‹ Litterature italienneChapitre 11 sur 56 · I. L'œuvre de Giosuè Carducci, 479. — II. La poésie · texte numérisé non relu

I. L'œuvre de Giosuè Carducci, 479. — II. La poésie

III. Le roman et le théâtre, 489. — IV. La critique et l'histoire liHéraire, 498.

Index des .noms propres 507

Le simple exposé chronologique des faits qui constituent l'histoire littéraire d'un peuple risque fort d'être incomplet, confus, par suite peu instructif, s'il n'est éclairé par quelques idées générales, et divisé en un certain nombre de périodes, destinées à faire mieux saisir la physionomie et l'enchaînement des phénomènes, l'évolution du goût, de la mode et des genres, en un mot la marche de la pensée et de l'art.

Cette vérité, banale en elle-même et applicable à bien d'autres études, s'impose à l'esprit avec une évidence particulière, lorsque l'on entreprend de tracer un tableau, et surtout un tableau sommaire, de la littérature italienne. Des sept siècles qu'embrasse cette histoire on ne saurait dire que se dégage, au premier regard, une grande unité; ce qui frappe plutôt, c'est la complexité du dessin général, c'est la variété et l'imprévu des manifestations du génie italien, qui, à une même époque, peut se présenter sous les aspects les plus divers, suivant qu'on l'envisage en Sicile ou h Naples, dans l'Italie centrale, — en Ombrie, en Toscane, — ou dans la vallée du Pô, — à Ferrare, à Mantoue, à Venise, à Milan,

UTTÉRATCRE ITALIENNE. 1

à Turin. Maintes confusions risquent en outre de se glisser dans les esprits, à la faveur de certaines expressions d'un usage courant, telles que « Moyen Age », « Renaissance », « Romantisme »; on ne songe plus même à les définir, tant elles semblent claires, et l'on ne prend pas garde que, appliquées à la civilisation italienne, elles ne signifient plus du tout ce que, en France, nous avons l'habitude de leur faire dire.

Il importe donc, dès ces premières pages, de prévenir toute équivoque, de dissiper toute confusion, pour introduire, s'il est possible, plus de clarté dans les idées; il est nécessaire de jeter un coup d'oeil d'ensemble sur les grandes périodes que nous devrons étudier une à une, d'en reconnaître les limites et les caractères essentiels, c'est-à-dire de tracer le plan qui sera suivi dans cette histoire de la littérature italienne.

Le seul mot de « Moyen Age » évoque un certain nombre d'idées et de faits, de conditions sociales et intellectuelles nettement définies, surtout lorsque l'on a en vue la littérature française, la plus parfaite expression de ces siècles lointains : l'organisation féodale domine alors toute la vie politique ; la philosophie scolastique s'impose comme une discipline nécessaire au travail de la pensée; enfin une puissante inspiration nationale anime la production poétique de la France : par sa langue, par ses héros, par son ardeur guerrière, aussi bien que par sa malice bourgeoise ou populaire, la littérature française, du xi^ au xv^ siècle, est l'image fidèle de la jeune nation née sur le sol gaulois de la civilisation latine et chrétienne, transformée, dans l'ordre social, par une aristocratie guerrière, d'origine germanique. Tout dans cette littérature reflète l'àme, la con-

INTKODUCTION

science et l'esprit de ce peuple, dont la foi, l'enthousiasme et la gaieté railleuse s'expriment en des œuvres vraiment originales.

Rien de semblable ne s'est passé en Italie. Là aucune fusion durable et féconde d'éléments divers n'a fait surgir une nationalité sur les ruines du vieux monde romain. Le mouvement littéraire, qui se dessina tardivement, fut d'abord dépourvu de toute originalité : l'Italie n'eut pas de héros national. Les esprits, toujours fascinés par la grandeur de Rome, dont la gloire, pensait-on, ue pouvait subir qu'une éclipse passagère — car sa destinée est divine et sa puissance éternelle, — ne se plièrent pas sans résistance à la discipline scolastique. La féodalité ne plongea pas de profondes racines dans ce sol purement latin : ce peuple, qui était et se sentait si intimement romain, ne voyait dans sa noblesse féodale qu'une horde de barbares venus pour opprimer et dévaster « le jardin de l'empire » ; aucune communauté d'intérêts ni de sentiments ne pouvait exister entre la grande masse des Italiens et les représentants delà race germanique : c'est eu dehors de ces maîtres, c'est contre eux que se fonde la commune, si vite prospère, d'oîi vont jaillir l'art et la poésie de la nouvelle Italie. Les lettrés ne trouvaient pas de héros à chanter parmi ces ennemis du nom romain; aussi se réfugiaient-ils dans l'étude de l'antiquité, jaloux d'entretenir le culte des seules traditions nationales qu'ils connussent. La science h laquelle ils se vouaient de préférence n'était pas la théologie, gloire de l'Université de Paris, mais le droit, science romaine par excellence, et que de toutes parts on venait étudier ii Bologne. Cette science éminemment positive, et d'un caractère pratique, convenait d'ailleurs mieux au génie italien que les discussions abstiiiites où triomphaient les

docteurs de Sorbonnc. Car si les grands Italiens du Moyen Age turent des mystiques, ils ne cessèrent pas pour cela d'avoir pleinement conscience des réalités de la vie : saint François ne fut pas un théologien; sa piété chercha dans les spectacles de la nature un aliment plus substantiel que dans les définitions et les syllogismes de l'école; son apostolat trouva une justification suffisante dans l'allégement qu'il apportait aux misères humaines, et sa parole ardente puisait son efficacité et sa poésie dans ce contact intime avec la réalite.

La civilisation italienne ne fut pourtant pas entièrement rebelle à la philosophie scolastique : saint François ne doit pas faire oublier saint Thomas, et chacun sait quels secours fournit la « Somme » pour l'exacte interprétation de la pensée d'un Dante. Mais cette influence scolastique fut superficielle; elle ne modifia pas profondément lorientation des esprits, et resta presque sans effet sur l'art et la poésie. C'est de leur réalisme inné, c'est aussi des exemples de l'antiquité, étudiés avec une inlassable persévérance, que les Italiens tirèrent leurs premières inspirations vraiment originales. La Diçine Comédie, l'œuvre la plus médiévale et la plus scolastique de toute cette littérature, en est une preuve éclatante. Nulle part on ne trouve plus clairement affirmé ce que j'appellerai la conscience romaine du peuple italien : Rome est a la cime de toutes les préoccupations du poète; c'est la ville élue de Dieu. Dante ne met son espoir dans un empereur germanique, comme Henri VII, que parce qu'il peut saluer en lui le seul héritier légitime des Césars; s'il maudit les gens d'Eglise et les papes, c'est que ce sont des usurpateurs, qui veulent empiéter sur l'autorité du chef établi par Dieu même pour gouverner le monde : l'empereur de Rome. Dans les citoyens

les plus sages et les plus honnêtes de sa Florence, Dante se plaît à reconnaître les descendants directs de la race sacrée des Romains. On sait de reste quelle admiration, quelle piété vraiment filiale le poète avait vouées à Virgile; mais la « longue étude » qu'il avait faite de V Enéide, avec toutes les réminiscences qui en sont le fruit, est loin de résumer la préparation classique de ce théologien : à Virgile il associe dans son amour Homère, Horace, Ovide, Lucain, Stace, d'autres encore, qu'il a certainement connus et vénérés. Peu importe qu'il ne les ait pas toujours bien compris; l'essentiel est qu'ils furent pour lui des guides, des maîtres, des modèles incontestés.

L'Italie du Moyen Age n'a donc jamais complètement cessé de rester en contact avec les anciens, et de leur rendre une sorte de culte, fût-ce avec une intelligence imparfaite. C'est h l'abri de l'antiquité que le génie italien, épris de réalité, d'harmonie et de beauté, s'est tenu en garde contre les abstractions, les subtilités et le formalisme de la pensée scolastique, au moment même où la vie municipale émancipait la commune, et appelait ce peuple au libre épanouissement de ses facultés; c'est à cette école que Dante a développé les dons de sa race, et su produire, en dépit de sa théologie, de sa science encyclopédique et de sa conception symbolique de la poésie, une œuvre personnelle, humaine, si voisine de nous par certains aspects que parfois on a cru y' reconnaître l'aurore de la Renaissance.

La Divine Comédie n'appartient pourtant pas encore à la Renaissance; elle est au contraire le poème du Moyen Age italien par excellence. Car s'il arrive que la pensée de Dante nous semble très moderne, la forme qu'elle revêt, l'eipressiou que le poète donne à ses idées religieuses, politiques, philosophiques ou même poétiques

nous déconcerte souvent, et parfois — pourquoi ne pas 1 avouer? — nous rebute; nous avons à faire un effort pour nous adapter à un état d'esprit et à un mode de raisonnement qui ne sont plus les nôtres. Dante n'ouvrait pas une voie nouvelle à la poésie italienne, l'histoire le montre avec assez d'évidence : son œuvre marque le terme d'une période dès lors achevée, que nous pouvons appeler le Moyen Age italien, à condition que cette expression, appliquée à ce pays, désigne simplement les origines tardives, hésitantes, d'une littérature qui se dégage difficilement de la tyrannie du latin ou de l'imitation française et provençale, et trouve enfiin, tout à coup, l'interprète de génie capable de traduire les pensées et les passions d'un peuple conscient de sa grandeur, qui souffre de sa déchéance, et qui lutte pour reconquérir, avec la paix, sa place à la tête des nations.

L'Italie reprit en effet cette place tant convoitée, mais autrement que Dante ne l'avait prévu, non par une suprématie politique renouvelée de l'empire, mais par l'éclat de ses arts et de ses lettres; et ce fut l'œuvre de la Renaissance.

La définition généralement admise du mot Renaissance convient parfaitement aux caractères par lesquels le phénomène se manifesta en France : un retour brusque à l'antiquité, substituant aux traditions nationales de notre Moyen Age l'imitation, parfois indiscrète, des œuvres classiques. A cet égard, une véritable révolution sest accomplie de ce côté des Alpes dans l'art et le goût, et nous pouvons en indiquer avec précision la date : les velléités de Renaissance, timidement annoncées dès les règnes de Charles V et de Charles VI, n'avaient pas abouti, et ce furent les guerres d'Italie qui, à partir de

1494, mirent les Français en présence d'une civilisation beaucoup plus raffinée. François I" s'entoure de Florentins, de Génois, de Lombards, de Napolitains; la poésie et les arts de l'Italie fleurissent à sa cour. Lorsque au début de 1549 paraît le manifeste de la Pléiade, la révolution poétique est accomplie : les derniers restes de traditions médiévales qui subsistaient encore sont dédaigneusement rejetés; l'imitation systématique des Grecs et des Latins est élevée à la hauteur d'un dogme.

La Renaissance italienne ne ressemble en rien à la crise tardive, mais rapide, qui jeta tout d'un coup la poésie française dans des voies aussi nouvelles. Comment parler de révélation de l'art ancien chez un peuple qui n'avait jamais entièrement détaché ses yeux de l'antiquité? Que l'on regarde les admirables bas-reliefs exécutés par Nicolas de Pise dès la seconde moitié du XIII* siècle, et que l'on dise si les sarcophages romains, païens et chrétiens, que l'artiste avait pu voir jonchant le sol de sa ville natale, sont étrangers à la conception que ce précurseur eut de son art. D'autre part, comment parler d'abandon des traditions médiévales, alors que le Roland furieux, l'œuvre la plus brillante et la plus caractéristique de la poésie de la Renaissance, met en scène Charlemagne et ses preux, tous les héros de nos chansons de geste, tous les chevaliers invincibles et charmants qui étaient devenus populaires en Italie dès le XIII® siècle? — alors surtout que l'Arioste, en dépit des règles de l'épopée classique, réussit h tirer un parti imprévu, dans la composition de son poème, de Tordre fantaisiste et capricieux que les ménestrels et les jongleurs italiens — les « Cantastorie » des carrefours — avaient mis en honneur dans leurs grossiers récits? L'heure vint aussi, sans doute, où l'imitation directe et

servile de l'antiquité effaça toute trace d'inspiration popu laire dans l'art italien; mais cela n'arriva que dans la première moitié du xvi^ siècle, et cependant les œuvres qui avaient vu le jour avant cette tyrannie des formes classiques, et en dehors d'elles, d'Orcagna à Verrocchio, de Giotto à Léonard, de Pétrarque à l'Arioste, ne sauraient être rattachées au Moyen Age.

D'ailleurs, contrairement à ce qu'on vit en France, aucune influence extérieure, aucun événement particulier n'a déterminé, en Italie, le mouvement que nous appelons la Renaissance. La prise de Constantinople par les Turcs, à laquelle on a longtemps attaché une grande importance, n'en a réellement aucune : la collaboration des Grecs à cette forme de l'activité intellectuelle et de la civilisation que l'on appelle 1' « humanisme n avait précédé, et de beaucoup, la chute de Byzance : c'est par une lente évolution intérieure que l'àme italienne s'est graduellement haussée à une conception plus large, plus pénétrante de l'homme, de la vie et de l'art. L'étude des modèles antiques a contribué certes à façonner la pensée et le goût, mais elle n'a pas eu l'influence initiale et prépondérante qu'on est communément tenté de lui reconnaître. La supériorité de Pétrarque sur Dante, comme humaniste, ne vient pas de ce qu'il a connu un beaucoup plus grand nombre d'œuvres anciennes, mais bien de ce qu'il les a lues avec d'autres yeux : sa pensée s'est rencontrée avec celle des vieux auteurs; sous la lettre il a senti palpiter l'esprit; derrière les pages jaunies du livre Iroid et mort, il a retrouvé l'homme, toujours vivant et agité par les mêmes passions que lui. Ce n'est pas l'antiquité qui lui a ouvert l'intelligence; mais c'est parce qu'il a eu l'intelligence plus ouverte qu'il a commencé à mieux comprendre l'antiquité.

La cause profonde de la Renaissance italienne doit donc être recherchée dans les circonstances qui, dès le xiii' et le XIV* siècle, ont développé et alTranchi la personnalité de l'Italien, et d'abord du Florentin. Au milieu des luttes incessantes auxquelles il est mêlé, guerres de commune à commune, querelles intestines, rivalités individuelles, concurrence commerciale, il a appris h observer sans complaisance, à juger sans illusion les hommes et les choses, et à ne compter, le cas échéant, que sur luimême. Cette intelliofence vraiment libre et consciente de sa valeur est bien vite devenue une force; c'est elle qui permet à des banquiers et h des marchands — les Bardi, les Rucellai, les Strozzi, les Tornabuoni — de réaliser d'immenses fortunes et de se transformer en Mécènes; c'est elle qui lait d'un bourgeois enrichi, d'un Cosme, d'un Laurent de Médicis, l'arbitre de la politique florentine, ou plutôt italienne; c'est d'elle seule enfin que s'inspirent les poètes et les artistes dans la conception toute nouvelle de leur rôle social : ils ont comparé les agitations qui déchiraient les moindres cités d'Italie, avec l'existence tranquille, heureuse, embellie par les pures joies de la pensée et par la promesse de la gloire, qui avait été celle d'un Virgile et d'un Horace ; ils méconnaissent dès lors la grandeur et la beauté que la physionomie d'un Dante et son œuvre devaient à ses épreuves d'exilé. Véritables épicuriens, ils préfèrent s'arranger une vie de paisible et fructueux labeur, couronnée par une immortalité dont ils daignent faire rejaillir une partie sur leurs protecteurs. La gloire — cet art de se rendre éternel, selon la définition de Dante — devient le rêve de tous, et particulièrement de ceux qui manient le pinceau, l'ébauchoir et la plume.

Dans leurs œuvres, ils traduisent, avec leurs senti-

ments personnels, l'idéal du peuple d'où ils sont sortis, de la génération qu'ils représentent : poètes, ils se plaisent à rajeunir les thèmes favoris du lyrisme populaire ou les récits chevaleresques qu'une longue tradition a naturalisés en Italie; artistes, ils s'en tiennent aux sujets consacrés de l'iconographie chrétienne. A l'antiquité ils ne demandent encore que l'élégance, la mesure, l'harmonie, la forme, en un mot, l'expression et l'ornement, mais non la matière. Si pourtant ils entreprennent de traiter un sujet antique, comme le fit Ange Politien dans sa Fabula di Orfeo, ils le présentent dans le cadre naïf de quelque composition empruntée à la poétique de leur temps et de leur province. On peut poser ce principe : la littérature italienne de la Renaissance est caractérisée par l'union nécessaire de deux éléments bien distincts, l'un populaire, traditionnel, national, même s'il n'est pas toujours indigène, et l'autre savant, classique, dû h l'influence récente et directe de l'antiquité. Si l'élément classique n'exerce pas une action appréciable sur la conception ou sur la forme d'une œuvre, celle-ci n'appartient pas encore à la Renaissance; si au contraire l'élément populaire est entièrement éliminé, au profit de l'élément classique, la Renaissance proprement dite est passée'. Car la Renaissance aboutit au classicisme pur,

1. N'ayant à m'occuper ici que d'histoire littéraire, je ne m'aventurerais pas dans le domaine de l'art, si je ne pouvais invoquer une autorité considérable à l'appui de ma manière de voir : M. le baron H. de Geymiiller a dénoncé avec force « l'abus du mot de Renaissance comme dénomination de périodes de l'art ou de styles », et attiré l'attention « sur le danger qu'il y a à qualifier de Renaissances des styles qui ne renferment pas les éléments indispensables à la Renaissance : un élément classique et un élément de l'art gothique. L'abus de ce nom éminemment juste, pour désigner un fait unique dans l'histoire du monde, fausse lintellig-ence des phénomènes et rend plus difficile leur étude scientifique et historique ». Et plus loin, le même critique ajoute : « La Renaissance commence en grand en Toscane avec le Dôme de Florence

dernier terme d'une évolution irrésistible, point de départ d'une irrémédiable décadence.

Sur ce point encore, ce qui s'est passé en Italie offre un parfait contraste avec ce que l'on observe en France. Notre XVI® siècle, époque de trouble et d'agitation, d'initiatives hardies, d'ambitions généreuses et d'amères désillusions, n'a pas laissé d'œuvres tout à fait égales au mérite des nobles esprits qui les ont produites; peutêtre serait-on même tenté de dire que notre Renaissance a échoué, si l'on ne se souvenait qu'elle a préparé la littérature classique du xvn" siècle, où les qualités d'ordre, de raison, de clarté, qui constituent une notable part de notre génie national, ont trouvé leur expression la plus complète, sous un régime parfaitement approprié à cette forme particulière de la littérature. En Italie, au contraire, la Renaissance porte en elle-même sa signification; elle réalise dans toute sa variété et dans toute son ampleur l'œuvre du génie italien; elle dure assez exactement deux siècles, au bout desquels l'épuisement survient tout à coup. Au même moment, les institutions qui avaient favorisé cet admirable essor d'art et de poésie se trouvent réduites à néant : partout la liberté politique est étoulTée par des gouvernements autocratiques; la Contre-réforme et l'Inquisition suppriment toute liberté de penser, avec le sentiment religieux lui-même ; et si l'on se rappelle que l'Espagne dominait sur la majeure partie de la péninsule, on peut se figurer combien ce double joug fut dégradant : l'histoire de Naples sous les vice-

d'Arnolfo di Cambio, une conception d'esprit et de proportions antiques dans une robe semi-gothique... ». C est précisément de la même époque, ou peu après — vers le second tiers du xiv' siècle — que je fais partir la Renaissance, florentine d'abord, et bientôt italienne.

rois espagnols, et les longs démêlés de Galilée avec l'Inquisition, ce martyre du septuagénaire aveugle et brisé, mais toujours suspect, sont la pour nous l'apprendre. Il n'est pas jusqu'aux œuvres de l'esprit qui ne subissent la tyrannie des règles et des Académies : le Tasse en fit

la dure expérience. Or l'Italien ne s'était élevé si haut que par son indépendance et sa franchise dans l'expression de la réalité, par sa libre fantaisie, par le caractère nettement personnel de son observation, de sa pensée et de son art. Quoi d'étonnant si le triomphe de la convention, de l'hypocrisie et de la force brutale lui porta un coup mortel?

L'agonie pourtant se prolongea : l'ingénieuse reproduction des formes de la poésie antique put faire illusion sur la valeur réelle des œuvres; un noble poète donna tardivement au Roland furieux un pendant souvent discuté, mais d'un incontestable intérêt; un glorieux interprète des lois de la nature, qui fut aussi un excellent écrivain, montra de quelle hardiesse la pensée italienne était encore capable, malgré toutes les persécutions; l'opéra prolongea en Europe la suprématie artistique de l'Italie. La décadence n'en était pas moins manifeste : elle fut rapide, profonde — avec G.-B. Marino et son école, avec l'Arcadie; — elle dura longtemps. Il faut attendre le milieu du xviii* siècle pour assister aux premiers symptômes de réveil.

Deux choses contribuèrent alors à tirer les Italiens de cette torpeur prolongée : leur curiosité scientifique, et leur tendresse pour ce sol natal si indignement gouverné, pour ce peuple honnête et intelligent, si négligé, si méprisé, et qui semblait presque inconscient de sa déchéance. Les recherches historiques et littéraires, l'examen des problèmes sociaux captivent quelques

esprits d'élite, en qui s'unissent l'ardeur scientifique et l'amour de la patrie ; Dante est remis en honneur : le culte des gloires passées fraie la voie au patriotisme moderne. De leur côté, les poètes travaillent h éclairer, à façonner la conscience populaire, et à exalter le sentiment national. La Révolution, l'Empire passent, et au lendemain de cette crise, qui avait suscité tant d'espoirs, l'Italie déçue se retrouve plus tourmentée que jamais par ses rêves d'union et d'indépendance. Sa littérature devient révolutionnaire; elle prend le nom de « romantique », mais ce romantisme, qui précède le nôtre, ne lui ressemble guère : en France, ce ne fut guère que la révolte de quelques esprits novateurs contre les préceptes étroits de la poétique classique; en Italie le romantisme puise une force et une signification toutes différentes dans le sentiment patriotique, dans la conscience nationale d'un peuple encore divisé et opprimé. Manzoni serait un fort sage disciple du rigoureux Boileau s'il ne s'obstinait à chanter « des chrétiens les mystères terribles » — parce que, s'adressant h un peuple chrétien, il reconnaît à ces mystères une valeur éducative très supérieure à celle du paganisme, — et s'il ne tirait ses sujets de l'histoire d'Italie, non par amour pour une mise en scène pittoresque et pour la couleur locale, ni dans l'intention de renouveler le personnel, un peu fatigué, des héros classiques, mais parce qu'aucun sujet, penset-il, ne peut toucher plus vivement le cœur des Italiens. Le succès des Fiancés et de maint autre roman ou drame historique a prouvé surabondamment qu'il ne se trompait pas. Rien, en un mot, n'est plus étranger au romantisme italien que la célèbre théorie de l'ai't pour l'art. Tout au contraire, l'art ici a un but, manifeste, avoué, immédiat, et, ce qui est extraordinaire, ce but a été

atteint, non sans que les écrivains y aient contribué pour leur large part.

L'unité et l'indépendance de l'Italie une fois réalisées par une série d'événements trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici, les généreuses aspirations qui s'étaient affirmées depuis le milieu du xviii" siècle avaient reçu une éclatante satisfaction; l'inspiration qui avait prévalu pendant plus d'un siècle devenait sans objet; elle était épuisée. Les années qui ont immédiatement précédé et suivi l'entrée des Italiens à Rome marquent donc la fin d'une importante période historique et littéraire, et le commencement d'une ère nouvelle. La jeune Italie s'organise; un champ d'activité extrêmement vaste s'ouvre devant elle : les questions politiques et sociales occupent le premier rang dans ses préoccupations; les sciences de la nature, les sciences historiques et philologiques sont étudiées avec ardeur; les arts et la littérature proprement dite, poésie, roman, théâtre, provoquent une grande émulation. Vouloir porter dès maintenant un jugement sur une période qui commence à peine serait une prétention ridicule. Mais il est bien permis, après avoir jeté ce rapide coup d'oeil sur les destinées de la littérature italienne dans le passé, d'exprimer la conviction que ce peuple n'a pas dit son dernier mot. L'avenir seul montrera si, dans les conditions toutes nouvelles, éminemment favorables, où elle est appelée à déployer une fois de plus les qualités qui constituent son génie, l'Italie saura trouver encore des accents capables de charmer et d'instruire le monde. Ce n'est pas assez de l'espérer : on peut dès maintenant y compter.

Cette esquisse sommaire des grandes périodes, qui

vont être analysées dans les chapitres suivants, fait déjà prévoir les divisions générales de ce livre; elles seront complétées au fur et à mesure par des subdivisions nécessaires.

Une première phase de la littérature italienne, correspondant à la dénomination traditionnelle de Moyen Age, embrasse les origines, les premiers essais en langue vulgaire, et, presque aussitôt après, l'apparition d'un puissant génie : dans l'œuvre de Dante se reflète toute une époque, que l'on peut appeler l'aurore de la vie italienne, et qui s'achève à peu près en même temps que la carrière tourmentée du poète, mort en 1321.

Alors vient la période improprement appelée Renaissance; mais ce nom, consacré par un usage séculaire et universel, il n'appartient à personne de le changer; du moins avons-nous essayé de le définir avec toute la précision possible en ce qui concerne l'Italie. La Renaissance se manifeste presque au lendemain de la mort de Dante : deux hommes, dont l'activité poétique commence entre 1330 et 1340, et qui d'ailleurs par plus d'un côté conservent des attaches avec le Moyen Age, Pétrarque et Boccace, sont les initiateurs incontestés du mouvement; et celui-ci se prolonge jusqu'à l'asservissement de Florence (1530), à la mort de Machiavel (1527) et de l'Arioste (1533).

Mais dès ce moment la Renaissance a fait place à une conception nouvelle de l'art et de la poésie : l'imitation directe, exclusive de l'antiquité supprime tout contact entre la littérature et le peuple. L'Arioste luimôme et quelques écrivains de sa génération — le Trissin, Giovanni Rucellai — sont déjà entrés nettement dans cette voie ; leurs successeurs y persévèrent, el le Classicisme semble triompher avec le Tasse, au

moment même où la décadence de l'Italie est, à tous égards, uu fait accompli. Au milieu du xyiii" siècle, le traité d'Aix-la-Chapelle (1748), qui améliora la situation politique de la péninsule, fournit un point de repère utile pour la détermination des périodes. Nous l'adopterons, après tant d'autres, pour marquer la fin de la décadence et le commencement du relèvement, non sans observer qu'il convient de ne pas attacher une importance exagérée a ces dates trop précises.

Aucune période n'est cependant limitée plus exactement que celle qui commence avec le milieu du xviii' siècle, et que nous appellerons la littérature de la nouvelle Italie : la constitution du royaume unifié, avec sa capitale naturelle, Rome, en est la conclusion logique. Nous ne devrons pas entièrement passer sous silence le mouvement contemporain, l'heure présente ; mais il faudra se borner à quelques notes sommaires, ajoutées comme en post-scriptum à cette histoire de sept siècles, resserrée elle-même en un nombre de pages trop restreint pour rendre exactement compte de son extraordinaire richesse.

Page 1