LA FEMME AVARE
Il y avait une fois une femme qui était si avare qu'elle regrettait le pain qu’elle mangeait et le temps qu'elle passait à dire ses prières. Elle devint veuve, et quelque temps après la mort de son mari, eut lieu la cérémonie des Rogations.
La procession se fait la nuit, et elle dure au moins deux heures ; car, en beaucoup de paroisses, elle passe par tous les villages et traverse beaucoup de champs. La femme avare ne voulait pas perdre de temps ; au lieu de suivre les autres, elle se rendit tout droit à son champ, pour commencer à y travailler dès que le jour paraîtrait. Comme elle passait près d’un endroit qu’on nomme le Pré-Labbé, elle rencontra la procession des défunts de la paroisse qui faisaient aussi leurs Rogations. Elle s’agenouilla pour les laisser passer, et les
vit défiler devant elle dans leurs suaires blancs et chantant des litanies. La procession était bien plus belle que celle de la paroisse, car il y a plus de morts que de vivants ; mais elle finit tout de même par passer, et la veuve allait se relever quand elle vit un pauvre défunt qui suivait les autres de loin; mais son linceul était tout en loques, et chaque fois qu'il passait auprès d’une ronce ou d’une épine, il en laissait un morceau.
Quand il arriva devant elle, elle reconnut son mari.
— Ah! mon pauvre homme, lui dit-elle, pourquoi marches-tu derrière la procession des défunts ? qui t'empêche de suivre les autres?
— Malheureuse! lui répondit-il, tu m'as enseveli dans un drap tellement usé que la moindre ronce en arrache les lambeaux : les autres défunts qui ont de bons draps passent à travers les buissons sans se déchirer parce que leur toile est solide: mais moi, je suis obligé de passer du temps à me dépêtrer, et
c'est pour cela que je suis à la queue de la procession.
La veuve fit dire des messes pour le repos de son mari; et l’on assure que depuis ce temps dans le pays on ensevelit les morts dans de bons draps, pour qu'ils puissent faire la procession des Rogations sans laisser aux buissons des lambeaux de leur suaire.
Paul SÉBILLOT, Contes des provinces de France, p. 213. Récit recueilli par le docteur Paulin.
En Haute-Bretagne, on raconte qu'une femme avare, ayant enseveli son mari dans un drap sale et usé, voit revenir son bonhomme enveloppé dans son méchant suaire qu'il lui jette aux pieds en lui disant que ses journées ne sufhiront pas à le raccommoder ni ses nuits à le laver dans la mare de Cucé, et de fait la vieille avaricieuse meurt à la peine. (A. Orain, Promêënade d'automne à Cesson, Rennes, 1884, pra.)