‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 74 sur 153 · EDOUARD LABOULAYE · texte numérisé non relu

EDOUARD LABOULAYE

Histoire des Etats-Unis d'Amérique. — Les Etats- Unis et la France. — Paris en Amérique.

LOUIS BLANC. (1818-1884.) Histoire de dix ans (1830- 1840).

YICTOR COUSIN.

Victor Cousin naquit à Paris en 1792. Il était, comme J. J. Rousseau, le fils d'un horloger. Il fit au lycée Charlemagne les études les plus brillantes, entra ensuite à l'Ecole Normale qui venait de s'ouvrir, et fut le premier de la première promotion. A sa sortie il fut nommé répétiteur pour la littérature, sous Villemain, qui avait été son maître. En 1815 il fut appelé, par Royer-Collard, comme suppléant à la chaire de philosophie. Il avait 23 ans.

Son enseignement eut un grand éclat à côté de celui de Guizot et de Villemain. Il enlevait en éblouissant. Aucun professeur ne savait mieux classer les questions, les annoncer, et mener ses auditeurs où il voulait. Il était surtout orateur, le danger est grand pour la philosophie ; il était un peu poète, le danger est plus grand encore. Il possédait l'art de bien composer, de bien développer, d'expliquer en style élevé et clair, comme dit M. Taine, des vérités moyennes, c'est-à-dire des lieux communs.

Quand il débuta dans la chaire de philosophie, il n'avait d'autre éducation philosophique que celle qu'il devait à ses maîtres de l'Ecole Normale et de la Faculté des lettres, Laromiguière et Royer-Collard. A ces deux maîtres il en ajouta un troisième, Maine

de Biran. Laromiguière lui fit connaître la philosophie de Locke et de Condillac, la philosophie des sensations, et Royer-Collard la philosophie écossaise, la philosophie de la raison. Avec Maine de Biran il étudia surtout les phénomènes de la volonté. Ensuite il s'adressa à l'Allemagne. Il alla à Munich en 1818 et connut Schelling et Hegel. Emporté par la métaphysique allemande, il se trouva un moment panthéiste, ou très voisin du panthéisme.

Son brillant enseignement attira autour de sa chaire un auditoire nombreux. Comme il fut plus tard l'objet de vives critiques, il est intéressant de recueillir de la bouche de ses élèves un témoignage impartial de l'influence qu'il exerçait. Un des plus célèbres, Théodore Jouffroy, et qui n'a pas toujours été dans les meilleurs rapports avec lui, dit que Cousin apprenait à ses élèves à penser par eux-mêmes, et à le faire avec liberté et originalité. " Je sortis de ses mains sachant très peu, mais capable de chercher et de trouver, et dévoré par l'ardeur de la science et de la foi en moimême."

Ce témoignage est confirmé par celui de Damiron, camarade de Jouffroy à l'Ecole. " Ce qu'il y avait

d'excellent dans sa méthode c'est qu'il se plaisait

à voir ses disciples user largement de leur indépendance ; il voulait des hommes qui aimassent à penser par eux-mêmes, et non des dévots qui n'eussent d'autre foi que celle qu'il leur donnait."

La philosophie à laquelle son nom est resté attaché, c'est l'éclectisme.

Le principe d'où il part c'est que l'esprit humain ne commet point d'erreurs complètes et que tout système philosophique renferme une part de vérité. Le but de l'éclectisme consiste à prendre dans chaque système cette part de vérité, et à construire avec cela un système qui laisse de côté toutes les erreurs, et ne renferme que des vérités.

Cette prétention a soulevé de graves objections, et, en somme, il n'en est résulté d'autre bien permanent

que l'application de Thistoire à la philosophie. Pour prendre le vrai dans chaque système il faut connaître ce système, et par la force des choses autant que par aptitude et goût, Cousin est devenu le créateur de l'histoire de la philosophie.

En 1820 le gouvernement, adoptant des mesures réactionnaires, à la suite de l'assassinat du duc de Berry, supprima le cours de Cousin, comme celui de Guizot, et la chaire de philosophie resta vide pendant huit années. Dans cette retraite forcée Cousin s'occupa de travaux philosophiques. Il publia les œuvres de Descartes et traduisit les Dialogues de Platon et les manuscrits de Proclus.

Rendu à sa chaire par M. de Martignac en 1828 Cousin recommença une nouvelle suite de triomphes oratoires. Après la révolution de 1830 il renonça à son enseignement et fut nommé membre du conseil royal de l'instruction publique. Il en fut un des membres les plus énergiques et les plus actifs, et eut pour sa part la direction et le gouvernement de l'enseignement philosophique. Il entreprit de le séculariser, de l'affranchir de la tutelle ecclésiastique.

En 1852 la philosophie succomba avec la liberté. Cousin fut mis à la retraite et remplacé au conseil supérieur de l'instruction publique. Son œuvre fut interrompue et en apparence supprimée, mais il avait créé une tradition qu'un illustre ministre, M. Duruy, rappela à la vie en 1863, en rendant à la philosophie la place qui lui était due et où elle s'est maintenue dans l'enseignement, en y conciliant les qualités que réclamaient pour elle ses premiers maîtres: l'indépendance et la sagesse.

Victor Cousin n'a pas seulement été professeur et philosophe; il a été aussi critique et littérateur. Quelques uns même disent qu'il n'a été que cela. Ce qui est certain, c'est qu'il avait beaucoup de goût et de talent pour la littérature proprement dite. Il s'y est fait une place considérable par les œuvres suivantes: Rapport sur la nécessité d'une nouvelle édition de

Pascal, la jeunesse de Mme. de Longueville, la marquise de Sablé, la duchesse de Chevreuse, Mme. de Hautefort, etc. Le choix des sujets dont traitent ces livres indique qu'il avait une préférence marquée pour le 17® siècle.

Le livre caractéristique de Cousin est le Vrai, le Beau et le Bien. C'est le cours de philosophie qu'il fit en 181 8, mais tout-à-fait remanié et changé. Comme œuvre philosophique, il ne satisfait pas les philosophes. Il y a, à leur gré, trop peu de métaphysique, trop d'esthétique et de morale; ils y trouvent moins le ton d'un chercheur de vérités que d'un prédicateur. Comme œuvre littéraire, la critique n'en dit que du bien. C'est un livre qui restera comme un noble et élégant monument de l'idéalisme platonicien mis à la portée de tous, d'une éloquence remarquable, dont le caractère est d'élever et d'agrandir l'homme. Il y a certaines pages sur le beau qui comptent parmi les plus belles qui aient été écrites en français.

Taine dit qu'il est né deux cents ans trop tard; c'est un fils du 17® siècle égaré dans un autre.

Il mourut en 1867, à l'âge de 75 ans. Les temps et les idées avaient bien changé, et le contraste était grand entre les applaudissements qui avaient salué son début et l'indifférence au milieu de laquelle s'écoulèrent ses derniers jours.

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