LE FERMIER THOLOMÉ ET LE DIABLE
[NTRE Warloy et Contay, auprès du Mont* Failly, se trouvait autrefois une ferme habitée par un homme nommé Tholomé et par sa Êunille. La ferme avait d'abord été trèp prospère ; mais depuis la mort du père de Tho-
loDié, il semblait que le malheur en persoime
fût venu s'établir dans la maison. Les mauvaises
récoltes s'étaient succédé, les maladies sur les
bestiaux étaient arrivées plus terribles les unes que
les. autres, le seigneur s'était montré plus rapaoe,
la femme et les enfants étaient tombés malades, et
Tholomé, en fin de compte, se trouvait sans aucune ressource. Que £dre? U n'en savait trop «kn ; il avait beau se creuser la tête du matin au soir, il ne pouvait trouver le moyen de sortir de cette miserais situation.
Pour comble de malheurs, il arriva que le soir même du jour où son dernier cheval mourait de la maladie, le feu prit à la ferme et que les granges et les étables furent détruites ; il ne resta guère debout que le poulailler, le chenil et une partie de la maison. Cette fois, l'infortune du pauvre fermier était arrivée à son comble. Il était perdu, tout à fait perdu.
Le lendemain matin, comme il se promenait en se lamentant au bord du Bois-Brûlé, il s'écria inconsciemment sans doute :
« Le diable seul pourrait me tirer de ce mauvais pas I » Il avait à peine achevé ces mots» qu'un petit honnne, haut de trois ou quatre pouces tout
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au. plus, vint se poser sur son épaule et sâutîliçr de ci, de là, sur la personne de Tholomé ébahi. Tholomé remarqua avec plaisir que c'ét^t "un joli petit diable, bien gai, guilleret, léger et sertoot vêtu d'un bel habit vert à franges d'or -fin. Son chapeau, sur lequel flottait une longue plume de paon, était gentiment posé sur sa petite figure.
— « Ha I Ha I Tholomé, les affaires ne vont pas, à ce que je vois I Tes champs ne produisent que de la mauvaise herbe, tes bestiaux sont morts, ta femme est malade et le feu a détruit une bonne partie de ta ferme I... Tu ne sais à quel saint te. vouer, et tu m'as appelé. £h bien 1 me void.
Allons, causons franchement. En quoi puis-je te servir? »
Tholomé expliqua au diable ce qu'il désirait de loi.
— fit C'est bien, mon bon Tholomé ; tu auras une belle ferme, de vastes granges remplies de blé et de foiU) des animaux de labour et de pâturage en quantité convenable, la santé rentrera chez tof, si tu le veux bien...
— Si je le veux I Parbleu I
•-> Tu auras tout ce que je viens de te dire pour le miHnent où cette nuit le coq diantera dans ta-
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coKor; maÎ6, par contre, si je sais fidèle à moa engageraietit...., ^r- Eh bien !
- -^ Tu me donneras Tâme de ton fils aîné.
-^ L'âme de mon £ls aîné ?
— Oui.
-— Assurément vous n'y pensez pas I -*- Si, si, c'est à prendre ou à laisser. Rien pour rien, voilà ma devise. Donnant, donnant. »
Tholomé réfléchit quelques instants. D se dit qu'il était a£B:eux de livrer au démon l'âme de son fUs ; mais d'un autre c6té il se représenta le bonheur dont il allait jouir dans sa nouvelle ferme et... il. accepta.
— « Je consens, dit-il au petit homme vert. Je consens, mais à cette condition que tout sera terminé à l'instant même où le coq chantera. Sinon la ferme me reste et tu n'auras rien.
— Oui. C'est convenu. Signe ceci. »
£t le démon tira de sa poche un lai^ parchemin, dans lequel il eût pu envelopper dix diables comme lui. Il le déplia, puis il fit sortir successivement de sa poche une plume d'oie toute préparée, une table et un canif avec lequel il piqua le paysan au .bras. Une goutte de sang sortit, le
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démon y trempa la plume et la passa à l'homme pour signer Técrit horrible. Tholomé écrivit son nom à côté d'une multitude d'autres.
Puis le petit homme fit une cabriole, remit dans sa poche le parchemin, le canif, la plume et la table, et disparut dans les broussailles en criant joyeusement :
« Ha 1 ha 1 Hou I hou ! Encore une bonne journée pour Dick-et-Don. »
Tholomé se promena jusqu'au soir.
En rentrant à la maison, le fermier aperçut des milliers de diables transportant des pierres, du mortier, de la chaux, du sable, abattant les vieux murs, creusant le sol, forgeant, charpentant avec une célérité incroyable et un bruit d'enfer, tandis que d'autres petits démons éclairaient le travail par des centaines de torches enflammées. La femme et les enfants étaient rétablis mais tout étonnés de ce manège et se demandant quelle était cette troupe d'ouvriers arrivés tout à coup pour reconstruire la ferme.
Le paysan raconta à sa femme ce qui s'était passé entre lui et le diable auprès du Bois-Robert, et lui demanda conseil.
— « Ah! malheureux! qu'as-tu donc fait?
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Livrer ton fils au diable l Tu es donc un démon ?
-* Non ; mais j'ai compté sur toi pour tromper le diable et nous tirer de là avec honneur. »
La femme de Tholomé réfléchit quelques instants.
— oc Tu dis que le diable doit finir le travail avant le chant du coq 1 C'est bien. Ce n'est pas pour rien que le bon Dieu fit la femme d'une patte de serpent (i). Je saurid conserver et la nouvelle ferme et l'âme de mon fils. »
Les diables avaient ordre de finir le travail avant le lendemain matin, à cinq heures, l'heure du réveil du coq. C'était là que la femme du pa3rsan les attendait.
Vers quatre heures du matin, elle se leva doucement et s'en alla au poulailler. Le travail était presque fini. La paysanne entra dans l'étable aux poules et réveilla le coq qui se mit à pousser quelques cocorico^ coquiacau I éclatants.
Le diable Dick-et-Don était joué. D s'enfiiit avec tous les autres démons, laissant inachevé le mur de l'endos auquel il ne manquait plus que quelques pierres. tJne belle ferme s'élevait à la
(i) Le conteur £ût ici allusion à une légende picarde sur la création de la femme, qu'on peut trouver dans le tome III de la Fmum populaire de M. Eugène Rolland ; art. Serpents.
piaoe de Fancienne. Les igncnges regorgeaient dfi bié et de foin ; dwas récude et les^^^^ables ëtaîent de beaux càevanx et des vaches bien grasses, et un grand sac de -pièces d'or ^aît déposé 4àm Parmoire.
Le fermier Tholomé véoist riche et heoreux â partir ^ ce jour, et jamais il ne revit Dick-et-^Don iqui, trompé une fois, ne jugea phis à propos de renouer connaissance avec celui qui Pavait dupé.
(Conté en décembre i8j^, par M. Albert Èotdongne, de Bêaucourt [Somnul).