‹ Litterature italienneChapitre 16 sur 56 · LE PROVENÇAL E.\ ITALIE AU XIII^ SIECLE · texte numérisé non relu

LE PROVENÇAL E.\ ITALIE AU XIII^ SIECLE

Dans la poésie politique, déjà cultivée par maint troubadour de Provence, les Italiens semblent avoir fait preuve d'une originalité un peu plus marquée, au moins dans quelques pièces demeurées célèbres : de B. Zorzi on a conservé un vigoureux plaidover en faveur de sa patrie attaquée par B. Calvo ; Sordel, selon toute vraisemblance, doit le relief puissant que Dante a donné à sa physionomie, à une sorte de complainte où il déplore la mort d'un de ses protecteurs, intitulée Planh de Blacatz, et qui est une impitoyable satire des principaux monarques d'Europe : Blacatz est mort; avec lui toute vertu a disparu de la terre; mais il est un moyen de rendre un peu d'énergie et d'honneur aux lâches qui gouvernent le monde : que l'on arrache le cœur de Blacatz de sa poitrine, et que l'on en fasse manger à tous ceux qui ont besoin de cette pâture substantielle ! Et Sordel les convie un à un, en les désignant par leurs noms, et sans leur ménager les reproches, à ce festin d'un nouveau genre. Tel est le motif de cette pièce empreinte d'une rudesse âpre et hardie, dont l'effet ne manque pas de grandeur.

La poésie provençale ne pouvait être cultivée longtemps par les Italiens : il y avait là quelque chose de trop artificiel. Son influence n'aurait même pas eu de lendemain, si, dans la région la plus éloignée de la Provence, en Sicile, l'empereur Frédéric II n'avait créé le foyer de vie scientifique et littéraire le plus actif que l'on eût vu en Italie depuis des siècles. C'est là que, pour la première fois, l'art des troubadours allait être imité dans une langue que déjà l'on peut qualifier d'italienne.

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La iittëruLure de la France proprement dite eut, elle aussi, en Italie, une influence considérable. Tandis que les troubadours initiaient quelques poètes de cour aux raffinements d'un lyrisme savant, le peuple apprenait à aimer comme des héros nationaux les personnages de notre vieille épopée; la bourgeoisie et la noblesse faisaient leurs délices des romans bretons; les lettrés enfin se nourrissaient de notre littérature didactique et allégorique.

Ce que les Italiens ont appelé la « matière de France » comprend l'ensemble des légendes épiques constituant le cycle de Charlemagne. Les exploits de cet empereur avaient, au xi® et au xii^ siècle, formé le sujet de nombreux poèmes; la Chanson de Roland en est le monument le plus célèbre. Ces chants guerriers furent de bonne heure colportés hors de France par des « jongleurs » qui, sur les places publiques et dans les carrefours, contaient à un auditoire populaire les merveilleuses prouesses dé Charlemagne, de Roland et des autres preux. Leur présence dans les villes d'Italie est attestée dès la fin du XI* siècle, et il faut que leur succès fut grand pour que les autorités de Bologne aient dû prendre des mesures, en 1288, afin d'assurer la circulation entravée par les rassemblements qu'ils provoquaient. Cette adoption par le peuple italien de héros appartenant à une autre nation est un phénomène remarquable ; il surprend moins cependant quand on songe que Charlemagne avait été le restaurateur de l'empire, que tous ces poèmes étaient empreints d'un profond sentiment religieux, et que Roland pouvait être considéré comme le champion

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de la loi contre les infidèles. Ainsi un intérêt impérial et chrétien — il faut presque dire pontifical — se développait peu a peu au détriment de l'intérêt national qui avait dominé d'abord dans nos légendes épiques.

Tous ces récits allaient être rédigés en divers patois italiens; mais pendant quelque temps, surtout dans la vallée inférieure du Pô, le français resta la langue consacrée pour narrer les hauts faits des preux de Charlemagne. Non seulement les jongleurs et les copistes italiens se transmettaient ces légendes,, telles que les chanteurs français les leur avaient apportées, mais de longs poèmes originaux furent aussi écrits en français par des Italiens; tels sont Y Entrée de Spagne, d'un anonyme padouan, et la Prise de Pampelune^ d'un certain Nicolas, probablement de Vérone, qui reprit et continua l'œuvre du Padouan. Le sujet de ces deux poèmes paraît original, en ce sens que la guerre victorieuse que Charles aurait laite en Espagne, avant le désastre de Roncevaux, n'est racontée dans aucun autre texte venu à notre connaissance. Mais ce que l'on remarque de plus particulier dans cette épopée franco-italienne, c'est que, sous une forme française encore assez pure, commencent à se dessiner quelques-uns des traits qui, par la suite, deviendront les caractéristiques essentielles de 1 épopée chevaleresque italienne : répartition des personnages en deux grandes castes, celle des traîtres et des félons, ou « Maganzesi », auxquels s'opposent les fidèles serviteurs de Charleniagne, qui prendront plus tard le nom collectif de « Chiaramontesi »; aventures lointaines des paladins en Orient; introduction d'un élément comique dans certains personnages, comme Estout, le futur Astolfo de Boiardo et de l'Arioste. Roland porte le titre de sénateur romain et commande 20 000 combat-

lants pour le compte du pape; enfin riuventiou d'un héros entièrement nouveau, Didier, roi des Lombards, est une intéressante manifestation du patriotisme italien du poète.

En regard de la « matière de France », la « matière de Bretagne » comprend les légendes d'origine celtique répandues en France, d'abord sous la forme de courts poèmes, ou « lais bretons », puis dès le xii* siècle, réunies en longs romans, les uns en vers, comme ceux de Chrétien de Troyes, les autres en prose, et généralement connus sous le nom de Romans de la Table Ronde. Le caractère de ces légendes est bien différent de celui de l'épopée carolingienne : l'amour et la magie y jouent un rôle prépondérant ; on y voit racontées les aventures touchantes ou passionnées, toujours merveilleuses, de Lancelot et de Guenièvre, de Tristan et de la blonde Iseut, de la dame du Lac et de Merlin, de Perceval ou deGalaad en quête du Graal, et de vingt autres chevaliers du puissant roi Arthus de Bretagne. Sous la plume courtoise d'un Chrétien de Troyes ou d'un Robert de Boron, tout ce monde fantastique et charmant était devenu l'expression parfaite de la vie et des mœurs chevaleresques. Les Italiens se passionnèrent à leur tour pour ces merveilleuses histoires; mais celles-ci se répandirent par les livres plutôt que par la récitation publique. C'est dire qu'elles pénétrèrent moins dans le peuple, et firent les délices d'une société plus cultivée : Françoise de Rimini, dans le poème de Dante, lit avec Paolo comment Lancelot donna un baiser d'amour à la reine Guenièvre. Les rédactions de ces romans destinées aux lecteurs italiens sont nombreuses dès le xiii^ siècle; beaucoup sont en français : un certain Richard a dédié à l'empereur Frédéric II (mort en 1250) les PropJiécies d^ Merlin, et

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