‹ Littérature orale de la PicardieChapitre 25 sur 67 · LE SOUPER DU FANTÔME · texte numérisé non relu

LE SOUPER DU FANTÔME

|L y a longtemps, bien longtemps, un jour que les vieilles femmes étaient à la veillée à ûler à une vingtaine dans une cave pour économiser l'huile et le bois, il prit fantaisie à un jeune homme du village de jouer un tour aux ôleuses en leur faisant une grande peur. Il prit donc un grand drap blanc et une chandelle et alla au cimetière chercher une tête de mort. On avait fait justement, quelques jours auparavant,, un grand tas d'ossements qu'on devait placer peu après dans une fosse commune. Le jeune paysan n'eut donc que l'embarras du choisL. Il prit la première tête de mort qu'il trouva à sa portée, courut la laver à la rivière pour la débarrasser de l'argile qui la couvrait et, après avoir mis sa chandelle allumée à l'intérieur, il reprit le chemin du village.

Arrivé là, il s'enveloppa du drap blanc et se rendit chez les fileuses. Jugez de la frayeur des pauvres femmes en voyant apparaître au milieu

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de leur groupe ce fantôme, agitant la tête dé mort et disant d'une voix sourde :

— « A genoux! à genoux I Priez pour le repos de mon âmel »

Les fileuses, saisies de terreur, se précipitèrent à genoux sur le sol et firent de grands signes de croix pour éloigner le revenant.

— (( Allons, dites cinq Pater et cinq Ave pour mon repos étemel! continua le spectre, et il commença lentement : Pater noster qui es in cœlis... » Les fileuses dirent les cinq Pater et les cinq Ave demandés et le jeune homme les quitta en murmurant des paroles bizarres auxquelles les bonnes femmes et lui-même ne comprenaient rien, et pour cause.

Minuit était ainsi arrivé et le paysan, fatigué, retourna au cimetière pour y reporter la tête de mort.

Mais avant de la replacer avec les autres ossements, le jeune homme, quelque peu excité par les plaisirs de la soirée, parla à l'oreille du mort et lui dit :

— « Tu m'as procuré beaucoup d'amusement, ce soir; il est fort juste que je t'en récompense. A rester ici avec tous ces vilains morts, tu dois

t'ennuyer beaucoup ; viens donc dans quinze jours, à pareil moment, me demander à souper. Je suis fort curieux de manger avec un mort. Je t'attenr drai vers neuf heures du soir; ne l'oublie pas. D'aujourd'hui en quinze, hein ?

— Ouil » répondît la tête de mort.

Le jeune homme replaça la tète parmi les osse* ments, souffla sa chandelle, replia son drap et revint chez lui.

Le lendemain et les jours suivants il rit beaucoup en entendant raconter par les fileuses Tàpparition terrible de la veille. Qjielques jours se passèrent et le paysan ne songea plus à la tète de mort et au souper auquel il avait invité celle-ci.

Le soir du quinzième jour, vers l'heure fixée» il venait de se mettre à table pour souper, sans penser au mort, quand il entendit dans la cour une sorte de froissement «singulier.

— « C'est la grêle qui crépite en tombant, »

pensa le jeune homme.

Deux coups secs furent frappés à la porte.

— « Q.ui est là?

— Ouvre, c'est moi.

— Qjii, toi?

^- Moif »

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Le paysan ouvrit la porte, et un spectre, un squelette, plutôt, revêtu d*un long suaire gtis sale^ tout en lambeaux, entra dans la maison.

I,^ jeune homme se ressouvint de la promesse faite au cimetière et vit que le mort venait souper avec lui. Sans s'en effrayer davantage, il lui offrit une chaise à la table et le ^ntôme s'assit en pro~ duisant, par l'entrechliquement de ses os, ce bruit de grêle tombante qui avait frappé le paysan quelques instants auparavatït.

Le souper se composait d'une excellente soupe X l'oseille, dont le mort mangea une bonne assiettée; d'une fricassée de mouton, de salade et de beurre frais qui parurent fort du goût du singulier convive assis devant le jeune homme. On but quelques bonnes bouteilles de cidre mousseux et la tête du jeune homme ne tarda pas à lui tourner. Il chanta toutes les chansons qui lui revenaient en mémoire, et de temps en temps le mort faisait chorus, paraissant tout aussi animé que le chanteur.

— « Si nous dansions? dit à la fin le jeune homme.

— Dansons I »

Et le mort se mit à danser une danse folle avec

le paysan, pendant que ses os s'entrechoquaient avec un bruit d'enfer.

Minuit vint et le jeune homme, fatigué, éprouva le besoin de se coucher. Il le dit au fantôme qui, cessant de sauter par la chambre, reprit sa place à table de la façon d'un homme qui ne veut pas se retirer.

Une heure du matin sonna à l'église et le paysan, n'y tenant plus, alla se coucher, laissant son compagnon sur sa chaise. Le jeune homme était à peine couché qu'un nouveau bruit d'ossements agités se fit entendre et que le squelette vint se coucher à côté du vivant. Cette fois celui-ci eut peur; il tremblait de tous ses membres : il eût voulu crier et appeler du secours, mais il ne pouvait articuler une seule parole. Terrifié, il dut se borner à se coucher dans un coin du lit pour éviter le contact glacé des ossements du mort. Il ne put dormir de la nuit.

Vers quatre ou cinq heures du matin, le coq se mit à pousser un joyeux coquiacou! coquiacoul pour annoncer l'approche du jour. Le squelette se réveilla, se leva tout d'une pièce et disparut en disant au jeune homme :

— « Je ne veux point être en reste avec toi.

Tu m'as fort bien reçu ce soir dans ta maison; dans quinze jours je t'attendrai au cimetière pour y souper. Je compte sur toi. Adieu! »

Le paysan se promit bien de ne pas se rendre à l'invitation du mort.

Quinze jours plus tard le jeune homme revenait de la ville voisine et passait près du cimetière sans songer davantage au mort, quand celui-ci se montra tout à coup devant lui, le prit par la main et l'entraîna en lui disant :

— « C'est bien; tu es un homme de parole.

Le souper est préparé et je t'attendais. Pour te fêter j'ai invité tous mes amis. Ils nous attendent près de la porte du cimetière. »

A demi mort de frayeur, le paysan entra dans le champ des morts, où il fut reçu par les acclamations des fantômes assemblés. Son hôte le conduisit à une antique chapelle, souleva la pierre du caveau et le fît descendre dans le souterrain, où un grand souper était servi. Tous les morts vinrent s'asseoir à la grande table et le dîner commença au milieu de la joie générale et de la terreur du jeune homme, dont les dents claquaient violemment.

Voyant enfin que rien de fâcheux ne lui arri-

vait, il essaya de manger comme les autres cotbvives, et pour s'étourdir il but coup sur coup, plusieurs verres de Texcellent vin des morts.

Puis la danse commença et le jeune paysan dût danser avec un squelette de jeune fille, qui Tétrcignait violemment et qui Tembrassalt à tout instant.

— « La ronde 1 la ronde I » crièrent les morts. Et tout le monde sortit du caveau pour faire la ronde dans le cimetière. On se prit par la. mam et Ton sauta en tournoyant au-dessus des croix, des tombes et des cl>apelles. Ceci dura jusqu'au matin.

On entendit le i:hant du coq dans le lointain ; la danse cessa, les tombes s^ouvrirent et les morts disparurent. Le paysan resta tout étourdi jusqu'au lever du soleil.

Il revint alors au village et se fit prêtre.

(ConU le 20 février tSSi, par M. Juks Bomul, de Thiivrts [Somnw]).

L*A DANSE DBS FANTÔMES

N jour de fête les jeunes gens du Bosquel avaient beaucoup dansé et beaucoup bu. La plupart d'entre eux étaient à moitié ivres.

- — « Si nous terminions la fête en allant danser dans le cimetière? dit tout à coup l'un d'eux.

— Oui, oui î Allons danser une branle autour des tombes! » s'écrièrent les autres.

Et tous, se prenant par la main, partirent en chantant danser au milieu des tombes. Les uns buttaient dans les tertres, les autres renversaient tes croix de bois, mais on se relevait vite et la danse reprenait de plus belle.

Tout à coup minuit sonna à l'église du village et, sans savoir pourquoi, les jeunes gens s'arrêtèrem dans leur danse. Les tombes s'ouvrirent toutes et engloutirent les joyeux danseurs. Pas un ne rentra au village.

Chaque année, le jour de la fête patronale, on raconte que les tombes s'ouvrent et que les danseurs reprennent leur ronde en poussant des gémissements terribles. , A minuit les tombes se referment sur les Êintômes et tout rentre dans le silence.

{Conté eti fnrier i88j, par M. Auhray, du Bosquel [SommeJ^.

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