TRISTESSE
J'ai perdu ma force et ma vie^ Et mes amis et ma gaîté; J'ai perdu jusqu'à la fierté.
Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie; Quand je Tai comprise et sentie J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est étemelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde; Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
CASIMIR BELAYIGNE.
MORT DE JEANNE D'aRC.
Silence au camp ! la vierge est prisonnière ;
Par un injuste arrêt Bedford croit la flétrir : Jeune encore, elle touche à son heure dernière • • •
Silence au camp ! la vierge va périr.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers ?
Pour qui ces torches qu'on excite ?
L'airain sacré tremble et s'agite . . .
D'où vient ce bruit lugubre ? où courent ces guerriers
Dont la foule à longs flots roule et se précipite
La joie éclate sur leurs traits !
Sans doute l'honneur les enflamme ; Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais : Non, ces guerriers sont des Anglais
Qui vont voir mourir une femme.
Qu'ils sont nobles dans leur courroux !
Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves : " Qu'elle meure ! elle a contre nous Des esprits infernaux suscité la magie . . ."
Lâches ! que lui reprochez-vous ?
D'un courage inspiré Ja brûlante énergie, L'amour du nom français, le mépris du danger,
26o LITTÉRATURE FRANÇAISE.
Voilà sa magîe et ses charmes.
En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir T étranger?
Du Christ avec ardeur, Jeanne baisait l'image ; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents, Au pied de l'échafaud, sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta. Quand, debout sur le faîte, Elle vit ce bûcher qui Fallait dévorer.
Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête, Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête. Et se prit à pleurer.
Ah ! pleure, fille infortunée !
Ta jeunesse va se flétrir Dans sa fleur trop tôt moissonnée i Adieu, beau ciel, il faut mourir !
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes.
Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs;
Et ta chaumière et tes compagnes.
Et ton père expirant sous le poids des douleurs.
Chevaliers, parmi vous qui combattra pour elle ? N'osez-vous entreprendre une cause si belle ? Quoi ! vous restez muets ! aucun ne sort des rangs ! Aucun pour la sauver ne descend dans la lice ! Puisqu'un forfait si noir les trouve indifférents
Tonnez, confondez l'injustice, Cieux, obscurcissez-vous de nuages épais; Eteignez sous leurs flots les feux du sacrifice,
Ou guidez au lieu du supplice, A défaut du tonnerre, un chevalier français.
Après quelques instants d'un horrible silence, Tout à coup le feu brille, il s'irrite il s'élance . • . Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé:
A travers les vapeurs d'une fumée ardente,
Jeanne, encor menaçante.
Montre aux Anglais son bras à demi consumé.
Pourquoi reculer d'épouvante ?
Anglais, son bras est désarmé.
La flamme l'environne et sa voix expirante Murmure encore: ** O France ! ô mon roi bien-aimé ! "
Qu'un monument s'élève au lieu de ta naissance, O toi qui des vainqueurs renversas les projets ! La France y portera son deuil et ses regrets,
Sa tardive reconnaissance; Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès; Puissent croître avec eux ta gloire et sa puissance ! Que sur l'airain funèbre on grave des combats, Des étendards anglais fuyant devant tes pas, Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes. Venez, jeunes beautés ! venez, braves soldats ! Semez sur son tombeau les lauriers et les roses. Qu'un jour le voyageur, en parcourant les bois. Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie:
" A celle qui sauva le trône et la patrie, £t n'obtint qu*un tombeau pour prix de ses exploits ! "
ALFRED DE YIGNT.