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LITTÉRATURE DE LA RÉVOLUTION

On peut à peine dire qu'il y a eu une littérature de la Révolution. Il y avait alors en France une activité fiévreuse, dévorante et si dramatique que, quand on demandait au poète Lemierre pourquoi il ne faisait plus de tragédies, il répondait: "A quoi bon? La tragédie court la rue.**

Les œuvres qui demandent du calme, du recueillement, de la méditation et du temps, ne pouvaient pas éclore dans une atmosphère surchauffée, au milieu du bouleversement général, sous le régime de la Terreur. On était trop pressé de vivre, et la vie était trop incertaine pour les travaux littéraires proprement dits. Cependant il y avait trop d'idées en l'air, trop de passions dans les cœurs, pour que les événements, qui s'accomplirent alors, n'aient pas fortement remué les hommes, formé ou déformé les caractères, et exercé, en les inspirant, une influence plus ou moins profonde sur certaines œuvres de l'esprit.

Le premier effet, et le plus sensible, a été Tessor de l'éloquence appliquée à la discussion des que8tioQ9 politi(^ues,

L'homme, qui éclipsa tous les autres à la tribune de TAssemblée Constituante, est Mirabeau. Il a laissé la réputation d'un des orateurs les plus remarquables et les plus puissants depuis Démosthènes. Il Tétait en effet; tous ceux, qui ont entendu "le monstre," portent témoignage de la force et de l'autorité irrésistibles de sa parole. Il avait tout ce qu'il fallait pour entraîner et pour dominer, sauf l'ascendant d'un caractère irréprochable. S'il avait eu cela, il aurait dirigé le peuple, réglé le cours des événements et détourné bien des malheurs et bien des crimes. Ses discours sont tout pleins du souffle puissant qui emportait alors les hommes et les choses. On en a retenu des mots bien connus, comme, par exemple, quand il dit au marquis de Dreux-Brézé, grand-maître des cérémonies, chargé par le roi de dissoudre les États-Généraux : " Allez dire à celui qui vous envoie que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes," et encore, plus tard, dans une occasion bien différente et répondant à de graves accusations : " Et moi aussi, on voulait il y a peu de jours me porter en triomphe, et maintenant on crie dans les rues la grande trahison du comte de

Mirabeau ! Je n'avais pas besoin de cette leçon

pour savoir qu'il est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne."

Ce que les orateurs — Mirabeau, l'abbé Maury, les Girondins Vergniaud, Cazalès, Barnave et d'autres — demandaient à l'ascendant de la parole, quelques écrivains le demandèrent à la plume, en se faisant, dans des écrits politiques et dans des pamphlets célèbres, les organes des opinions, des aspirations et des espérances de leur parti.

Les plus remarquables sont l'abbé Sieyès et Camille Desmoulins.

Sieyès était surtout un penseur. Il serait un grand homme s'il avait eu pour l'action autant dç capacité

que pour la pensée. Il ne laissa pas d'avoir sur les événements une influence considérable. Sa fameuse brochure sur le Tiers-Etat en indiqua la signification et le but. Elle peut se résumer en ces mots : Qu'estce que le Tiers-Etat ? Rien. Que doit-il être ? Tout. Camille Desmoulins, un des enfants terribles de la Révolution, était un pamphlétaire éloquent et un écrivain de talent. Il aurait pu se faire une renommée durable et respectée, s'il avait su régler l'usage de ses brillantes facultés, gouverner son imagination, écarter ses préjugés, modérer ses passions et sa colère. Il gaspilla son esprit et son temps dans d'innombrables écrits éphémères, au début le pamphlet de la France libre, et à la fin le Vieux Cordelier, où il essaya de réparer le mal qu'il avait fait dans l'intervalle ; c'est lui qui jeta à Mirabeau, son ami de la veille, qu'on soupçonnait avoir été acheté par la cour, ces sanglantes paroles : " Tu as beau me dire que tu n'as pas reçu d'or ; si tu en as reçu, je te méprise ; si tu n'en as pas reçu, je t'ai en horreur."

La Némésis révolutionnaire, qui répandit des flots de sang, tarit, en quelque sorte, la source de la poésie. Elle a tué des poètes, elle n'en a pas produit. Ce n'est pas elle qui inspira la Marseillaise et le Chant du Départ ; c'est l'esprit patriotique. L'auteur du Chant du Départ était Marie Joseph Chénier, le frère d'André, une des dernières et des plus regrettables victimes du règne de la Terreur. Son génie, qui n'était d'ailleurs que de deuxième ordre, a quelquefois eu des accents de poète révolutionnaire. Il se manifeste avec ce caractère dans la tragédie de Timoléon. On y trouve des sentiments d'honnête homme et de citoyen courageux exprimés dans de beaux vers, comme quand Timoléon dit :

Songeons que la terreur ne fait que des esclaves; et, en déplorant, sous le nom de Corinthe, les malheurs de la France,

La tyrannie altière et de meurtres avide, D*un masque révéré couvrant son front livide, Usurpant sans pudeur le nom de liberté, Roule au sein de Corinthe son char ensanglanté.

Les événements de la Révolution, remplis pour nous d'un intérêt si dramatique, n'ont pas manqué de vivement impressionner les contemporains, et ils sont devenus une féconde source d'inspiration pour ceux qui en ont été les témoins intelligents ou les héroïques victimes.

Une de ces dernières a été Mme. Roland, la femme du ministre de l'intérieur Roland (1792) et l'ardente amie des Girondins. Elle partagea leurs luttes, leurs revers et leur triste sort. Enfermée dans la prison de l'Abbaye, ensuite dans celle de Sainte-Pélagie, elle y attendit, pendant cinq mois, avec une inébranlable fermeté, l'arrêt qui l'envoya à la guillotine. Elle occupa les loisirs de sa prison à divers écrits, dont le plus connu et le plus intéressant est ses Mémoires. Elle y raconte sa vie, depuis les jours de son enfance jusqu'à son entrée sur la scène de l'histoire, avec une si parfaite sérénité, avec une telle fraîcheur d'impressions, un tel charme de souvenirs, qu'on oublie en les lisant dans quel lieu ils furent écrits, dans quels jours et en quelle situation. Elle aurait pu se soustraire à l'horreur du supplice par le suicide, elle en avait eu l'idée, mais, au dernier moment, elle y renonça afin de laisser un exemple et une leçon de plus par une mort courageuse de victime.

Quelques professeurs se sont inspirés de la Révolution dans leur enseignement, et quelques écrivains s'y rattachent, soit par le sujet qu'ils traitent, soit par les opinions qu'ils expriment, comme partisans ou comme adversaires du nouvel état des choses. La Harpe, dans §on Cours de littérature, Mounier, dans son livre des

Recherches sur les causes qui ont empêché les Français d'être libres, le comte Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la France, font, chacun à sa manière, le procès aux hommes, bien ou mal inspirés, qui, par leur initiative, leur coopération et leur influence, sont plus ou moins responsables de la chute de la monarchie et des événements qui la suivirent.

Les principes et les procédés de la Révolution française n'étaient pas faits pour plaire aux rois et aux potentats. Ils en craignaient la contagion, et se lancèrent sur la France à la tête de formidables coalitions. La conséquence en fut, chez les Français, une tension extraordinaire de la fibre patriotique.

Le pays eut besoin de soldats ; des légions de volontaires répondirent à son appel, et l'on put dire, un certain moment, que ce qu'il y avait de plus noble en France était sous les drapeaux. Ces soldats avaient besoin de chefs habiles, ardents et enthousiastes. Ils les eurent, et, après l'éloquence politique, l'éloquence militaire prit un essor inusité. Des généraux de tout âge, et fréquemment sortis des plus humbles conditions, surent faire retentir, dans leurs proclamations, leurs bulletins et leurs ordres du jour des accents qui électrisaient les cœurs et exaltaient les courages. Celui, qui est au premier rang par ses victoires, l'est aussi par l'éloquence, le général Bonaparte. Malheureusement ses fières harangues et ses brillantes victoires sont un acheminement à l'empire. Le grand soldat de la République devient le despotique empereur Napoléon. On a dit de lui qu'il est la Révolution fait homme. Peut-être! Mais on y chercherait en vain ce qui devrait caractériser un vrai fils de cette révolution, l'incarnation des grands principes, qu'après la Révolution d'Amérique elle a proclamés au monde, sans pouvoir les y faire triompher ; Liberté, Egalité, Fraternité.

GLANURES Parmi les Prosateurs et les Poètes du i8^ Siècle.

YOLTAIBE.

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