BOURDELOT
(J'ai copié cette lettre sur l'original qui est dans la bibliothèque des RR. PP. de Foratoire de Clermont).
FRAGMENT d'UN ÉCRIT SDR LA CONVERSION Wi PÉCRRUR.
Les auteurs de tous nos manuscrits déclarent qu'ils ont copié ce fragment sur les papiers de M"* Périer, en laissant les lacunes qu'ils ont trouvées et que. nos manuscrits représentent; il est donc vraisemblable ou plutôt il est certain que c'est Bossut qui a rempli, comme il lui a plu, ces lacunes ; car il n'a pas eu d'autres manuscrits que les nôtres, et il a dû travailler, sans qu'il le dise, sur le manuscrit n° 397.
La première chose que Pieu inspire à Tâme qu'il daigne toa-
cher véritablement, est une connoissanceetune vue tout extraordinaire par laquelle l'ftme considère les choses et elle-même d'une façon toute nouvelle.
Sucette nouvelle lumière lui donne de la crainte, et lui apporte un trouble qui traverse le repos qu'elle trouvoit dans les choses qui faifioient ses délices.
Elle ne peut plus goûter avec tranquillité les objets ' qui la charmoient. Un scrupule continuel la combat dans cette jouissance, et cette vue intérieure ne lui fait plus trouver cette douceur accoutumée parmi les choses où elle s'abandonnoit avec une pleine effusion de cœur \
Mais elle trouve encore plus d'amertume dans les exercices de piété que dans les vanités du monde. D'une part, la vanité * des ot^jets visibles la touche plus que l'espérance des invisibles ; et de l'autre, la solidité des invisibles la touche plus que la vanité des visibles. Et ainsi, la présence des uns et l'absence des autf es excite son aversion ' ; de sorte qu'il naît dans elle un désordre et une confusion quelle ' a peine à démêler, maù qui est la suite d*anr
* n 7 a dans tons nos mannscrits : t Us choses qni la charmoient » . Mais Tëditenr géomètre du XTIIP siècle, Técrivam formé à l'école de d*Alembert et de Gondillac, voyant que le mot ekoêss est dans les paragraphes précédents, le •opprime ici et le remplace par celai à'otjetst tombant ainsi lui-même dans une sorte d'incorrection ; car on peut bien dire goAter des thoseê, mais on dit moins bien goûter dn ohjtts, U vant mieox nne répétition qnVm terme
* Tons nos mannscrits : une pleine eflfosion de son cœnr.
* C'est une absurdité que Boasut prête k l'Ame convertie. Lises «veo tous noe mannscrits : Im préeenee des objet* viaiblm la tovfihe plus que Veêpirâme des invisibles.
* Cette phrase est inintelligibie. Comment 1* présence des biens visibles *«t l'absence des invisibles peu? ent^lW produire l'aversion ? L« présence des uns , quoique vaina, doit attirer Tàmo ; la solidité des autres, quoique absenU, doit l'attirer en sens contraire; de sorte que son affection disputée ne sait où se prendre. C'est ce que dit Pascal dans nos manuscrite : m Et ainsi la présence des uns «i /e soUdità dea autres dUptUen» »m ageciUm. • Et il ajoute : « et la vanité des uns et l'absence des autree excitent son aversion. » Bossut en confondant ces deux phrases a gAté et détruit le texte vrai.
* Dans nos manuscrite, la phrase reste suspendue après « un détordre et nne confusion que Il paraît que c'est Bossut qui, pour combler celte
rieniwt tai|n'efftOfu Umqtemps senties , et des nouveUef qu'elk épfomve. Elle considère les choses périssables comme périssantes et même d^à péries ' ; et à la vue certaine de Tanéantisseroent de tout ce qu'elle aime, elle s'effraie dans celte considération, en voyant que chaque instant lui arrache la jouissance de son bien, et que ce qui lui est le plus cher s'écoule à tout moment ; et qu'enfin un jour certain viendra, auquel elle se trouvera dénuée de toutes les choses auxquelles elle avoit mis son espérance. De sorte qu'elle comprend parfeitement que son corar ne s'étant attaché qu'à des choses fragiles et vaines, son âme doit se ' trouver seule et abandonnée au sortir de cette vie, puisqu'elle n'a pas eu soin de se joindre à un bien véritable et subsistant par lui-même qui pût la souteuir durant et après cette vie.
De là vient qu'elle commence à considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le ciel, la terre, son corps \ ses pareiits, ses amis, ses ennemis, les biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité, l'honneur, l'ignominie, l'estime, le mépris, l'autorité, l'indigence, la santé, la maladie et la vie même Enfin, tout ce qui doit moins durer que son âme, est incapable de satisfaire le d^ftr * de celte âme qui recherche sérieusement à s'établir dans une félicité aussi durable qu'elle-même.
Elle commence à s'étonner de l'aveuglement où eUe étoit plongée ' ; et quand elle considère d'une part le long temps qu'elle a vécu sans faire ces réflexions, et le grand nombre de personnes qui vivent de la sorte; et de l'autre combien il est constant que l'âme étant immortelle * ne peut trouver sa félicité parmi des
laCDiM, a imaginé et attribaé '3 Pascal cette fin : (fn'êtte a peme à démiUr, rnttk ftU ett la ntU« iVaneinmet bnprtttimu tcngtempi ientieê, et des n9u»elle$ t/m'eUt
* Vrai style de Pascal. Il dit aillenrs, letlre sur la mort de ran père, t 1*, p. 427 : « Ne considérons plos ion âme comme pirie. ■ Cette senle phrase suf* lirait pour me faire afiirmcr que ce fragment est de Pascal, qaoiqoe Tabbé Guerrier dise, avec les anlres copistes, qu'il ne « sait de qui est cel écrit. •
' Les msa. : se doit trouver senle. Transpoation familière an XVII* siècle.
* Les manuscrits : le ciel, la terre, «on ciyirit, son corps.
* Les ross. : le deuem.
' Les mss. ; où elle a téeu. Mais ces mots re trouvant plus bas, pour éviter nne répétition, BoMUt a mia ce qui se lit anjonrd'liui. ' JsTs msa. : étant immortelle nomme elle e$t.
Choses périssables et qui lui seront ôtées au moins à la mort , elle entre dans une sainte confusion et dans un étonnement qui lui porte un trouble bien salutaire.
Car elle considère que quelque grand que soit le nombre de ceux qui vieillissent dans les maximes du monde, et quelque autorité que puisse avoir cette multitude d'exemples de ceux qui posent leur félicité au monde ; il est constant néanmoins que même quand les choses du monde auroient quelque plaisir solide (ce qui est reconnu pour faux par un nombre infini d'expériences si funestes et si continuelles), la perte de ces choses est inévitable au moment où la mort doit enfin nous en priver '.
De sorte ' que l'âme s'étant amassé des trésors de biens temporels de quelque nature qu'ils soient, soit or, soit science, soit réputation, c'est une nécessité indispensable qu'elle se trouve dénuée de tous ces objets de sa félicité, et qu'ainsi, s'ils ont eu de quoi la satisfaire, ils n'auront pas de quoi la satisfaire toujours; et que si c'est se procurer un bonheur véritable, ce n'est pas se procurer un bonheur durable *, puisqu'il doit être borné avec le cours de cette vie.
Ainsi % par une sainte humilité que Dineu relève au-dessus de la superbe, elle commmence à s'élever au-dessus du commun des hommes. Elle condamne le»r conduite ; elle déteste leurs maximes ; elle pleure leur aveuglement, elle se porte à la recherche du véritable bien; elle comprend qu'il faut qu'il ait ces deux qualités, l'une qu'il dure autant qu'elle *, et l'autre qu'il n'y ait rien de plus aimable.
* Cette phrase n*est pas meireilleose, et celle-ci des mss. ne me salisfait pas non plus : • Il tst mivitakle qtu Ut perte de ces choses oa que la mort enfin noua en prive. » Je ne me fie ni h Margnerite Périer ni encore bien moins h Tabbé Guerrier pour bien dëchiffirer Pascal.
' 11 n*y a point dans les manoscrits, çl il ne faut point ici d*alinéa. C'est ane seule et même idée dont les divers développements se suivent indivisiblement.
' Mss. : Un bonheur bien durable.
* Manuscrits : De sorte que p. Formes raisonneuses de la langue du XVII* siècle, qui abondent particulièrement dans les écrivains de la première moitié du siècle, tels que Corneille et Pascal.
* Bossul a omis et les mss. donnent ce complément nécessaire : Tune qu'il àare an tant qu'elle et qu'il ne puisée lui ttr§ ôté quedg sen conêeviUviimU,
Elle voit que dans l'amour qu'elle a eu pour le monde, elle trouvoileu lui cellesecoade qualité, dans son aveuglement ; car elle ne reconnoissoil rien de plus aimable. Mais comme elle n'y voit pas la première, elle connoit que ce n'est pas le souverain bien. Elle le cherche donc ailleurs, et connoissant par une lumière toute pure qu'il n'est point dans les choses qui sont en elle, ni hors d'elle, ni devant elle, elle commence à le chercher au-dessus d'elle.
« Celte élévation est si éminente et si transcendante, qu'elle ne s'arrête pas au ciel, il n'a pas de quoi la satisfaire, ni au-dessus du ciel, ni aux anges, ni aux êtres les plus parfaits. Elle traverse toutes les créatures, et ne peut arrêter son cœur qu'elle ne soit * rendue jusqu'au trône de Dieu, dans lequel elle commence à trouver son repos, et ce bien qui est tel qu'il n'y a rien de plus aimable et qui ' ne peut lui être ôté que par son propre consentement '.
Car encore qu'elle ne sente pas cescharmesdont Dieu récompense l'habitude dans la piété, elle comprend néanmoins que les créatures ne peuvent pas être plus aimables que le Créateur : et sa raison, aidée des lumières de la grâce, lui fait connoitre qu'il n'y a rien de plus aimable que Dieu, et qu'il ne peut être ôté qu'à ceux qui le rejettent, puisque c'est le posséder que de le désirer, et que le refuser c'est le perdre.
Ainsi elle se réjouit d'avoir trouvé un bien qui ne peut pas lui être ravi tant qu'elle le désirera, et qui n'a rien au-dessus de soi
Et dans ces réflexions nouvelles elle entre dans la vue des grandeurs de son Créateur, et dans des humiliations et adorations profondes. Elle s'anéantit en sa présence * ; et ne pouvant former d'elle-même une idée assez basse ni en concevoir une assez relevée de ce bien souverain, elle fait de nouveaux efforts pour se rabaisser jusqu'aux derniers abymes du néant, en considérant Dieu dans des immensités qu'elle multiplie *. Enfin dans cette conception qui
* Tontes nos copies : qn^elle ne se soit rendue.
' Faute de logique et de grammaire. Ltaea cnrtainement avec tous nos manoscrits : et qu'il n.
' Cela prouve la nécessité de Tadditioa contenue dans la note 5 de la page 407. Ce résumé suppose précédemment quelque chose d'analogue.
* Mais Pascal a dit plus haut que Dieu est le bien invisible dontre^rance est combattue par la présence dea bien» visiblcft, Lises donc «reo nos mano^i crit* : elle s'anéantit mi ooMéyicmM.
* Ce n^eat pas dire assea : «Ue ne le» mvItipUe pat feulement, elkkaniiil-
épuise ses forces, elle Vadore en silence, elle se considère comme sa vile et inutile créature, et par ses respects réitérés l'adore et le bénit, et voudroit à jamais le bénir et l'adorer.
' Ensuite elle reconnoit la grâce qu'il lui a faite de manifester sa majesté à un si chétif vermisseau ; ' elle entre en confusion d'avoir préféré tant de vanités à ce divin Maître ; et dans un esprit de componction et de pénitence, elle a recours à sa pitié pour arrêter sa colère, dont l'effet lui paroit épouvantable dans la vue de ses immensités *.
Elle fait d'ardentes prières à Dieu pour obtenir de sa miséricorde que comme il lui a plu de se découvrir à elle, il lui plaise de * la conduire à lui et lui faire naître les moyens d'y arriver. Car c'est à Dieu qu'elle aspire ' ; elle n'aspire encore d'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu môme, parce qu'elle veut qu'il soit lui-même son chemin, son objet et sa dernière fin. En suite de ces prières, elle conçoit qu'elle doit agir conformément à ses nowxlles lumières *•
Elle commence à connoitre Dieu et désire d'y arriver; mais comme elle ignore les moyens d'y parvenir, si son désir est sin^ cère, véritable, elle fait la môme chose qu'une personne qui désirant arriver à * quelque lieu, ayant perdu le chemin et connoissant son égarement, auroit recours à ceux qui sauroient parfaitement
tiplie sans «tut. Telle ett en effet U leçon de nos nu». Compares ce pacage avec celui dn double infini, 1. 1", p. 298 et 299.
' Point d'alinéa dans les mss.
' Bossnt a omis cette pbra&e belle et nécessaire : Et o/tTh* une ftrm* ri" solution d'en être éternellement reconnoiuantef elle entre.
' Dans nos mss. la phrase finit an mot épouvantiJtle. Pois, une autre recommence : Dcau ta vue de ce§ immensités, avec deux ou trois lignes de points qui marquent une assea grande lacune dont il n'y a pas trace dans Bossut.
* Les mss. : il lui plaise la conduire, et non de la conduire.
' Cette petite phrase, ainsi isolée, ressemble à une déclamation, et Pascal ne déclame jamais j il raisonne, et voici son raisonnement : « Car, comme c^est iiDieu qu'elle aspire, elle n'aspire encore d'y arriver que par des moyens qui viennent de Dieu. » Comme est dans tous nos manuscrits.
* Cette phrase est de Boisut ; celle de Pascal est inachevée et toute différente. MsSb : « En suite de ces prières, elle commence d'agirt de ckerchâr entre ceux ■ Plusieurs lignes de points.
' An XVU* siècle, on disait plutôt arriver s» on lieu. Aussi les nue. : en quelque lieu.
410 MCQLELINE PASGÂt. APPENDICE N<> 7.
ce cheinio. * BUe CùtuuUe de même eem qw pewoeni l'instruire de la voie qui mène à ce Dieu qu'Hle a ti longtemps abandonné. Mais en demandant à la ctmnottre, elle se résout de conformer à la vérité eonnuê ' le reste de sa vie ; et comme sa foiblesse naturelle avec l'habitude qu'elle a au pécbé où elle a vécu, l'ont réduite dans rim puissance d'arriver à la félicité qu'elle désire, elle implore de sa miséricorde les moyens d'arriver à lui, de s'attacher à lui, d'y adhérer éternellement. * Toute occupée de cette beauté si ancienne et si nouvelle pour eUe, eUe sent que tous ses mouvements doivent se porter vers cet objet ; elle * comprend qu'elle ne doit plus penser iei'bas qu'à adorer Dieu comme créature, lui rendre grâces comme redevable, lui satisfaire comme coupable, le prier comme indigente • jusqu'à ce qu'elle n'ait plus qu'à le voir, Vaimer, le louer dans Vétemité.
Ces deux exemples montrent surabondamment dans quel état est encore le texte des écrits posthumes de Pascal que Bossut a publiés. Nous pourrions exercer la même critique sur d'autres morceaux ; par exemple sur la belle lettre à M. Lepailleur, et sur celle à M. le président Ri-
' Tonte cette phrase : Elle contuUe de mime jiuqa^à : EtU u risoutt est de rinvention de Boasat qui traite ici Pascftl comme il Ta fait tant de fois dans les Pensées, et lai prête ses idées et son style. Ce style est en vérité par trop médiocre, et il est nn peu humiliant de l^avoir admiré jasqQ^ici sar la foi Où nom de Pascal.
' Les mss. : à *e» voUmté* ( de Dieu) le reste de sa vie ; m«â, comme. — Ce mais était indi^cnsable.
' Après éUmdUtnmtt tiennent plasienrs lignes de points. Bossât a luis a leur place cette phrase : « Toute oceupie de cette beaidi, ti ancienne et ti nouvelle pow elle (Platon, que Bossât imite aussi bien qa*ii supplée Pascal, a bien parlé d^one beanté tonjonrs ancienne et tonjonrs nonvelle ; mais qu'estce qu'une beauté m ancienne et fi nouvelle ?}« eUe uni que tous ses mouwmonts doivent se porter vers cet oèjet.
* An lieu de ces mots : Elle comprend qu'elle ne doit penser iei'bas qu'à adorer Dieu , leb mss. disent tout simplement : Ainsi elle reeamoit qu'elle doit adorer Dieu.
* Toute celte fin .• Jusquk ce qu'elle n'ait plus qu'à te toirt etc. , est de la main de Bossut. 11 n'y a pas même dans les mas. la marque d'une lacune.
beyre. Mais nous avons voulu seulement recommander ici l'étude de nos manuscrits à ceux qui s'intéressent aux choses de Port-Royal , et particulièrement aux amateurs de notre grande langue du xvii^ siècle, dont Pascal est un des modèles les plus accomplis.