EMILE FAGUET
Les Grands Maîtres du 17^ siècle. — Notes sur le théâtre contemporain. — Le Dix-huitième siècle. — Etudes littéraires sur le 19^ siècle.
FERDINAND BBUNETIÈBE. (1840-)
Etudes critiques sur THistoire de la Littérature française. — Histoire et Littérature. — Nouvelles questiops de critique. — Le Roman naturaliste.
JULES LEMAITBE. (1858-)
Les Contemporains. — Impressions de théâtre.
EMILE AUGIEB.
Emile Augier naquit à Valence (Département de la Drôme) en 1820 et mourut en 1890. Un critique a dit que toute sa biographie tient dans ces quelques mots : " Il ne lui est rien arrivé. Il n'a eu à souffrir ni de la vie ni de Tordre social. Il appartenait à une famille aisée. Il a eu des débuts faciles, une carrière heureuse, et s'est toujours tenu en belle humeur et en belle santé."
Sa première comédie en vers, la Ciguë, fut représentée en 1844, et eut beaucoup de succès. C'était à l'époque de la lutte des classiques et des romantiques. Son tempérament et son respect de la tradition le rapprochaient de ceux-là; en définitive malgré le goût et l'attachement qu'il avait pour Ponsard, leur coryphée, il se tint sur la réserve et n'aliéna pas son indépendance.
Dans les pièces qu'il écrivit après la Ciguë, le Joueur de flûte, l'Aventurière, Gabrielle, la Jeunesse, Philiberte, on trouve des qualités et des traits, qui le rattachent aux deux écoles. S'il est classique par la simplicité, par la sobriété et la précision, il est romantique par la rêverie et l'imagination. Il subit alors l'influence d'Alfred de Musset plus que de tout autre écrivain. Il s'en affranchit sans peine, et à partir du Gendre de M. Poirier quitta la fantaisie, la comédie sentimentale, et fut entièrement lui-même en adoptant résolument la comédie de mœurs.
La faculté qui domine chez lui, c'est le bon sens. Tout ce qui choque le bon sens le blesse. Il n'entend rien à certains états du cœur et de Tâme. En dehors des sentiments simples et des affections régulier^, tout lui paraît trompeur, dangereux ou mauvais. Il n'aime pas le romanesque. Le monde réel lui suffit; il n'y cherche même rien d'imprévu ni d'extraordinaire. Ses impressions, ses opinions sont plus ou moins celles de tout le monde. Il disait que " la force du théâtre consiste à être l'écho retentissant des chuchotements de la société, à formuler le sentiment général encore vague, à diriger l'observation confuse du plus grand nombre." S'il renonça au théâtre, dans toute la vigueur de son talent, c'est qu'il n'était plus en communion d'esprit avec le public et se sentait " dépaysé dans son pays." Les mœurs et le langage lui paraissaient changés: n'en pouvant plus être le porte-parole, il se tut.
Ses pièces sont composées avec logique, construites avec unité et se tiennent bien debout. Où l'inspiration manque, l'art y supplée. Augier est éloquent sans emphase, pathétique sans exagération, sensé sans banalité, original sans excentricité. Il est gai, et n'est point cynique; sa plaisanterie ne blesse jamais la bienséance, ses personnages gardent, même dans les situations extrêmes, le naturel de l'allure et du maintien, et il les sait faire parler également bien en prose, avec une mâle correction, et en vers, avec une énergie élégante.
Il trouva l'idée du Gendre de M. Poirier (1854), qui a contribué à sa popularité plus qu'aucune autre de ses œuvres, dans une scène du roman de Jules Sandeau, Sacs et Parchemins, et l'écrivit en collaboration avec l'élégant romancier. Elle est prise dans un fait permanent de notre état social, la rivalité de la noblesse et de la richesse; elle est mordante sans injustice, et amusante sans méchanceté. L'auteur y atteignit un degré de perfection qu'il n'a point dépassé.
Il y a des critiques qui la regardent comme la meilleure comédie de notre époque.
Jean de Thommeray (1875), autre roman de J. Bandeau, fut aussi porté sur la scène sous le patronage des deux écrivains amis. Dans ses autres pièces, qui lui appartiennent en propre, le Mariage d'Olympe
Îi^55)> l^s Lionnes pauvres (1858), les Effrontés 1861), le Fils de Giboyer (1862), Maître Guérin (1864), la Contagion (1866), Madame Caverlet (1876), les Fourchambault (1878), Augier a abordé vivement rhistoire morale de son temps et touche aux questions les plus graves qui intéressent la constitution de la famille. Il met en scène quelques uns des vices qui ont toujours existé dans la société, mais qui sont devenus plus communs et plus effrontés dans la nôtre.
L'argent et la corruption sont les ennemis auxquels il fait une guerre implacable; il expose à la sévérité de notre jugement les aventuriers et les corrupteurs de tout sexe et de toute catégorie, et par ses cris répétés contre les entreprises de l'intrigue ou de la perversité il a bien servi la cause de la morale et de la famille. Nulle œuvre n'est plus riche que la sienne en figures prises directement à la réalité. Elle forme un tableau saisissant des mœurs qui ont été celles de la France à une certaine date.
L'art d'Augier a été comparé à celui de Balzac. Les analogies sont en effet des plus frappantes. Augier fait au théâtre, comme Balzac avait fait par le livre, le roman de l'inventeur, de l'usurier, du brasseur d'affaires, du parvenu, etc. Ses personnages sont en général bien construits et fortement accentués; mais ils sont plus nombreux que variés; il leur manque à presque tous quelque chose, qui distingue une physionomie de toute autre, et la classe à part en l'élevant à la hauteur d'un type véritable. La gloire suprême de l'auteur dramatique consiste à laisser, après lui, une de ces créations qui résument des portions entières de la nature humaine, et donnent un nom inoubliable à un de ses vices ou à une de ses vertus.