‹ Littérature étrangèreChapitre 19 sur 20 · Le Scarabée d'Or ; L'Aéronaute hollandais · texte numérisé non relu

Le Scarabée d'Or ; L'Aéronaute hollandais

caine; sa réputation filtrera peu à peu sa goutte de lumière, mais un souffle de quinze jours nel'éteindrapas. Les deux Nouvelles que publie la Bibliothèque des chemins de fer laissent le regret que les œuvres complètes d'Edgar Poe n'aient pas rencontré un traducteur qui nous mit à même de juger l'auteur américain dans toute la variété de ses inspirations et chaque scintillement de son génie. On avait d'abord parlé d'une traduction de Baudelaire. Mais comme 'cette traduction n'a pas été publiée et ne le sera pas probablement d'ici longtempsencore(l),nous avons cru qu'il étaitbondesignaler au public, d'après ce que nous avons de traduit à cette heure, l'individualité d'Edgar Poe, de ce cerveau étrange, puissant et malade; car c'est surtout pour les hommes comme Poe que les observateurs déconcertés ne savent plus où placer dans la tête humaine la ligne mystérieuse et subtile qui sépare si souvent l'intensité de la pensée de la maladie, et l'aberration du talent.

Et, en effet, Edgar Poe appartient à la famille de ces esprits chez qui les sensations, les manières de voir et presque la manière de souffrir, tout, enfin, est marqué au coin de cette originalité effrayante qui ne vient ni de la hauteur, ni de la profondeur, ni de l'expression inattendue du génie, mais qui semble venir

1. L'auteur écrivait ceci en 1853. Baudelaire fit paraître les Histoires extraordinaires en 1856 ; les Nouvelles Histoires extraordinaires en 1857; les Aventures d'Arthur Gordon Pym en 1858; Eurêka en 1864 ; les Histoires grotesques et sérieuses en 1865.

plutôt d'une différence spécifique dans la nature même de la pensée. Chamfort, ce rare esprit et cet esprit rare, qui n'a dit que des mots, semblables à des dentelures de glace, à des cristallisations qui brillent et qui blessent, Chamfort .écrit dans ses Pensées que « les femmes ont dans la tète un tiroir de moins que les hommes, mais dans le cœur une libre de plus ». En serait-il de même des hommes comme Poe? Qui pourrait le dire? Qui a jamais fait de ces anatomies morales pour lesquelles l'aide d'un scalpel n'existe pas? Mais ce qu'il y a de certain, c'est que ces hommes ont au cœur ou au cerveau, peu importe ! des choses inaccoutumées qui les distinguent de l'ordinaire nature humaine et les parquent en dehors de son grand courant d'intuitions simples et primitives. Visionnaires, si on en croit les gens positifs, ces sortes d'esprits dont Shakespeare, qui n'a rien oublié sur sa route, nous a donné l'idéal dans flamlet, et qui voient et regardent bien moins clans les choses que « dans l'œil de leur propre pensée (in the eye of my mind) », dit Hamlet, ressemblent à des peintres pour lesquels l'ordre du prisme serait renversé. Peut-être leur talent individuel, anormal, et à cause de cela d'autant plus mordant sur les imaginations communes, plonge-t-il sa racine dans quelque sombre et fixe manie, comme une fleur qui gagnerait des couleurs et des taches inconnues, si on en trempait le pied dans quelque poison? Êtres inouïs dont on aime jus-

qu'aux ténèbres, et dont la pensée, obscure toujours, s'étoile par moments comme le noir de la nuit ! ils ont la valeur de ces beaux éclairs d'horizon qui nous font pressentir deux mondes. En Allemagne, Hoffmann (1) était une de ces intelligences; Jean-Paul aussi, à un degré moindre ;Novalis etd'autres.plus nombreux qu'ailleurs dans ce pays de l'Abstraction et du Rêve. Edgar Poe, qui s'apparente par plusieurs côtés avec eux, peut être appelé l'Hoffmann ' de l'Amérique ; mais c'est un Hoffmann modifié par tout ce qui modifie invinciblement les esprits les plus substantiellement personnels, — je veux dire : la race dont on sort et la société dont on fait partie.

Or, il faut bien le reconnaître, rien n'était plus hostile au génie natif d'Edgar Poe que sa société et sa race, et les modifications que devaient naturellement lui imprimer ces deux tortionnaires de son génie devaient être si profondes qu'on s'étonne qu'elles n'aient pas été de véritables destructions; — la mort même de ses facultés ! Né avec les yeux retournés et dilatés du Voyant, Poe tenait par les ancêtres, l'éducation, les habitudes, toute cette seconde nature, à une société qui a le rayon visuel presque rectangulaire et qui ne l'applique qu'aux choses pratiques, géométriques et tangibles. Imagination emportée vers le merveilleux, le surnaturel, le fantastique, il rencontra

1 Le chapitre sur Hoffmann ne parut que trois ans plus tard.

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