LE POÈTE MOURANT
(Extraits,)
La coupe de mes jours s'est brisée encor pleine; Ma vie à longs soupirs s'enfuit à chaque haleine,
Ni larmes ni regrets ne peuvent l'arrêter; Et l'aile de la mort sur l'airain qui me pleure En sons entrecoupés frappe ma dernière heure: Faut-il gémir ? faut-il chanter ?
Chantons puisque mes doigts sont encor sur la lyre, Chantons puisque la mort, comme au cygne, m'inspire
Au bord d'un autre monde un cri mélodieux.
C'est un présage heureux donné par mon génie:
Si notre âme n'est rien qu'amour et qu'harmonie, Qu'un chant divin soit ses adieux.
Le poète est semblable aux oiseaux de passage. Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,
Qui ne se posent point sur les rameaux des bois; Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde, Ils passent en chantant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix.
Jamais aucune main sur la corde sonore Ne guida dans ses jeux ma main novice encore; L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel: Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente. L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante. L'abeille à composer son miel.
Dans le stérile espoir d'une gloire incertaine L'homme livre, en passant, au courant qui l'entraîne
Un nom de jour en jour dans sa course affaibli; De ce brillant débris le flot du temps se joue: De siècle en siècle il flotte, il avance, il échoue Dans les abîmes de l'oubli.
Je jette un nom de plus à ces flots sans rivage, Au gré des vents du ciel, qu'il s'abîme ou surnage. En serai-je plus grand ? Pourquoi ? Ce n'est qu'un nom.
Le cygne qui s'envole aux voûtes éternelles Amis, s'informe-t-il si l'ombre de ses ailes Flotte encor sur un vil gazon ?
Mais pourquoi chantais-tu ? Demande à Philomèle Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle
Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant Je chantais, mes amis, comme l'homme respire, Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire.
Comme l'eau murmure en coulant.
N'inscrivez point de nom sur ma demeure sombre: Du poids d'un monument ne chargez pas mon ombre;
D'un peu de sable hélas I je ne suis point jaloux. Laissez-moi seulement à peine assez d'espace Pour que le malheureux qui sur ma tombe passe Puisse y poser les deux genoux.
Souvent, dans le secret de l'ombre et du silence, Du gazon d'un cercueil la prière s'élance
Et trouve l'espérance à côté de la mort.
Le pied sur une tombe on tient moins à la terre, L'horizon est plus vaste, et, l'âme, plus légère, Monte au ciel avec moins d'effort.
Bientôt . . . Mais de la mort la main lourde et muette Vient de toucher la corde; elle se brise et jette
Un son plaintif et sourd dans le vague des airs. Mon luth glacé se tait . . . Amis, prenez le vôtre, Et que mon âme encor passe d'un monde à l'autre Au bruit de vos sacrés concerts.