‹ Littérature française: deuxième annéChapitre 91 sur 153 · BONAPARTE À LA MALMAISON. — SON DÉPART · texte numérisé non relu

BONAPARTE À LA MALMAISON. — SON DÉPART

Si un homme était soudain transporté des scènes les plus bruyantes de la vie au rivage silencieux de

l6o LITTÉRATURE FRANÇAISE.

rOcéan glacé, il éprouverait ce que j'éprouve auprès du tombeau de Napoléon, car nous voici tout-à-coup au bord de ce tombeau.

Sorti de Paris le 29 juin, Napoléon attendait à la Malmaison Tinstant de son départ de France. Cette demeure était vide. Joséphine était morte. Bonaparte, dans cette retraite, se trouvait seul. Là il avait commencé sa fortune, là il avait été heureux; là, il s'était enivré de Fencens du monde; là du sein de son tombeau partaient les ordres qui troublaient la terre. Dans ces jardins où naguère les pieds de la foule râtelaient les allées sablées, l'herbe et les ronces verdissaient; je m'en étais assuré en m'y promenant. Déjà, faute de soins, dépérissaient les arbres étrangers; sur les canaux ne voguaient plus les cygnes noirs de rOcéanie, la cage n'emprisonnait plus les oiseaux des tropiques; ils s'étaient envolés pour aller attendre leur hôte dans leur patrie.

Bonaparte aurait pu cependant trouver un sujet de consolation en tournant les yeux vers ses premiers jours; les rois tombés s'affligent surtout parcequ'ils n^aperçoivent en amont de leur chute qu'une splendeur héréditaire et les pompes de leur berceau, mais que découvrait Napoléon antérieurement à ses prospérités ? la crèche de sa naissance dans un village de Corse. Plus magnanime en jetant le manteau de pourpre, il aurait repris avec orgueil le sayon du chevrier; mais les hommes ne se replacent point à leur origine quand elle fut humble; il leur semble que l'injuste ciel les prive de leurpatrimoine, lorsqu'à la loterie du sort ils ne font que perdre ce qu'ils avaient gagné, et néanmoins la grandeur de Napoléon vient de ce qu'il était parti de lui-même: rien de son sang ne l'avait précédé et n'avait préparé sa puissance. A l'aspect de ces jardins abandonnés, de ces chambres déshabitées, de ces galeries fanées par les fêtes, de ces salles où les chants et la musique avaient cessé. Napoléon pouvait repasser sur sa carrière: il pouvait se demander si avec un peu plus de modération il n'aurait pas

PROSATEURS. ï6î

conservé ses félicités. Des étrangers, des ennemis, ne le bannissaient pas maintenant; il ne s'en allait pas quasi vainqueur, laissant les nations dans l'admiration de son passage, après la prodigieuse campagne de 1814; il se retirait battu. Des Français, des amis, exigeaient son abdication immédiate, pressaient son départ, ne le voulaient plus même pour général, lui dépêchaient courriers sur courriers, pour l'obliger à quitter le sol sur lequel il avait versé autant de gloire que de fléaux.

A cette leçon si dure se joignaient d'autres avertissements: les Prussiens rôdaient dans le voisinage de la Malmaison. Blucher, aviné, ordonnait, en trébuchant, de pendre le conquérant qui avait mis le pied sur le cou de rois, La rapidité des fortunes, la vulgarité des mœurs, la promptitude de l'élévation et de l'abaissement des personnages modernes ôtera, je le crains, à notre temps; une partie de la noblesse de l'histoire : Rome et la Grèce n'ont point parlé de pendre Alexandre et César.

Napoléon quitta la Malmaison accompagné des généraux, Bertrand, Rovigo et Becker, ce dernier en qualité de surveillant ou de commissaire. Chemin faisant, il lui prit envie de s'arrêter à Rambouillet. Il en partit pour s'embarquer à Rochefort, comme Charles X pour s'embarquer à Cherbourg; Rambouillet, retraite inglorieuse, où s'éclipsa tout ce qu'il y eut de plus grand, en race et en homme, lieu fatal où mourut François I«% où Henri III, échappé des Barricades, coucha tout botté en passant, où Louis XVI a laissé son ombre! Heureux Louis, Napoléon et Charles, s'ils n'eussent été que les obscurs gardiens des troupeaux de Rambouillet.

Arrivé à Rochefort, Napoléon hésitait: la commission executive envoyait des ordres impératifs: " Les garnisons de Rochefort et de la Rochelle doivent, disaient les dépêches, prêter main-forte pour faire embarquer Napoléon .... Employez la force faitesle partir .... ses services ne peuvent être acceptés." Les services de Napoléon ne pouvaient être acceptés.

l62 LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Et n*aviez-vous pas accepté ses bienfaits et ses chaînes ? Napoléon ne s'en allait point: il était chassé, et par qui ?

Moi qui crois à la légitimité des bienfaits et à la souveraineté du malheur, si j'avais servi Bonaparte, je ne Taurais pas quitté, je lui aurais prouvé par ma fidélité, la fausseté de ses principes politiques; en partageant ses disgrâces, je serais resté auprès de lui, comme un démenti vivant de ses stériles doctrines, et du peu de valeur des droits de la prospérité.

Depuis le premier juillet, des frégates l'attendaient dans la rade de Rochefort; des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs inséparables d'un dernier adieu, l'arrêtèrent. Il laissa le temps à la flotte anglaise d'approcher; il pouvait encore s'embarquer sur deux lougres qui devaient joindre en route un navire danois (c'est le parti que prit son frère Joseph), mais la résolution lui faillit en regardant le rivage de France. Il avait aversion d'une république: l'égalité et la liberté des Etats-Unis lui répugnaient. Il penchait à demander un asile aux Anglais: "Quel inconvénient trouvez-vous à ce parti! disait il à ceux qu'il consultait. — L'inconvénient de vous déshonorer, lui répondit un officier de marine; vous ne devez pas même tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler pour vous montrer à un shilling par tête. " (Mémoires d ' Outre-tombe, )

Page 1