II AVANT-PROPOS
historique, qui seul leur convenait. En Russie, plus qu'ailleurs, la théorie évolutionniste, appliquée à la littérature anglaise par Taine — on sait avec quel éclat, — est seule capable de dégager le sens d'un développement littéraire, dont l'histoire a si étrangement arrêté ou brusqué les progrès.
En même temps qu'il prenait une ampleur en rapport avec la fortune politique du pays, le patrimoine littéraire de la Russie s'est imposé à la curiosité et bientôt à l'admiration de l'Europe occidentale. Nous sommes loin du temps où les articles de sir John Bowring, dans la Foreign Quarterly Reviei\\ passaient pour des révélations. Mais cette notoriété si rapidement conquise demeure mal partagée. L'œuvre de Krylov a été traduite en vingt et une langues. Celle de Pouchkine attend encore un traducteur digne d'elle, en Angleterre comme en France et en Allemagne. Celle d'un Lermontov ou d'un Chtchédrine est à peu près inconnue au dehors.
Ces circonstances particulières m'ont dicté le plan de mon étude. J'ai cru devoir y éviter les trop grandes généralisations. Vis-à-vis du public européen, la littérature russe n'a pas acquis encore le recul qui permettrait de la résumer dans quelques ouvrages et dans quelques figures de premier rang. J'ai cru aussi ne pouvoir éviter certain détail. Il n'est pas possible de parler à des lecteurs anglais, ou français, d'un « Eugène Oniéguine », comme on
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leur parlerait d'un « Hamlet » ou d'un « Tartuffe )>, Mes lecteurs russes, si j'en ai, ne m'en reprocheront pas moins de n'avoir pas fait mesure suffisante à tel ou tel de leurs auteurs favoris. Mon excuse est que, même dans un livre comme celui-ci, je n'ai voulu parler que de ce que j'ai pu connaître et apprécier personnellement.
Je m'attends encore à soulever de ce côté d'autres reproches. Des personnages tels que « Hamlet » ou « Oniéguine » sont, dans l'aspect qu'ils prennent avec le temps, le double produit d'une conception individuelle initiale et d'un travail collectif ultérieur qui se superposent, se pénètrent et arrivent à se confondre dans l'imagination des foules. Cette collaboration, dont le secret et l'existence échappent au plus grand nombre, constitue un grand embarras pour qui s'adresse à un public autre que celui au sein duquel les types évoqués par lui ont pris naissance. Essayez d'oublier ce que l'ingéniosité, la tendresse, le culte des millions de lecteurs ont, par l'œuvre des années et des commentaires sans fin, ajouté, changé, à la figure d'une « Gretchen », vous verrez ce qui en restera dans l'original, et vous comprendrez la difficulté qu'il y a à vous parler d'une « Tatiana », si d'aventure — et c'est une aventure très probable — elle était pour vous une inconnue. Cette difficulté, je ne me flatte pas de l'avoir toujours vaincue.