Dramaturgie de Hambourg, traduction de M. de Suckau
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générations les unes sur les autres ne lui redonneront pas. L'Allemagne, elle ! moins que personne : elle était dramatiquement acéphale. Elle singeait les Français. Elle les traduisait. Elle les jouait. Elle les retouchait d'une main... manchotte. Elle avait les étrangers chez elle, et les étrangers les plus opposés et les plus antipathiques à l'esprit de sat race. Mais c'est toujours comme cela, du reste! Quand il s'agit d'être subjugué, c'est pour les nations comme pour les hommes ! Nous sommes pris surtout par les contrastes, et c'est ce qui devrait le plus nous révolter qui nous subjugue...
Telle était donc la situation pour l'Allemagne, en 1767. Comme vous le voyez, elle n'était pas brillante. Aussi fut-ce pour l'améliorer — si l'on peut dire améliorer pour dire : faire quelque chose de rien, — que quelques esprits littéraires entreprirent de fonder un théâtre à Hambourg, — à Hambourg, précisément la ville où, plus tard, on se mettait à trois pour comprendre un mot de Rivarol! Ces esprits bien intentionnés, mais assez inférieurs, avaient cependant avec eux un homme de la plus nette supériorité. C'était Lessing. Mais malgré l'influence d'un tel homme, qui avait honte pour l'Allemagne de son absence de nationalité dramatique, malgré la tentative qu'on faisait de la création d'un théâtre, l'asservissement des Allemands aux idées françaises était si grand et presque si fatal, que les pièces qu'ils jouèrent à Hambourg furent
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presque toutes des pièces françaises, et quelles pièces! Si nous voyons figurer parmi elles Rodogune, Mérope, et le Comte d'Essex, c'est que décemment on ne pouvait omettre ce qu'il y avait de plus français en France : — des tragédies françaises, — mais le gros du flot qui passa sur ce théâtre fut des pièces de Destouches comme la Fausse Agnès et le Tambour nocturne ; la Mélanide de La Chaussée; leSidney de Gresset ; les Fausses confidences de Marivaux ; Zelmire et le Siège de Calais pur de Belloy ; Céniede madame de Graffigny ; V Avocat Patelin, etc., etc., etc. Voilà comme on se corrigeait d'être français, tout en le restant. Chose allemandement comique! Ridicule délicieux de gens qui avaient oublié de se tàter, comme Sosie, pour voir ce qu'ils étaient! Mais ce ridicule divertissant de lourdauds qui veulent se lever et qui retombent à chaque fois sur leur derrière, Lessing ne le partagea pas. Il n'attrapa pas la plus légère éclaboussure de ce ridicule incomparable. Au contraire ! Lui, le critique attitré du théâtre de Hambourg, prit acte des pièces qu'on y jouait pour les faire passer, elles et le système dramatique dont elles étaient l'expression, par les dents d'une herse si terrible et si profondément enfoncée, que, de ces pauvres pièces, il n'en resta plus que les lambeaux !
C'est là l'intérêt, le grand intérêt de ce livre, qui n'est plus que de l'histoire littéraire. Les questions qui y sont agitées, et sur le ventre desquelles nous
avons passé pour ne plus jamais y revenir, les théories de Lessing en art dramatique, avec lesquelles il battait en brèche les poétiques françaises, les poétiques aristotéliciennes (quand elles l'étaient toutefois) de Bouhours, de l'abbé d'Aubignac, de Dacier, de Corneille et même de Voltaire, sont des catapultes hors de service, tout aussi brisées que les théories qu'elles brisèrent. Tout cela est encloué, tout cela n'en peut plus, tout cela ne va plus et peut se regarder comme les canons de marbre des vieux Turcs. Mais, sur toutes ces questions épuisées, il y a l'homme qui les remua, il y a la force du critique, la personnalité d'un esprit comme celui de Lessing et sa juste mesure. Il y a, enfin, la curiosité de savoir comment un critique dramatique, un peu plus solidement arcbouté sur ses facultés et sur ses connaissances que les feuilletonistes d'à présent, troussait ses feuilletons en 1767!
Ce sont des feuilletons, en effet, que cette Dramaturgie. Lessing, toutes les fois qu'il y avait une représentation au théâtre de Hambourg, faisait son feuilleton comme nous faisons le nôtre maintenant, et hersait