‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 18 sur 67 · LE BOKHOMME MISÈRE ET SON CHIEN PAUVRETÉ · texte numérisé non relu

LE BOKHOMME MISÈRE ET SON CHIEN PAUVRETÉ

[U carrefour de deux chemins restait, il y a longtemps, bien longtemps, un pauvre forgeron qui vivait tant bien que mal, un jour suivant l'autre, des quelques sous qu'il gênait à ferrer les chevaux, les mulets et les ânes des voyageurs qui passaient devant sa porte. Il était si malheureux qu'on l'avait nommé bonhomme Misère. Son chien, qui partageait sa mauvaise fortune, avait été appelé Pauvreté. Misère et Pauvreté vivaient bons amis, comme il sied à des

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malheureux, et si Ton ne pouvait voir Misère sans que Pauvreté suivît, de même quand Pauvreté passait on pouvait se dire : Misère suit.

Pauvreté et Misère en étaient donc là quand un beau jour le bon Dieu et saint Pierre vinrent frapper de bon matin à leur porte. Pauvreté aboya, Misère se réveilla et ouvrit en grommelant aux voyageurs si matineux.

— « Bonhomme Misère, dit saint Pierre, mon maître que tu vois désire que tu lui ferres son âne. En auras-tu pour longtemps?

— Vous venez bien matin, notre maître, mais qu'importe. Vous m'avez Tair de pauvres diables, bonnes gens au fond, et je suis tout à votre service. J'aurai bientôt fait. »

Le bonhomme Misère alluma son charbon, souffla le feu et ferra Tàne en une petite demiheure.

— m Voilà qui est fait, notre maître.

— C'est bien, dit le bon Dieu. Combien te dois-je?

— Je vous ai dit que vous me paraissiez être de pauvres diables — sauf votre respect, notre maître! — et je ne vous demanderai rien.

— Rien, c'est trop peu.

— Non, allez. Je ne veux accepter que votre bénédiction.

— En ce cas, je veux te récompenser d'une autre façon. Je suis le bon Dieu et mon domestique n'est autre que saint Pierre. Je veux accomplir trois de tes souhaits. Choisis. »

Le bonhomme Misère se gratta l'oreille, puis les cheveux, cherchant bien ce qu'il devait demander au bon Dieu.

— « Demande d'abord le paradis! lui souffla saint Pierre.

— Laisse donc! laisse donc!... Voyons, je demande que... tout ce qui s'assoira dans mon fauteuil ne puisse en sortir sans ma permission.

— Voici qui n'est pas difficile. Accordé. Voyons ton deuxième souhût.

— Demande donc le paradis ! murmura saint Pierre. »

Le bonhomme Misère se gratta encore l'oreille, puis les cheveux.

— « Mon deuxième souhait est celui-d : Je désire que celui ou ceux qui monteront sur mon noyer ne puissent en descendre sans ma permission.

— C'est bien simple encore. Accordé. A ton dernier souhait.

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— Imbécile, n'oublie pas le paradis 1 » s'écria le saint, portier du paradis.

Mais^ sans s'en inquiéter, le forgeron continua :

— « Pour mon dernier souhait, je demande que tout ce qui entrera dans ma bourse ne puisse en sortir sans ma permission.

— Décidément il te faut peu de chose pour te contenter. Je t'accorde tout cela. Fais-en bon usage et au revoir.

— Au revoir, au revoir, monsieur le bon Dieu!

— Triple idiot, tu t'en repentiras I » ajouta Sjûnt Pierre en aparté.

Le bon Dieu remonta sur son âne, le saint prit le baudet par la bride et ils s'éloignèrent.

Depuis ce jour, ce fut comme un fait exprès, il ne passa plus que de loin en loin un voyageur par le carrefour, et bientôt le bonhomme Misère se vit à la veille de mourir de faim avec son compagnon Pauvreté, à qui il ne restait plus que les os et la peau.

Le diable eut vent de ce qui se passait et vint un jour frapper à la porte du bonhonmie Misère.

-— « Qpe veux-tu ? lui demanda ce dernier.

— Bonhomme Misère, je sais que tu n'as pas

mangé depuis trois jours et qu'un peu d'argent dans ton escarcelle ne te nuirait pas trop. Je viens t'ofïrir dix mille écus, à une condition» toutefois...

— Que je te donnerai mon âme?

— Juste! Q.ue m me donneras ton âme dans dix ans, si à cette époque il est impossible pour toi de me rembourser.

— C'est convenu, c'est convenu. Où est l'ar* gent?

— Le voici. Mais tu jures?

— Je jure I » dit Misère, qui avait son idée. Le diable, tout heureux, tira dix mille écus de

sa poche et les donna au bonhomme Misère.

— « Ah! ah! hi! hil faisait le diable en s'éloignant.

— Ah! ah! hil hi! » faisait le bonhomme Misère.

Pendant dix ans ce dernier mena une joyeuse vie, mangeant bien, buvant beaucoup, régalant ses amis, enfin fréquentant plus le' cabaret que l'église. Jamais son chien Pauvreté n'avait fait meilleure chère.

Les dix ans venaient de s'écouler quand le diable revint au carrefour des deux routes pour

emmener Misère en enfer. Au grand étonnement dû démon, le forgeron était tout joyeux et dansait toutes sortes de pas tout autour de la forge, suivi par Pauvreté, qui aboyait comme un enragé.

— « Morbleu! Misère, tu me semblés bien joyeux 1

-*■ Et pourquoi pas?

— Mais tu as donc dix mille écus à me rendre ?

— Dix mille écus ! Vous rêvez, notre maître I J'en ai cent à peine. Mais si vous venez pour me chercher, je suis tout disposé à vous suivre au fin fond de l'enfer, s'il le faut. Asseyez-vous un instant dans ce fauteuil et je suis à votre disposition. »

Le diable s'assit dans le fauteuil. Et au bout d'un moment :

— « Notre maître, venez-vous? je suis prêt ! » dit le forgeron.

Le diable essaysL de se lever, mais en vain. Ses efforts furent inutiles.

Sans se presser, le bonhomme Misère prit une grosse barre de fer et se mit à en asséner des coiups vigoureux sur la tète, sur les épaules, sur le dos du pauvre diable, qui hurlait, jurait et

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sacrait à faire tremblfir la maison. A la fin» voyant qu'il ne pouvait sortir de ce maudit fauteuil, le démon pria le forgeron de le laisser aUer.

-— « Me £ûs-tu remise de ma dette? Rompa-tu le marché?

— Oui, oui I mais laisse-moi, je t'en prie 1

— Jure-le 1

— Je le jure 1

"— Alors, je te permets de t'en aller. »

Le diable, meurtri, s'enfuit par la cheminée de la forge en poussant des gémissements épouvan* tables.

Un an après, le diable sut que le bonhomme Misère était sans argent. Il vint le retrouver, se promettant bien, à l'échéance, de ne plus s'asseoir kir le fauteuil, et lui donna vingt mille écus aux mêmes conditions que b première fois.

Le bonhomme Misère recommença ses parties de plaisir comme par le passé et, les dix ans écoulés, vit revenir le diable et dix de ses diablotins.

— « Eh bienl Misère, nous partons, cette fois?

>- Ohl ouil C2)i'y faire? Je suis tout prêt, partons. Ahl mais j'oubliais; j'ai là de bonnes

noix sur cet arbre et je serais fort aise de les emporter en enfer.

— Qu'à cela ne tienne, dit le démon. Je vais te les cueillir avec mes diablotins. Ce sera plus vite fait. »

Et en un instant le diable et ses compagnons furent sur l'arbre.

Les noix cueillies, les diables voulurent descendre, mais ce leur fut impossible. Le bonhomme Misère courut à sa forge et en revint avec une longue barre de fer pointue. Il piqua le diable et les diablotins tant et. Si bien que tous poussaient des cris à réveiller des morts.

— « Grâce 1 grâce! » hurlaient-ils.

Et Misère continuait à les piquer à la ronde.

*— a Grâce! grâce! dit enfin le diable. Je te remets ta dette et je te laisserai en repos. Mais permets-nous de retourner en enfer.

— Tu me le jures?

— Je te le Jure I »

Et le forgeron laissa partir le diable et ses compagnons.

Un an était à peine écoulé que le démon revenait proposer trente mille écus au bonhomme Misère, toujours sous les mêmes conditions.

Misère prit les trente mille écus, aussi heureux que le diable, qui, cette fois, croyait le tenir.

Au bout des dix ans, ce dernier revint à la maison du bonhomme Misère. Celui-ci l'attendait en fumant sa pipe sur le seuil de la porte. H se mit à rire en voyant venir le démon.

— « Bonjour, Misère. Qu'as-tu donc à rire de la sorte? Et qu'est-ce que cette bourse que tu tiens à la main?

— Bonjour, Satan. Je riais en songeant à un vieux radoteur qui, tout à l'heure, me disait que vous pouviez vous faire petit, petit, jusqu'à entrer dans cette bourse.

— C'est donc si difficile? Ouvre ta bourse et vois. »

Et le diable devint tout petit. Le forgeron le prit et renferma dans la bourse.

— « Eh bien ! vois-tu, dit le diable, que je peux devenir, à ma volotïté, si petit qu'il me plaît?

— C'est fort bien. Mais peux-m sortir de ma bourse? »

Le diable essaya, mais inutilement. Il s'aperçut qu'encore une fois il était la dupe du forgeron.

— « Maintenant, à nous deux, mattre Satan.

Je veux encore te donner une bonne leçon» »

Et, plaçant la bourse sur son enclume, il se mit à frapper dru comme grêle de grands coups de marteau sur le pauvre diable, qui criait et hurlait, comme bien vous le pensez.

— « Grâce l grâce ! et jamais je ne reviendrai. Je te le jurel Je suis tout en bouillie I Laisse-moi, laisse-moi 1 »

Le bonhomme Misère, fatigué de frapper sur la bourse, permit au diable de sortir et ne le revit plus le reste de sa vie.

Il était bien vieux lorsqu'il mourut. Son chien Pauvreté mourut le même jour, et voilà Misère et Pauvreté, l'un suivant Tautre, qui prennent la route du paradis.

Ils arrivèrent devant un beau palais, et jugeant que c'était là le paradis, Misère firappa.

— « Qyâ est là ? dit une voix à Tintérieur. La porte s'entrebâilla, laissant passer la tête de saint Pierre. ^

— Ahl c'est toi, Misère I Va voir plus loin.

Tu n'as pas demandé le paradis quand je te l'ai conseillé ; tant pis pour toi l »

Misère eut beau prier, supplier, la porte se referma.

— « Viens, Pauvreté; allons voir si nous serons plus heureux dans cette grande maison en briques que j'aperçois là-bas. »

Pauvreté prit les devants et Misère suivit- On arriva à la porte du purgatoire.

— « Pan, pan, pan, pan! »

Un ange ouvrit la porte.

— « Qui es-tu?

— Je suis le bonhomme Misère et je voudrais une place ici.

— As-tu été voir au paradis?

— J'en reviens, mais saint Pierre n'a pas voulu me recevoir.

— Attends, alors. Je vais voir si ton nom est sur mon grand livre. »

L'ange feuilleta, feuilleta et finit par ne rien trouver.

— « Mon pauvre Misère, il te reste à demander une place dans l'enfer. C'est la première route à gauche. »

La porte se referma et, piteusement, Misère alla frapper à la porte de l'enfer.

Le diable vint ouvrir. Mais dès qu'il eut reconnu le bonhomme Misère :

— « Ahl c'est toi encore. Tu peux repartir

ftat . OÙ tu es venu. Tu serais capable de me jouer eiKore de tes tours, et je n'y tiens pas du tout. Bon voyage I »

Chassé du paradis» du purgatoire et de Tenfer, le bonhomme Misère revint sur terre, où il vit toujours.

Beaucoup l'ont rencontré, suivi de son chien Pauvreté, et beaucoup le rencontreront encore.

(CoHti eu mars 1S81, par M. Albert Boulongne, d* Beaucourtsur-VHallui \Sommt\),

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