 1841, il fut institué par Lord Russell quartier-maître général de l'armée et recteur de l'Université de Glascow. Enfin il fut créé baronnet comme Walter Scott, etpair d'Angleterre à moitié de sa vie, ce que ne fut pas ce vieux génie de Walter Scott, qui se coucha sans ce manteau dans la terre ingrate de son pays!

Le seul malheur de la vie de Macaulay fut sa mort prématurée ; mais ce malheur -là, qu'il ne vit pas

venir, ne put avoir aucune influence sur son talent, qu'il fallait que la vie meurtrît pour lui donner ses teintes les plus touchantes ! On dira : « C'était un critique » ; et je le sais bien. « Ce n'était pas un romancier, un poète, un homme d'imagination pure » ; et je le sais bien encore. Mais il avait désemmaillotté la Critique de ses bandelettes de momie; il l'avait conçue et réalisée aussi vivante et aussi animée que l'Art! Sous sa main, elle était devenue humaine ; elle écoutait aux portes du cœur ; et pas de doute que si son cœur, à lui, avait souffert, si la destinée lui avait fait goûter à ses savoureuses amertumes, si la divine Marâtre qu'on appelle la Douleur lui avait mis au front ce baiser mordant qui le féconde, pas de doute que comme critique même (comme écrivain, ce n'est pas douteux), il aurait été plus profond et plus grand... L'homme n'est jamais assez intellectuel pour pouvoir se passer de sentiments, et les plus forts sont les sentiments blessés. Les plus beaux génies, ces fleurs pourpres qui s'épanouissent dans le cerveau, ont leurs racines dans le sang de nos cœurs, et ce que les Livres Saints appellent : « le sel de la sagesse », n'est probablement que le sel des pleurs que nous avons répandus !

Pendant que Dickens, le populaire et vulgaire Dickens, semble avoir, comme la société elle-même, transformé les anciennes conditions du Roman dans ce glorieux pays du Roman, l'Angleterre, voici tout à coup un nouveau romancier qui s'élève et qui, méprisant ce qu'on dit des genres épuisés, ne craint pas de revenir à ce vieux roman de high life que ceux qui l'ont écrit le mieux, comme Bulwer, par exemple, ont depuis longtemps abandonné. En effet, impossible de s'y méprendre ! malgré les qualités les plus fortes mises à la place des plus fines, Guy Livïngstone ou A Outrance est un roman de high life, ni plus ni moins que Pelham»

\ Guy Livïngstone ou A outrance .

C'est dans le high life pur, incompatible, sans aucun mélange, aux habitudes duquel il appartient par sa naissance et ses relations, que Georges-Alfred Lawrence a fait mouvoir les personnages de son livre et concentré ses observations. M. Bernard-Derosne, le traducteur de Lawrence, nous a donné sur son auteur une note que je trouve un peu sèche. Selon cette note, qui n'est pas assez une notice, Georges-Alfred Lawrence serait un brillant officier, très aristocratique d'origine et de fortune, aimant la chasse, les armes, les chevaux, qu'il monte lui-même sur le turf, et « ayant gagné un grand nombre de steeple-chases ». C'est entre deux de ces courses, probablement, qu'il aura écrit ce premier roman de Guy Livingstone, publié d'abord à la mode anglaise, sans nom d'auteur, et dans lequel il a montré une vaillance de talent qui ressemble fort à la vocation la plus déterminée.

M. Bernard-Derosne a fait aussi précéder la traduction du roman dandy de Lawrence d'une appréciation du dandysme par Emile Montégut, assez vigoureuse pour compromettre cet écrivain à la Bévue des Deux- Mondes, ce journal du pédantisme bourgeois, où, comme l'on sait, les dandys sont peu en honneur... Dandy lui-même pour le compte de son auteur, M. Bernard-Derosne nous assure que Guy Livingstone a été écrit en « vingt-sept jours » et sans « autre but « que l'envie de se distraire». Mot bien nonchalant pour une chose si intense ! Je ne suis pas de ceux qui

pensent que le temps ne fait rien à l'affaire. Vingtsept jours !... Cette distraction est une autre course. Seulement, nous souhaitons à Lawrence que de telles distractions soient désormais sa vie, et que tout ce qui fut jusque-là sa vie ne soit plus que ses distractions I

Il y a, en effet, ici, révélation d'un talent que l'orgueil sardanapalesque du dandysme ne doit pas laisser sans la culture qui lui convient et sans les développements qui peuvent le conduire jusqu'à la magnifique puissance du chef-d'œuvre. Après avoir lu ce mâle début de Lawrence dans l'observation du cœur humain et de la vie des classes élevées en Angleterre, je suis convaincu que je tiens là — non pas entièrement venu, mais très apparent déjà, — un maître dans l'ordre du roman, et, s'il n'a pas la conscience de cela, il faut que la Critique la lui donne. Il faut que la Critique, en lui signalant ses facultés, lui apprenne quels sont ses devoirs. Il a mieux à faire à présent qu'à sauter des barrières ou à se regarder dans ses uniformes, comme Georges Brummell quand il était dans les hussards.

Une fois qu'il fut bien sûr de son génie, Lord Byron ne tira plus que douze coups de pistolet par jour et sut, à un pas près, le nombre de temps de galop qu'il exigeait de son cheval le long de la mer de Venise. Et cependant l'admiration que nous avons pour le grand poète saigne dans nos cœurs quand nous voyons,

en ses Mémoires, cette glace d'une magique beauté mais qui nous l'a tant rapetissé en le réfléchissant, qu'il eût pu, s'il avait voulu, arracher encore aux riens de son existence de dandy assez d'heures pour achever le Don Juan, ou pour nous écrire quelque autre poème comme Lara ou le Giaour.

Et j'écris, non sans dessein, ce nom de Byron, que j'aime d'ailleurs tant à écrire, car je ne crois pas qu'aucun nom puisse jamais exercer plus d'empire que celui-là sur l'esprit de l'auteur de Guy Livingstone. Inspiration ou imitation, mais imitation qui par sa spontanéité vaut nature, l'auteur de Guy Livingstone est un byronien incontestable, et c'est peut-être le plus byronien des écrivains que, depuis la mort de Byron, ait produits l'Angleterre. Il a réellement, si on veut bien y prendre garde, du grand poète de Childe Harold et du Don Juan dans les facultés. Comme Byron, c'est un fils de la Bible, — de cette Bible qui est le fond de tous les grands génies anglais sans exception, tandis qu'elle n'a été chez nous que le fond du génie de deux hommes. Il est vrai que c'étaient Bacine et Bossuet

Comme Byron, Georges Lawrence a le rire gastralgique et saccadé dans lequel tombent les larmes et qui les dévore, et cette passion infinie qui fait trembler le feu de l'esprit dans des plaisanteries désespérées et qui ressemble à une pâmoison de la flamme ! S'il n'est pas poète, comme Lord Byron, par l'instrument, lerhythme, la langue ailée, le charme inouï et mystérieux des mots cadencés qui rendent fous de sensations vives les esprits vraiment organisés pour les vers, il l'est par l'image, le sentiment, le frémissement intérieur qu'il éprouve et qu'il cause, et ces dons immenses doivent un jour en lui s'approfondir et se modifier; mais pour le moment ils n'y sont point purs et sans écume. De grands défauts s'y mêlent et les ternissent, des défauts que n'avait pas Byron et qui étonnent d'autant plus dans Lawrence, qu'ils l'abaissent également dans son talent et dans son dandysme, lui qui est delà même race que ses types et que ses héros !

Croirait-on, en effet, si le roman de Guy Liv'mgstone ne l'attestait à toutes ses pages, que le vigoureux byronien dont nous venons d'indiquer les parentés intellectuelles avec l'immortel auteur du Don Juan et àuChilde Harold, n'a pas eu assez de sa propre personnalité ou même d'indépendance pour s'affranchir du joug qui pèse sur tant d'esprits anglais, je veux parler de cet horrible pédantisme des Universités anglaises, auprès duquel le pédantisme de la nôtre

est presque d'une élégance légère, et qui nous gâte jusqu'au génie d'hommes aussi éloquents que le furent Burke et le grand Chatham !

Les Vadius anglais sont des Vadius sterling. Georges-Alfred Lawrence a été certainement un des scholars les plus distingués de l'Université d'Oxford, — et j'en suis bien aise pour sa famille, qu'un tel succès a dû ravir, — mais il est resté incommutablement scholar depuis qu'il est sorti d'Oxford, et j'en suis fâché pour son talent que j'aime et dans lequel personne ne met plus d'espérances que moi. Tout artiste qu'il soit, tout expert des choses de la vie qui font main-basse sur nos affectations et élèvent un homme à la simplicité, tout grandement ou profondément passionné qu'il puisse être, l'auteur de Guxj Livingstone porte au milieu de son talent et de son dandysme, que je ne veux point séparer, la tache d'un pédantisme qui, dans le pays du cant sous toutes les formes, est un véritable cant intellectuel. Or, toute hypocrisie est toujours gauche. C'est sa punition. Tout masque est lourd.

Le latin, le grec, les comparaisons classiques, et toutes ces choses bonnes quand elles font chair et sang avec notre pensée, ne disparaissent pas dans Lawrence en cette assimilation toute-puissante d'où jaillit le talent dans toute sa vierge originalité. Et c'est ainsi que fait pour être original quand il sera plus mûr, il manque, par la faute d'une culture dont

il semble avoir la prétention, cette qualité suprême, et qu'il traîne presque un ridicule derrière son idéalité.

Car il est idéal ! Et voilà pourquoi, ne fût-il que cela, il faudrait l'aimer et l'applaudir. L'auteur de Guy Livingstone est idéal de sentiment et d'expression, de société et de caractère, dans un temps où nous nous mourons du mal de cœur de la réalité, qu'on nous donne pour l'art ou la vie ; il est idéal parce qu'il est un byronien d'abord et ensuite un dandy, préoccupé, comme tout dandy, de la beauté des attitudes de son orgueil ; il l'est encore parce que tous les caractères de son roman sont pris dans un milieu humain et social exceptionnel, parce que le high life est la vie des classes supérieures, qui valent mieux que les autres de cela seul (comme le mot le dit) qu'elles sont au-dessus.

Emile Montégut l'a très bien montré dans l'excellent fragment dont M. Bernard-Derosne a fait la préface de sa traduction. Quelle différence entre Guy Livingstone et les autres romans contemporains, et surtout ceux-là (il faut le dire) qui se publient dans notre pays! Ici, dans ce livre, où tout palpite haut, que nous sommes loin des tapis francs, de la Bohême, des cabotines, des drôlesses aux camélias et des demimondes! Au moins, si les caractères créés par l'auteur de Guy Livingstone sont coupables, leurs fautes ou leurs crimes ont de la grandeur. S'ils n'ont pas cette

moralité qui est le dernier degré de l'art et de la difficulté pour un romancier ou un poète, car l'homme qui se cherche dans tout ne s'intéresse guères à ce qui est irréprochable, au moins leur idéalité est-elle à moitié chemin de cette moralité, presque impossible â introduire dans un roman ou dans un poème sans le plus rare et le plus incroyable génie ; car Richardson lui-même, qui a créé Lovelace, a raté Grandisson!

De plan et de combinaison, le roman de Lawrence a la simplicité d'une biographie. Guy Livingstone est un Anglais de ce temps, que le romancier prend à l'Université et suit jusqu'à sa mort, laquelle arrive de bonne heure et en pleine jeunesse. L'existence si courte de Guy Livingstone se compose des événements les plus ordinaires. Il n'y a certainement pas un gentilhomme dans tous les comtés de l'Angleterre dont. la vie, dans son ensemble, ne pût ressembler à la sienne. La vie de Livingstone est la vie de tout le monde, à sa hauteur sociale. Nulle aventure n'y prend aux cheveux le lecteur et ne l'enlève. L'aventure, l'extraordinaire, c'est lui-même... Les faits extérieurs,

pour un homme comme Lawrence, qui n'écrit que pour ses pairs, les faits extérieurs de toute destinée sont assez peu de chose, et il ne doit y avoir que des idées et des sentiments.

Lawrence, le byronien, ne l'est pas seulement que par l'expression et le sentiment : il l'est jusque dans la conception de ses personnages. Guy Livingstone est un de ces héros de Lord Byron, aussi faciles à reconnaître maintenant que les héros d'Homère, mais de ceux-là — car il y a deux familles de héros en Lord Byron — chez lesquels l'action domine la pensée. Guy Livingstone est le frère du Giaour, de Lara, de Conrad le Corsaire, moins coupable sans doute que ces sombres figures de la Force blessée au cœur et qui continuent de vivre avec la fierté de la Force jusqu'au moment où, d'un dernier coup, Dieu les achève... C'est un héros de Lord Byron resté au logis [at home), dans son ordre social, qui a été très bon pour lui et qui lui a donné à peu près tout ce que Tordre social peut donner : la naissance, la fortune, l'éducation, les relations, tout ce qui s'ajoute à la force individuelle dans un pays où l'ordre social est si bien fait qu'un homme s'y dira, avec la certitude qu'on n'a jamais ailleurs, dans les pêles-mêles que l'on prend pour les sociétés : « Je nais ici, et c'est là que je puis mourir. »

Comme les héros de Lord Byron, Guy Livingstone est un de ces Puissants taillés pour l'Histoire, et qui

les jours où l'Histoire se tait, — car il y a de ces jours-là dans la vie des peuples, — débordent de leur colosse inutile le cadre de la vie privée. Tel est cet officier qui n'a pas trouvé l'occasion de faire la guerre, et qui dépense dans la fureur des steeple-chases une force de corps samsomenne et une force de courage égale à la force prodigieuse de son corps. Ce Richard cœur de lion et articulation de lion, qui n'a pas, lui, les immensités d'une Croisade, comme les lions ont pour leurs bonds terribles les immensités du désert ; ce Plantagenet civilisé, idéal de cette société mélangée de Saxon et de Normand qu'on appelle la société anglaise, mais bien plus Anglais de race et de physique que les héros de Lord Byron, dont le défaut peutêtre est de n'avoir pas assez de physionomie historique ; Guy Livingstone a cependant, comme les héros de Byron, ce charme de la goutte de lumière dans l'ombre et d'une seule vertu parmi plusieurs vices qui' a toujours ensorcelé l'âme des hommes et qui l'a transportée d'enthousiasme, bien plus, hélas ! que l'étendue de la lumière complète et que la pureté de toutes les vertus...

Guy Livingstone, le dandy orgueilleux, l'âme invulnérable, le buveur qui eût vidé, sans seulement sourciller, la coupe d'Hercule, n'a été dressé sur sa base d'acier par son inventeur que pour mourir de désespoir sous le simple refus de pardon d'une femme aimée et offensée ! Et cette force, qui fait trembler,

mourant comme meurent ici-bas la fidélité et la tendresse, quand on les a une fois blessées, a suffi pour Fintérèt du livre de Lawrence et pour lui amener, captivées, toutes les imaginations.

Voilà pourtant la simple donnée de ce roman de Guy Living'stofie, mais que son auteur a poussée à outrance, comme le dit le second titre de son livre et très justement ; car l'outrance y est sous toutes les formes, aussi bien dans la force violente ou stoïque que clans la délicatesse, puisque les sentiments délicats y font mourir! aussi bien dans les peintures que sait oser une imagination si sauvagement amoureuse de l'énergie que dans la conception des autres personnages de ce roman, de si grande proportion humaine, et qui mêlent leur destinée à celle de Guy Livingstone. L'auteur ne s'est point épuisé dans le rendu prodigieux de la force physique et morale, delà force complète de son héros. A côté de Livingstone, le Titan des Titans, il y a des géants de sa race qui ont comme lui des douleurs grandioses, des indolences superbes, des mépris pour ce qui les dévore, et qui mettent en action, et quelle action ! atout propos, les vers sublimes du poète : « Un soupir pour ceux qui m'aiment, un sourire pour ceux qui me haïssent, et, quel que soit le ciel au-dessus de ma tête, un cœur prêt pour tous les destins ! »

Lawrence a cela de particulier dans le talent qu'il ne procède pas par contrastes, cette chose facile, et

qu'il se sent assez robuste pour mépriser les ressources de l'antithèse. Dans cette société de dandys qui ont six pieds de haut et qu'il nous peint, Georges Lawrence nuance la force ; mais une seule fois, exceptionnellement, il a opposé à toutes les riches nuances de la force, à toutes ces exaspérations ou extinctions de l'écarlate sur de l'écarlate, une faiblesse et le contraste d'une pâleur, et c'est quand il a fait raconter toute cette vie de Guy Livingstone à un pauvre camarade de collège, chétif et souffrant, qui la regarde et l'admire du fond de la sienne et de sa faiblesse. Heureuse mise en scène du roman ! qui en augmente l'idéal par la situation de celui qui le raconte: car l'idéal, c'est le plus souvent l'impossible. Mais, excepté le rhapsode tremblant et débile de cette épopée de la force, il n'y a personne qui tranche en faiblesse sur cette force à outrance, et les femmes elles-mêmes s'y raccordent aux autres personnages de l'histoire avec la plus étrange vigueur.

Il y a deux femmes, en effet, dans Guy Livingstone, les deux femmes éternelles qui sont partout, dans toutes les œuvres humaines, quelque nom qu'elles portent; les deux types primitifs, dont les autres femmes ne sont jamais, plus ou moins, que les divers mélanges ou les dégradations... Il y a la Provocante terrible, le démon charmant, l'Astarté, et en vis-à-vis, pour le combat qui doit la tuer, la Pudeur fière, l'Amour profond, celle qui presque toujours, dans sa

lutte contre Vautre, doit mourir... L'auteur de Guy Livingstone n'a pas inventé, en fait de femmes, quelque combinaison nouvelle de caractère; mais son invention, c'est son intensité. Les deux femmes qui créent, par l'antagonisme de leurs sentiments, le drame de son livre, il en a monté les qualités et les défauts jusqu'à cette note suraiguë qu'il appelle l'outrance, cette outrance que vous retrouvez jusque dans le dénoûment si peu attendu d'un pareil livre, où un colosse de l'énergie et de l'orgueil de Guy Livingstone finit par se transformer jusqu'à subir patiemment et sublimement le plus cruel outrage, sous l'empire des sentiments les plus nobles et les plus doux de la nature humaine : le respect de la parole donnée, le repentir et la fidélité dans l'amour.

Tel est pourtant le dénoûment fort peu prévu, mais non inconséquent, du livre de Georges-Alfred Lawrence, de ce livre si profondément anglais jusqu'en sa conclusion, mais dont la conclusion est bien mieux qu'anglaise, puisqu'elle est chrétienne. J'ai dit plus haut que l'auteur de Guij Livingstone était,

comme tous les grands écrivains de son pays, un fils de la Bible, qui est la magna parens de tout ce qui est supérieur en Angleterre. La Bible, — cette éducation de l'Angleterre, ce livre grand et terrible où le Dieu jaloux frappe Satan, l'autre jaloux, — la Bible a empreint pour jamais l'imagination anglaise de sa grandeur et de sa terribilité, et c'est elle que je vois rayonner de son feu sombre et âpre aussi bien dans Bichard,son, qui a fait Lovelace, que dans MiHon, quia fait Satan ; aussi bien dans ce nouvel écrivain qui ajoute dans Livingstone une grande figure à ces grandes figures aimées et hantées par l'imagination de son pays, que dans ce Byron dont il est l'enfant intellectuel.

On a appelé avec beaucoup de raison l'école de Byron satanique, mais tous les grands poètes sont sataniques en Angleterre, et Lawrence, qui a certainement beaucoup du poète dans le talent, mais qui est plus spécialement un moraliste, a été satanique aussi dans son Guy Livingstone. Seulement, à la conclusion, chose étonnante! le byronien s'est brisé tout à coup, et le biblique, le Juif à la tête dure qu'il y a toujours plus ou moins au fond de tout Anglais, a disparu entièrement pour faire place au chrétien qui se trouve si peu dans l'imagination anglaise ; car, après tout, le génie du chrétien, c'est l'humilité! Guy Livingstone, ce Samson, victime de sa force comme Lautre Samson; Guy Livingstone, ce dandy héroïque,

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qui efface d'un trait tous les dandys connus dans Thistoire des mœurs de l'Angleterre, finit par la douceur de l'humilité sous la plus mortelle injure, parce qu'il a promis à la femme qu'il a aimée et perdue d'être doux, et qu'il veut la revoir dans le ciel!

L'homme qu'il a offensé (le frère de sa bien-aimée) le soufflette avec son gant, et, quoiqu'il soit à l'heure de mourir, le Samson anglais n'a pas la tête tondue par Dalila, ni les yeux crevés par les Philistins. Son cheval lui a cassé les reins, il est vrai, mais il a encore des bras terribles, des bras auprès desquels les bras de Rob-Roy ne sont que des fuseaux, et cependant le lion outragé ne rugit même pas et ne fait entendre qu'une parole, non de pardon, mais qui demande pardon ! Il peut briser l'offenseur, et il l'épargne, lui qui n'a jamais rien épargné. Eh bien, voilà un sublime nouveau introduit dans la littérature anglaise, et l'honneur de Georges-Alfred Lawrence sera de l'y avoir mis. Dandie ou puritaine, la littérature anglaise n'est jamais que la littérature de l'orgueil. Le Satan de Milton ne se repent point, ni Lovelace non plus, ni les héros de Byron, ni personne; mais Livingstone, lui, a la beauté morale suprême, la beauté de l'humilité et du repentir. Rien de plus saisissant que cela, après une pareille histoire.

Mais, qu'on ne s'y trompe pas ! nous signalons bien moins l'effet esthétique d'un tel dénoùment que la promesse qu'il nous fait implicitement pour l'avenir,

— que la révélation ici entr'aperçue, non pas d'un grand romancier de plus dans le pays des Richardson, des Walter Scott et des Fielding, mais d'un grand romancier chrétien dans un pays littérairement hébraïque, et dont les Indiens cités parMichelet disent, avec leur sagacité ignorante et sauvage : « Les Anglais sont les Juifs de Londres qui ont fait crucifier Jésus-Christ lequel était Français ».

Hélas ! que dirait-il, le grand poète, s'il vivait à cette heure du siècle et s'il apprenait tout à coup qu'en France, ce pays de convenance et de goût, il est livré dans une de ses plus belles œuvres aux faiseurs de flonflons, et, comme il les appelait : aux violonneurs /... J'imagine qu'il serait peu flatté de la chose, et qu'il ressentirait une de ces superbes colères vert-pàle auxquelles il était sujet et comme il en eut une, par exemple, quand les directeurs de Drury-Lane firent le projet de jouer son Marino Faliero : « Je n'ai rien tant à cœur — écrivait-il alors « de Ravenne àMurray (c'était en 1821) — que d'em- « pêcher ce drame d'être joué ». Et cependant les

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