‹ Livre d'amourChapitre 30 sur 47 · DE BOUSSAC, UN MATIN · texte numérisé non relu

DE BOUSSAC, UN MATIN

De Boussac, un matin, deux manants m'arrivèrent : « Nous vous aimons, Monsieur, et nous vous admirons.

— Grand merci! » Je m'incline ; eux point ne me lâchèrent:

— « Il nous a consolés, nous le consolerons ! »

Et, me couvant des yeux, les manants m'approchèrent. Un poète est bien tendre à tout assaut pareil : Je m'ouvris, j'écoutais, quand, pour plus de caresse, Chacun de son côté, maliceou maladresse, M'applique son sabot à mon plus frêle orteil, Sans cesser de me rire un gros rire vermeil.

Poète, fais des vers, non pour qu'on les admire, Fais-les pour Celle aux bois qui seule les désire, Pour le silence et l'ombre et tous les dieux cachés, Jamais pour les manants de Boussac dépêchés ! (1)

(1) C'est Quimper au lieu de Boussac qu'il y avait primitivement dans cette pièce et qu'il y faut restituer.

Un jour, vers le château sur la colline assis, Le plus galant séjour des vieux Montmorencys, Par la haute avenue ombreuse et séculaire, Elle vint ; — et venaient aussi pour se complaire Aux tourelles, aux murs blasonnés du ciseau, Celui dont Notre-Dame exalta le pinceau, Et d'autres, à sa suite, amateurs de la pierre. Le dehors admiré, dans la grand' cour première On s'avance, on se prend chacun à son endroit ; On lit une devise, on se décrit du doigt L'élégance d'un cintre et l'entour des croisées, Victoires au corps fin, deux à deux opposées. Les noms ressuscites des Goujon, des Bullant, Résonnent ; on agite, on pèse le talent. Mais, tandis qu'à l'envi, dans leur verve croissante, S'animant à tout voir malgré l'ogive absente,

Un seul coup d'œil jeté vers l'autre cour du Nord, Ils suivaient bruyamment par le long corridor, Et sYn allaient gagner l'enfilade des salles, Devisant pas à pas de voûtes et spirales, Elle que tant de grâce unie à la grandeur, Dès la muette entrée, avait saisie au cœur, A tout leur lent détail lassée et faisant faute, Dans cette cour du Nord, où l'herbe croît si haute, Où les jeux ont cessé, voilà vingt ans déjà, Pria qu'on la laissât s'asseoir, et là songea !

Elle ne songeait pas au Connétable antique Qui, vers la fin d'un règne, et comptant les longs jours, Se dressa, par ennui, colonnes et portique, Délassements pompeux des disgrâces des cours.

Elle ne pensait pas même aux fleurs de tendresse, Aux tournois dont la palme inaugura ces lieux, Quand Diane royale, un soir, en chasseresse, Lut son chiffre partout et vit son astre aux cieux.

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Le fardeau des vieux temps, trop reculés pour elle, Tentait peu cet esprit qui jouit d'ignorer ; Mais de vrais souvenirs, image plus réelle, Lui revenaient en foule et disaient de pleurer.

Elle pensait, voyant cette herbe entre les pierres, A tant de fleurs qu'Ecouen trop vite abandonna, Aux roses de blancheur que colorait plus fières Une goutte, à leur front, du beau sang d'Iéna.

Les noms mal effacés des combats d'Italie, Sous les arceaux brillants, plus haut avaient parlé. Les jours que lui conta sa belle-sœur Julie (1) L'entouraient sur son banc, de leur cercle assemblé,

Quand l'essaim se berçait aux fanfares de guerre, Quand riaient les vieux murs sous de jeunes faisceaux, Quand au casque buvait la colombe légère, Quand l'aigle en feu couvait les petits des oiseaux.

(1) Qui avait été élevée à Ecouen.

Que sont-elles, hélas ! aujourd'hui devenues Les fleurs de ces printemps ? leur matin a régné ; Tout au plus l'âge encor laisse aux plus tard venues Un reste de jeunesse à grand'peine épargné,

De jeunesse plus triste et plus pénible à l'âme Que l'heure révolue et les ombres du soir ; Car, sous un front pâli, le cœur entier de flamme Aux débris qu'il faut fuir s'attache en désespoir.

Où sont-elles, hélas ! et combien différentes Des matins, quand un cri s'élevait : « L'Empereur ! » C'était lui; chars, caissons pleins defleurs odorantes, De bonbons que pillait une douce fureur.

Oh ! combien tôt leur vie a connu les contraires ! Leurs pères sont tombés avant la fin du jour ; Combien d'affronts subits ont amaigri leurs mères ! Alors, jeunes du moins, elles eurent l'amour ;

Oui, mêmedansles pleurs, même au clairon d'alarme Et sous l'accablement d'un empire écroulé, Jeunes du moins, l'amour, facile et divin charme, Leur rouvrait l'avenir en un rêve étoile.

Mais il est venu tard cet amour de leur rêve,... Mais il s'est vite enfui,... mais il n'est pas venu,... Mais la mort, l'inconstance, et tous ces maux sans trêve Aux cœurs trop espérants ont mis la vie à nu !

Oh! dans la cour du Nord combien d'herbe poussée !

Sur tous ces fronts charmants combien d'ombre amassée !

Ainsi Celle que j'aime, et qui bien me le rend, Egarait son loisir et songeait en pleurant. Et moi qui sens comme elle, et, comme elle, m'oublie A la voix du passé, tant l'astre qui nous lie Marchait dès nos berceaux et nous appareilla !

Sans savoir son voyage, à quelques jours de là (Car le sort la retient, quand Amour nous fiance), Au même lieu, parmi gens d'art et de science, J'allai ; puis, comme aux murs un chacun admirait Les grâces du ciseau, le menu, le discret, Les fenêtres du toit, frêles délicatesses, Je me sentis au cœur éveiller des tristesses, Me souvenant aux noms d'Ulm et de Marengo Des groupes babillards qu'avait aimés l'écho ; El loin nant court alors aux festons qu'il m'explique, J'entrepris mon voisin fort peu mélancolique, Docte en Villon du moins, et très à l'unisson De ces bons vers gaulois de l'antique chanson, Qu'en récitant tout haut, ma mémoire attendrie Refaisait plus d'accord avec ma rêverie :

<c Dites-moi où ne en quel pays (1) Est Flora la belle Romaine,

(1) Vieille ballade du poète Villon. Le mot à'antan qui est au refrain signifie année précédente, année d'avant.

Archipiada ne Thaïs

Qui fut sa cousine germaine ?

Echo parlant quand bruit on meine

Dessus rivière ou sus étan,

Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?

Mais où sont les neiges d'antan ?

« Où est la très-sage Héloïs Qui chantait à voix de sereine, Berthe au grand pied, Bietris, Allys, Harembouges qui tint le Mayne, Et Jeanne la bonne Lorraine Que Anglois brûlèrent à Rouen ?

Où sont-ils, Vierge souveraine ?

Mais où sont les neiges d'antan ? »

Et comme aux bois d'automne un soupir de l'autan, Comme un plaintif adieu des filles de Campan, L'écho nous renvoyait ce triste mot d'antan!

LE COLLÈGE DETON 183

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