‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 26 sur 153 · SUITE DES ANECDOTES · texte numérisé non relu

SUITE DES ANECDOTES

Extraits du Chapitre XXVI IL

Louis XIV avait dans l'esprit plus de justesse et de dignité que de saillie; et d'ailleurs on n'exige pas qu'un roi dise des choses mémorables, mais qu'il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c'est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se rendre agréable à tous ceux qui l'approchent. On ne peut faire du bien à tout moment, mais on peut toujours dire des choses qui plaisent II s'en était fait une heureuse habitude: c'était, entre lui et sa cour, un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces, sans jamais se dégrader, et de tout ce que l'empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l'air

de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d'une attention et d'une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans, et il ne perdit jamais l'occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l'amour propre en excitant l'émulation, et qui laissent un long souvenir.

Un jour madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui était trèslaid, plaisanta beaucoup et très-haut sur sa laideur. " Je le trouve. Madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume, car c'est un des plus braves."

Un officier général, homme un peu brusque, et qui n'avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui Tavait pourtant récompensé autant qu'on peut le faire pour un bras cassé: "Je voudrais avoir perdu aussi Tautre, dit-il, et ne plus servir Votre Majesté, — J'en serais bien fâché pour vous et pour moi," lui répondit le roi; et ce discours fut suivi d'une grâce qu'il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d'un prince, qu'il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.

Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptus, aux chansons agréables; et quelquefois même il faisait sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue, comme celle-ci:

Chez mon cadet de frère

Le chancelier Serrant N'est pas trop nécessaire;

Et le sage Boifranc Est celui qui sait plaire.

Et cette autre qu'il fit en congédiant un jour le conseil:

Le conseil à ses yeux a beau se présenter;

Sitôt qu'il voit sa chienne, il quitte tout pour elle:

Rien ne peut l'arrêter

Quand la chasse l'appelle.

Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de Tesprit faisaient un des plaisirs de sa cour, qu'il entrait dans ces plaisirs, et qu'il savait dans le particulier vivre en homme, aussi bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.

Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu'un roi les aime, parce qu'alors il s'efforce de les mériter: mais Louis XIV ne les recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu'elle proposait pour ses prix, lui fit voir celui-ci: "Quelle est, de toutes les vertus du roi, celle qui mérite la préférence ? " le roi rougit, et ne voulut pas qu'un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault; mais c'était dans les beaux jours de sa gloire, dans le temps où l'ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace par reconnaissance, et Ovide par une indigne faiblesse, prodiguèrent à Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien moins mérités.

Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu, à quelqu'un des courtisans, " Dites à M. le cardinal que je me connais mieux en vers que lui," jamais ce ministre ne lui eût pardonné ; c'est pourtant ce que Despréaux dit tout haut au roi, dans une dispute que s'éleva sur quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. " Il a raison, dit le roi, il s'y connaît mieux que moi."

Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un de ces hommes de plaisirs qui se font un mérite d'une liberté cynique ; il le logeait à Versailles dans son appartement : on l'appelait communément Villiers- Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis XIV, en musique, en peinture, en

architecture, en jardins. Le roi plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s'exprimait en termes peu mesurés : ** Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma maison pour venir s'y moquer de tout ce que je fais." L'ayant rencontré un jour dans les jardins : " Hé bien! lui dit-il en lui montrant un de ses nouveaux ouvrages, cela n'a donc pas le bonheur de vous plaire ? — Non, répondit Villiers. — Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui n'en sont pas si mécontents. — Cela peut être, repartit Villiers, chacun a son avis." Le roi en riant répondit : ** On ne peut pas plaire à tout le monde. "

Un jour Louis XIV jouant au tric-trac, il y eut un coup douteux ; on disputait ; les courtisans demeuraient dans le silence : le comte de Grammont arrive. " Jugez-nous, lui dit le roi. — Sire, c'est vous qui avez tort, dit le comte. — Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de savoir ce dont il s'agit ? — Eh ! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient donné gain de cause ? "

{Sihle de Louis XIV.)

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