‹ Littérature étrangèreChapitre 3 sur 20 · AVELLANEDA · texte numérisé non relu

AVELLANEDA

D'ordinaire, les traducteurs sont les très humbles et très petits serviteurs des grands génies ou des grands talents qu'ils traduisent ; ils sont les clairs de lune d'un astre étranger. Parfois même la lune est échancrée ; c'est un croissant à son décours et souvent encore dans le brouillard. Le génie bouffe de l'Italie a fait un quolibet sur les traducteurs : traduttore traditore,et le quolibet est européen. On y pense toujours quand on lit une œuvre traduite. Métier de dupe, affreux casse-tête, partie d'échecs jouée entre deux langues et entre deux esprits, toute traduction est une œuvre ingrate, difficile, à peu près impossible.

Pour ne citer qu'un seul exemple, traduire Milton fit blanchir les dernières papillotes de Chateaubriand.

1. Les Aventures de Don Quichotte, traduction de M. Germond de Lavigne.

Eh bien, voici un traducteur qui a réussi dans son œuvre et qui n'est pas le moins du monde, en matière de talent, le serviteur de l'homme qu'il a traduit, quoiqu'il lui ait rendu un fier service en le traduisant.

Le traducteur est M. Germond de Lavigne ; l'auteur traduit est Fernandès Avellaneda, le continuateur du Don Quichotte de Michel Cervantes, un de ces continuateurs qui peuvent être des réputations en Espagne, mais qu'en France, avant M. Germond de Lavigne, on ne connaissait presque pas.

Si le grand estropié qui fut Cervantes resta malheureux jusqu'à sa dernière heure, broyé par la Misère, cette divine marâtre qui pétrit si bien le génie et l'imbibe de ses meilleurs parfums, au moins son œuvre eut-elle, après sa mort, le bonheur qu'il ne connut pas, lui, pendant sa vie. Dès l'apparition du Don Quichotte, en 160o, sous Philippe 111, l'Espagne fut atteinte au milieu du cœur par le chef-d'œuvre, et toutes les fibres de cette nation spirituelle et passionnée tressaillirent. Mais le revers de la médaille de tout succès pour le génie, c'est l'imitation qu'il fait naître, et on n'attendit pas même la mort de Cervantes pour l'imiter. Soit cette admiration naïve comme en ont souvent les esprits qui vivent sur les idées d'un grand homme, car la moyenne de l'humanité n'est guère plus qu'une plèbe servile de rabâcheurs, soit la spéculation qui déchiqueté à son profit toute celé-

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brité nouvelle, les imitateurs de Cervantes se levèrent de toutes parts au premier coup de cloche de sa gloire. Il n'avait publié que les cinq premiers livres de son Don Quichotte; presque immédiatement les suites pullulèrent. Le livre d'Avellaneda est une de ces suites et de ces imitations.

Ainsi, Don Quichotte n'appartenait déjà plus au génie d'un homme. Il appartenait à l'Espagne. Ce peuple de mendiants se le partageait ! Don Quichotte entrait dans la littérature nationale d'Espagne comme le Cid des Romanceros. Bientôt, pour la gloire du vieux Cervantes, comme pour le gouvernement de Louis XIV, il n'y eut plus de Pyrénées. L'Europe lut le roman espagnol et fut ravie. Mais pour que rien ne manquât à la renommée de ce pauvre et charmant grand homme, à qui tout avait manqué pendant qu'il vivait, il lui naquit plus tard cette chose rare, ce hasard inouï, cette nonpareille des Florides en littérature, un traducteur, et un traducteur dans cette langue française, la langue polyglotte, qui universalise la pensée d'un homme en l'exprimant. Filleau de Saint-Martin traduisit Cervantes comme La Fontaine aurait pu le traduire. Homme de génie par l'expression autant que Cervantes lui-même, Filleau de Saint- Martin a, pour se consoler de son obscurité, la goutte d'ambre que Nodier a versée sur son nom. Charles Nodier, ce peseur d'or fin et cette mine d'or fin aussi* Charles Nodier a délivré à Filleau de Saint-Martin un

certificat de génie que l'avenir trouvera très bon avec une pareille signature.

Or, pour ceux que la destinée des livres fait rêver, il est curieux de voir la bienfaisance aveugle du ha sard s'étendre de l'œuvre originale à l'œuvre imitée, et le pastiche trouver son traducteur de grand talent, comme le chef-d'œuvre avait trouvé le sien. — Incontestablement, M. Germond de Lavigne est un traducteur de haute distinction et de merveilleuse aptitude ; mais cependant, nous devons l'avouer, il y a pour nous, entre lui et Filleau de Saint-Martin, à peu près la même différence qu'entre l'immortel auteur du Don Quichotte et Avellaneda, son continuateur.

Nous disons « pour nous », car M. de Lavigne est tellement épris de l'œuvre qu'il a traduite, qu'elle lui paraît certainement de niveau avec le livre de Cervantes. M. Germond de Lavigne ne juge point son auteur. Il l'aime. Si on jugeait, on n'aimerait peutêtre plus!... Chose habituelle, du reste. La plupart des traducteurs sont les Pygmalions des statues dont ils prennent l'empreinte. Ce sera une question longtemps encore de savoir si une traduction est possible quand l'homme qui la fait est de taille, d'aplomb et de sang-froid à juger de haut et l'œuvre et l'auteur qu'il reproduit et qu'il interprète. Pour bien traduire comme pour bien aimer, il faut la préoccupation, l'enthousiasme, la foi dans la valeur de ce qu'on traduit et de ce qu'on aime, et M. de Lavigne a tout cela.

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