‹ Livre d'amour;Chapitre 1 sur 3 · Livre d'amour; · texte numérisé non relu

Livre d'amour;

Uathnis ie quite Lisimene Qui fait gloire d'estre inhumaine Les mortels luy sont odieux Parce qu'elle est du sang des dieux Elle rit de nostre foiblesse Et veut qu'on la traitte en déesse Que son humeur m'a degousté , le meure , (exempt de vanité) , Si iamais la grandeur me tente Loin de la court ie me contente.

D'aimer un petit Bauolet Dont le visage n'est pas laid ,

Et dont le cœur sans artifice

Ne sçait ni fraude ny malice.

Geste mignonne aux blonds cheveux ,

Est le seul obiect de mes vœux.

Les jalons n'y font point la presse ,

Seul ie la flate et la caresse ,

Elle m'ayme plus que le roy

Et ne fait les doux yeux qu'A moy :

C'est bien le plus gentil corsage

Qui soit dedans tout le village ,

Elle prend pour moy tous les iours

Sa belle pièce de velours ,

Et ses belles bracieres blanches

Qu elle ne metoit qu'aux dimanches ,

Elle chausse des souliers nœufs

Attache* de beaux rubiins blœus ,

Desquels sa marreine Renée

L'estrena le iour de l'amiée.

Vofur me plaire elle vit ainsi ,

EUe laue ses mains aussi ,

Et se décrasse à la fontaine

Vne fois ou deux la «emaine ,

Puis elle se mire dans l'eau ,

Pour voir si son visage est beau ,

( 3 ) Et quand elle en est asseurée Elle vient ainsi bien parée Montrer ses atraits innocens , Suiets aux plaisirs de mes sens.

C'est sans ietter souspirs ny larmes Que ie dispose de ses charmes Mon amour est trop paresseux , Daphnis , ie ne suis point de ceux Qui souûent quand on les repousse Trouuent la volupté plus douce le souhaitterois qu'un plaisir Ne me coustast que le désir.

Pour t'acheuer de ma bergère Son esprit ne me charme guère , Mais elle sçait pour mon repos Dire vn ouy bien à propos , £n£n elle est assez iolie, Pour me guérir de la folie Dont Lisimene menaçoit Mon esprit qui la cherissoit , Puis qu'à mon gré ie la possède le ne veux point d'autre remède , le me moque des beaux parleurs , Des muguets et des cajoleurs,

(4 ) Quand bien elle en seroit* chérie , Le langage d'afféterie Pour elle est aussi peu chaimant Que le breton ou l'allemant , On ne parle dans sa contrée Ny de Céladon ny d'Astrée Si ie l'entretiens au logis, C'est de Peaudasne ou de Maugis , Tandis qu'elle prend sa quenouille, Et que le cbanure quelle mouille Deuenu fil en un instant , Tient le fuseau pirouetant.

En vn mot mon cœur se contente De ceste petite innocente , Plus capable de mon amour Que tout ce qui vit dans la cour , De qui la grandeur et la pompe N'a qu'vn faux éclat qui nous trompe.

BoiS-ROBERT.

^e vel ém\

le.

JJesouz bel elme , en un biau prez, Venez avant , vos qui amez.

Le dieu d'amors i velt aller Qui ses iimis velt esprouver ; Savoir velt de qui est amez.

Venez avant , vos qui l'amez ; Entendez à ceste chanoon Qui vaut une bonne leçon.

Nostre sires, qui toz nos fist Et près de soi les bons assist , Nos apele , et les bras nos tent.

Et de jor en jor nos atent , Et dit : Venez avant , mi fill Qui m'amez. Et vos , fol et vil , Que ne m'amez ne me prisiez , Et pour vos biens me desprisiez , Alez en perdurable peine Là où votre péchier vous maine.

(6) Diex ! com ci aura cruel mot , Et comme cil se tenra pour sot , Qui en celé paine charra Dont jamès jor ne partira ! !

feCC ^ rt^ai^^^^^^^^f^^

i^Âc

'ia/?^(y??.

J JN avril , où naquit amour , J'entrai dans son jardin un jour.

Où la beauté d'une fleurette Me plut sui' celles que j'y vis.

Ce ne fut pas la pâquerette , L'œillet , la rose , ni le lys :

Ce fut la belle Marguerite Qu'au cœur j'aurai toujours écrite.

Elle ne commencoit encor Qu'à s'éclore , ouvrant un fond d'or ; C'est des fleurs la fleur plus parfaite , Qui plus dure en son teint naïf Que le lys , ni la violette , La rose , ni l'œillet plus vif; J'aurai toujours au cœur écrite Sur toutes fleurs la Marguerite.

Les uns loueront le teint fleuii D'autre fleur , dès le soir flétri ,

( 8 ) Comme d'une rose tendrettc Il Qu'on ne voit qu'en un mois fleurir :

Mais par moi , mon humble fleurette Fleurira toujours sans flétrir.

J'aurai toujours au cœur écrite Sur toutes fleurs la Marguerite.

Plut à dieu que je pusse un jour La baiser mon saoul et qu'amour Cette grâce et faveur m'eut faite , Qu'en saison je pusse cueillir Cette jeune fleur vermeillette Qui croissant ne fait qu'embellir !

J'aurois toujours au cœur écrite Sur toutes fleurs la Marguerite^

Jean de la Tait.t.e.

X A N T au loing du roy de mon cœui C'est trop , hélaz ! languir seulelte ! N'ay plus ny parler , ny couleur , Tant au loing du roy de mon cœur !

N'a donc pitié de ma langueur Luy qui n'oyoit que sa poulette ?

Tant au loing du roy de mon cœur C'est trop , hélaz ! languir seulette !

Du jour qu'ay veu mon roy partir, Yoyle des nuicts couvre le monde 3 Aisles du temps croy s'allentir , Du jour qu'ay veu mon roy partir ; Ne peulx rester , ne peulx sortir , Qu entour de moy tout ne responde :

« Du jour qu'a veu son roy partir ; « Yoyle des nuicts couvre le monde. >-

Il me dizoit : « Je vy pour toy ; <c Que la mort seule nous sépaie ! »

Je respondoy : « Sy fais-je moi, »

Qu^K me dizoit : « Je vy pour toy. >♦

le respo

( 'o ) Ors qu'est si loing , maugré sa foy.

Sçay-je le sort qu'il me prépare? Luy que dizoit ; « Je vy pour toy ; « Que la mort seule nous sépare! »

N'est pour l'aymer , que de le voir ; Qui le vîst , onc ne fust voilage :

Dust-on l'adorer sans espoir , K'est pour l'aymer , que de le voir ; Tant fiere qu'acteint son pouvoir, Se complaist en si doux servage :

West pour l'aimer , que de le voir ; Qui le vist, onc ne fust voilage.

Les fleurs esclozent soubz ses pas ; Parfum de roze est sur sa bousche; Tout s'embellist des siens appas ; Les fleurs esclozent soubz ses pas :

Est-il de grâces qu'il n'ayt pas , Ou qu'il ne preste à ce qu'il tousche P Les fleurs esclozent sous ses pas ; Parfum de roze est sur sa bousche.

Tant au loing du roy de mon cœur , C'est trop , hélaz! languir seulette ! et^ etc.

Clotilde de^uryille.

JLJu temps du feu roy N'étoit en esmoy Qui me grévast guère:

J'allois à part moy Donner le beau Moy A quelque bergière ; Douces ebansonettes , Plaisans bergerettes, Toutes nouvellettes Pas ne s'y céloient ; Bouquets de violettes, A brins d'amourettes Et fleurs joliettes, Ça et là voloient.

Oyseaux gazouilloient Qui nous réveilloient Et rossignolloient , Ainsi qu'allouettes ;

Baisers se bailloient , Cœurs s'amoUioient , Et puis s'accoUoient En ces entrefaites.

Il n'est tel plaisir Que d'estre à gésir Panny les beaux champs, L'herbe verd choisir , Et prendre bon temps .; Avec ma houlette Et cornemusette , Sur la belle herbette Je m'éjouissoye Avec bergerette , Plaisant jolliette , Baisant la bouchette , Si douce que soye ; Dieu sçait quelle joye !

En Fair j e sautoye Et chansons chantoyc , Comme une allouette.

Mieux vaut la liesse.

L'amour et simplesse De bergiers pasteurs .

( i3 ) Qu'avoir à largesse , Or , argent , richesse , Ni la gentillesse De ces grands seigneurs ; Car ils ont douleurs Et des maux greigneurs ; Mais pour nos labeurs Nous avons sans cesse Les beaux prés et fleurs , Fruitaiges , odeurs , Et joye à nos cœurs, Sans mal qui nous blesse.

Vivent pastoureaux , Brebis et agneaux! Cornez chaliunelles ; Filles et pucelles Prenez vos chapeaux De roses vermeilles , Et dansez sous treilles, Au chant des oyseaux.

Depuis quarante ans , L'on ne vist les champs Tellement fleurir, Régner si bon temps

( '4 ) Entre toutes gens Que jusqu'au mourir Du roy tresp'xssé Qui pour resjouir Et nous secourir A maint mal passé.

Si pour peine prendre Bœufs et brebis vendre , Ravoir je pouvoye Le feu roy de cendre Et sur pieds le rendre , Tout le mien vendroy€ , Et ne cesseroye , Que ne lui auroy« La vie retournée, Pour la douce voye , Le bien et lajoye Qu'il nous a donnée.

Martial, de Paris.

c/àallacle

c>«-«>«-ex>-e^ti-c^

xxMOCTR, me Toyant sans tristesse Et de le servir dégousté , M'a dit que fisse une maîtresse Et qu'il seroit de mon costé.

Après l'avoir bien écouté , J'en ai fait vne à ma plaisance , Et ne me suis point mescompté :

C'est bien la plus belle de France.

Elle a un œil liant qui blesse Mon cœur tout plein de loyauté ; Et parmi sa baute noblesse , Mesle une douce privante.

Grand mal seroit , si cruauté Faisoit en elle demeiuance :

Car , quant à parler de beauté , C'est bien la plus belle de France.

De fuir s'amour , qui m'oppresse , Je n'ai pouvoir, ni volonté j

( i6) Arresté suis en ceste presse , Comme T arbre en terre planté.

S'ébahit-on, si j'ai planté De peine . tourment et souffrance ?

Pour moins on est bien tourmenté :

C'est bien la plus belle de France.

Clément Marot.

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'ôa/?ze.

\j N jour très-clair que le soleil luysoit Et sa clarté un chascun induisoit Chercher les bois , haults , feuilluz et espais , Pour reposer à la frescheur , en paix , Faunes des bois , satyres , demi- dieux , Seurent pour eux très-bien choisir les lieux , Si bien couverts , que le chauld en rien nuyre Ne leur pouvoit , tant sçut le soleil luyre. Sur le lit mol d'herbette épaisse et verte , Se sont couchés , ayant pour leur couverte Une épaisseur de branchettes issues Des arbres verts , jointes conune tissues ; Et auprès d'eux, pour leur soif estancbcr , Sailloit dehors d'un cristalHn rocher , Douce et claire eau , qui , dessous la verdure , Les endormit par son plaisant murmure.

A leur réveil , leur faim point ne tentèrent , Ni de l'eau pui'e ils ne se contentèrent ;

( i8 ) Maïs du fort vin , du fard de Silénus Lors se sont peints ces satyres cornus Dont la chaleur qui brûlait leurs entrailles , Entrepreneurs les fit de grands batailles , Non contre Mars , pas n'ont la hardiesse ; Mais oui bien contre la grand déesse Diane chaste et contre ses pucelles.

Par quoi l'on dit, qu'estre séparé d'elles En lieux si beaux , en ce tems gracieux , Pleins de plaisirs et biens délicieux , Leur étoit mort et tourment importable , Mais que nous est, disoient -ils , profitable D'être sains , forts , abondans en tous biens Quand celui seul , sans lequel ne sont riens Les autres tous , nous défaut maintenant ? A ce mot là, chacun incontinent Cria : Il faut sans plus de tems attendre Ou par amour , ou bien par force en prendre. Mais un vieillard tout gris , bien entendu , Les a fait taire , et leur a répondu : Enfans , amis , pensez à cette affaire , Et ne croyez chose légère à faire De force user sur celle qui commande ; Cat vous savez qu'est Diane , la grande.

( 19) Et puis elle à nymphes si bien apprises , Que , par parole , elles ne seront prises. Mais il y a vne seule science Pour décevoir, c'est d'avoir patience, Dissimulant du tout l'affection Que vous portez , et par grand fiction Fuit les bois auxquels elles se tiennent , Prés et ruisseaux où elles vont et viennent , Sans plus les voir ni plus les pourchasser , Et les laissant , sans crainte , aller chasser. De vos costés prennez vos passe- tems A mille j eux , ainsi que gens contens ; Et si , de loin , vous viennent regarder , Reculez -vous , laissez - les hasarder Et s'approcher , tant que désir d'ouir Vous pourra bien d'elles faire jouir.

Plustot ne fut ce conseil récité Que chacun dit , il a dit vérité.

Lors vont courant , et remplissant les bois De leurs chansons, et très-plaisante voix.

Sur le gazon et sous les verds sapins , Sous cabinets de fleuris aubepins , Pour reposer, Diane s'était mise; Et au milieu de ses vierges assise ,

( ^o ) Les instruisait, leur disant qu'exercice Etoit la mort de tout péché et vice : Les exhortant de si bien se garder , Que le soleil pussent bien regarder ; Car , sans rougir ni honte recevoir , L'œil chaste et pur ne craint point de le voir , Ni d'être vu ni de lui, ni du monde, Mais l'œil le fuit , quand le cœur est immonde. En se disant , la main sous son chef mit , Et , en dormant , les vierges endormit.

Toutes dormoient mais la plus travaillée Etoit plus forte à estre réveillée; Celles qui moins de fatigue avoient pris Eurent plus prompt au réveil les esprits. Par quoi de cinq sur l'herbette étendues Furent les voix plaisantes entendues, Des deux cornus , qui rompant leur dormir , Firent leurs cœurs soudainement frémir , Tant de la peur d' estre par eux surprises Que du plaisir : lors ( comme mal apprises ) , Le lieu tranquille où reposaient laissèrent , Et sans songer , pour ouir , s'avancèrent. Du fond des bois les doux chants écoutans Virent , près d'eux , les satyres chantans ,

D'elles si près que de peur s'arrestèrent.

Eux les voyant à fuir s'apprestèrent ,

Disant tout haut : Fuyons , Diane est là.

Elles riant , en entendant cela ,

Crurent pour vrai , qu'auprès de leur maîtresse

IN^eussent osé leur faire ennui ou presse ,

Ce qui vers eux a fait leurs pas mouvoir ,

Croyant ainsi les faunes décevoir;

Mais en croyant décevoir , sont déçues.

Dedans le pré bien avant sont issues ;

Eux les voyant peu à peu approcher

Se vont asseoir et les cordes toucher

Des instrumens et les flûtes sonner.

Doubles flageols faisoient tant résonner

Que le plaisir usant de sa puissance

De leur danger leur osta connaissance.

L'une disait à l'autre : retournez ;

Où fuyez-vous ? Ils ont les dos tournez.

Vierges , voyez , croyez qu'ils auroient crainte De couroucer notre Diane sainte ; Ils sont meilleurs que nous ne le pensons. Or , écoutons leurs plaisantes chansons ; Oyez leurs voix , leurs accords , leur mesure. Un jour ici un moment ne nous dure.

Pour mieux ouir , chacune s'est assise

Dessus les prés, estimant à sottise

D'avoir tant craint et si long-tems eu peur,

D'un tel plaisir qui ressuscite un cœur.

Lors si très-haut Us ont sonné un branle

Qu'une chacune en s' élevant s'ébranle

Sautant , dansant , par excessive joie ;

Nulle n'y a qui son ennemi voie.

Eux qui n'ont rien perdu par leurs doux chants

Des faux désirs de leurs cœurs tant méchants ,

Eux les voyant plus près d'eux approcher

Moins font semblant de les voir, ni chercher.

O faux semblant , ruses d'impures âmes

Que sçavez bien séduire simples femmes !

Où allez-vous ? pauvres vierges , hélas !

Voyez-vous point que tombez dans leurs las ?

Hélas ! où est Diane votre dame ?

Où est la peur d'acquérir d'elle blasme ?

Levez en haut cette vue abaissée ;

Toyez le lieu où vous l'avez laissée:

Des ennemis bien près , et d'elle loin ,

Tard vous pourra secourir au besoin.

Considérez comme , à ce plaisant jeu,

Plaisir vous a tirées peu -à -peu.

OÙ est la peur des satyres cornus ?

Osez-vous bien regarder leurs coi'ps nuds ? Osez-vous bien approcher leur repaire, Ce que jadis vous n'eussiez osé faire.

Que pensez-vous ? Irez-vous plus avant ? Avez-vous mis ainsi l'honneur au vent ?

Nymphes , hélas ! noyant , ne songeant rien Ont approché de leur mortel lien :

Faunes , voyant déjà l'heure venue , Que chacun pense avoir sa mie nue , Cessant leurs voix , ont tous jette par terre Leurs instrumens pour commencer la guerre. Elles , sautant , n'ouïrent plus nul son ; Mais aux cornus virent changer façon Car leur douceur en rigueur fut tournée. O la cruelle et piteuse journée !

Pour éviter leurs mains , pensent fuir ; Eux , en courant , pensent d'elles jouir : Crainte et amour poussent nymphes et dieux. Hélas ! Yenez , Diane , dans ces lieux : Vous êtes loin , les ennemis sont près ; Dépeschez-vous , venez y tout exprès.

Elles vont bien pour le commencement; Mais la force est de durer longuement.

Droit au torrent , craignant d'estre ravies , Nymphes cour oient , pour abréger leurs vies. Venant au bord , guère n'y séjournèrent ; Leurs bras , leurs yeux vers le soleil tournèrent , Disant au long à Diane , en pleurant , Ainsi que font femmes qui vont mourant : Si nous eussions , o déesse sans vice , Failli vers toi pour certaine malice , Si nous avions ce grand crime commis De nous ranger devant tes ennemis , Les yeux vers toi nous n'oserions lever , Ni te prier de nous vouloir sauver ; Mais las ! tu vois que sommes ignorantes Ici , sans toi , comme brebis errantes : Nous t'appelions à cette heure à notre aide , Ne voyant plus en terre aucun remède.

Ce que de toi voulons , avant mourir , Las ! ce n'est pas de nos jours secourir : Faunes bientôt vont arriver ici ; Par ton honneur , sauve le nostre aussi. Eh! comment peut cœur chaste redouter Leur plaisant chant , si doux à écouter ? Qui les eust cru être à notre poursuite , Quand ils semblaient devant nous prendre fuite ?

( 25 ) On dit que l'œil est du cœur messager Et qu'au parler est le plus grand danger : Cette leçon avons bien retenue, Et n'est jamais leur parole venue Jusques à nous , et de nous regarder Se sont très-bien les traîtres sçu garder. Yeuille donc nous et nos corps secourir, En nous donnant la force de courir, Les voici près ; leurs haleines sentons ; Et de leurs pieds ils touchent nos talons. Voici le point : ô Diane ! venez Et en vos mains nos chastes corps prenez 1 Tel fîit leur cri , et si forte leur plainte , Qu'entra au cœur de Diane la sainte , Qui dit : faut-il , tirant flèches sur elles , Rendre mes mains maternelles cruelles? Dois-je souffrir quelles meurent en leau.^ Ah ! non , le corps de chacune est si beau! Faune amoureux n'a rien qui le retienne. Je crains que honte , après mort , ne leur vienne ; Si chastes sont vivantes préservées , Chastes seront après mort conservées.

Pour ce , les veux en saules transformer^ Sans porter fruit qui soit doux ni amer ;

( ^6 ) Arbres seront , regai'dant les rivières , Comnie pleurant leurs façons trop légières; Et quand seront en arbres triomphans , De porter fruit, à jamais leur défens , A cette fin que leur virginité Soit en mémoire ; elles l'ont mérité ; Et cet honneur qui jamais ne mourra, En moi toujours , par elles , demourra, Sitost n'eust dit la divine puissance , Le dernier mot de sa juste sentence , Que trouvé ont les cinq nymphes le bord Du grand torrent, pour recevoir la mort. Ayant les bras levés pour s'y jetter , Désirant biens et plaisirs rejetter.

Entre leurs bras , faunes croyant tenir Le plus grand bien qui peut leur advenir , Elles contre eux se mettent en défense ; Eux ne craignant faire à leurs corps offense. Prendre les vont et si fort embrasser, Que d'embrasser ne se pouvoient lasser ; Ils sont transis et quasi morts de joie : Il ne leur chault qui les oye ou les voye. Croyant avoir la fin de leur désir , La voix leur perd par excessif plaisir.

Mais tout -à- coup ont ^u leur blanche chair, Perdre couleur, s'endurcir et sécher; Ont vu leurs pieds en racines changer ; Ont vu leurs mains en branches s'allonger : Eux de serrer et redoubler leurs forces ; Mais dans leurs bras ne tiennent rien qu'escorces , Dont vers le haut , pour leur cœur appaiser , Cherchent leur face , et les cuydent baiser. Ce fut le pis : car , pour la bouche douce , Et les yeux verts, ils ne trouvent que mousse. Dont il faillit une voix faible et lente , Telle que peut de personne dolente , Disant : Meschans importuns amoureux , Or demeurez à jamais malheuieux :

Nous en allons à Diane contentes , De nos vainqueurs en la fin triomphantes ; Et criant haut , lui dire grands mercis. La voix cessa. Eux , demeurants transis , Et demi -morts, ont changé leurs esbats En pleurs et cris , regardant haut et bas , S'il se peut rien en elles voir d'humain : Las ! trouvé n'ont teste , coi-ps , pied ni main , Qui en contre eux ne se soit endurci.

O vous , amans , qui entendez ceci ,

( 28 ) Cherchez amour vertueux et honneste, Et vous ferez honorable conqueste ; Ou autrement , vous adviendra toujours , Ce qu'à ceux - cl advint de leurs amours.

Marguerite de Navarre.

0Âi/aAÂe (/e ^aa^re.

JcLn petit lieu compris vous pouvez voir Ce qui comprend beaucoup par renommée ; Plume , labeur , la langue et le savoir Furent vaincus de l'amant par l'aimée.

O gentille âme l'étant tant estimée , Qui te pourra louer qu'en se taisant ? Car la parole est toujours réprimée , Quand le sujet surmonte le disant.

Fr ATS COIS I^'.

Amour me fist son bachelier , Et me domia joyeux espoir , Gracieuseté , bien celler , Courtoisie , force , pouvoir , Loyauté , sens , santé , avoir , Liesse et ceux de sa bannière , Pour amoureuse dame avoir Gente de corps et de manière.

Un chacun bien s'y employa ; Pitié lui brisa sa rigueur , Humilité s'y desploya, Avoir luy fist large d'honneur ; Beau parler lui oindit le cœur , Et tant lui souffla en F oreille , Que je conquis dame d'honneur :

Je ne vis oncques la pareille.

( 3i ) C'est un chef-d'œuTTe de beauté , Un triomphe de noble arroy ; Sa prudence et sa loyauté Vallent F avoir d'un petit roy ; Ravi suis , quand je Tapperçoy :

Tout œil amoureux qui l'advise Rit de joye , chante à parsoy :

J'ai-pris amours à ma devise.

Jean Molinet.

^à^i^t$dH$ .

Refrain.

yj cher enfantelet , vray pourtraict de ton père , Dors sur le seyn que ta bousche a pressé !

Dors petiot ; eloz , amy , sur le seyn de ta mère - Tien doulx œillet , par le somme oppressé !

Bel amy , cher petiot , que ta pupille tendre

Gouste ung sonuneil qui plus n'est fait pour moy î

Je veille pour te veoir , te nourrir, te défendre.... Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy !

Dors , mien enfantelet , mon soulcy , mon idole î Dors sur mon seyn , le seyn qui t'a porté !

^e m'esjouit encor le son de ta parole, Bien ton soubriz cent fois m'aye enchanté.

O cher enfantelet , etc.

Me soubriraz , amy , dès ton réveil peut-estre ;

Tu soubriraz à mes regards joyeulx

Jà prou m'a dict le tien que me savoiz cognestre ,

Jà bien appriz te myrer dans mes yeulx.

{ 33 ) Quoy ! tes blancs doigtelets abandonnent la mamme ,

Où vingt puyzer ta bouscbette à playslrî.... Ab ! dusses la sesebier , cber gage de ma flamme ,

N'y puyzeroiz au gré de mon dézh!

Cber petiot , bel amy , tendre fils que j'adore !

Cber enfançon , mon soulcy , mon amour ! Te voy toujours ; te voy et veidx te veoir encore :

Pour ce trop brief me semblent nuict et jour. O cber enfant elet , etc.

Estend- ses brasselets ; s'espand sur lui le somme ;

Se clost son œil; plus ne bouge.... il sendort.... N'estoit ce tayn floury des couleurs de la pomme ,

Ne le diriez dans les bras de la mort?....

Arreste , cber enfant !.... j'en frémy toute engtiere !....

Réveille-toy ! cbasse ung fatal propoz!.... Mon fils !.... pour ung moment.... ab ! revoy la lumière !

Au prilx du tien, rends-moy tout mon repoz!....

Doulce erreur ! il dormoit.... c'est assez, je respire;

Songes légiers , flattez son doulx sommeil ! Ab ! quand voyray cestuy pour qui mon cœur souspire,

Aux miens costez , jouir de son réveil? O cber enfantelet, etc.

( 34 ) Quand te voyra cestuy dont az receu la vie ,

Mon jeune espoulx , le plus beau des humains?

Oui , desjà cuyde voir ta mère aux cieulx ravje

Que tends vers luy tes innocentes mains !

Comme ira se duysant à ta prime caresse !

Aux miens bayzers com't'ira disputant!

Ainz ne compte , à toy seul , d'espuyzer sa tendresse ,

A sa Clotilde en garde bien autant....

Qu'aura playzîr , en toy , de cerner son ymaige , Ses grands yeulx vairs , vifs , et pourtant si doulx !

Ce front noble , et ce tour gracieulx d'ung vizaige Dont l'amour mesme eut fors esté jaloux !

O cher enfantelet , etc.

Pour moy , des siens transportz onc ne seray jalouse Quand feroy moinz qu'avec toi les partir :

Faiz amy , comme luy , l'heur d'ugne tendre espouse , Ainz, tant que luy, ne la fasses languir!....

Te parle , et ne m'entends... eh ! que dis-je insensée !

Plus n'oyroit-il, quand fust moult esveillé.... Povre chier enfancon ! des filz de ta pensée

L'esclevelet n'est encor débroillé....

( 35 ) Tretouz avons esté , comme ez toy , dans cette heure ;

Triste raîzon que trop tost n'adviendra ! En la paix dont jouys , s'est possible , ah ! demeure !

A tes beaux jours mesme il nen souviendra. O cher enfantelet , etc.

Clotilde de Surville.

z^nhl-

Jjeli.e , se c'est vostre plaisir

De me vouloir tant enricHir

De réconfort et de lyesse ,

Je vous requier , comme maistressc ,

De me laissier du tout mourir.

Car je n'ay vouloir , ne désir , Fors de vous loyaument servir.

Sans espargnier dueil ne tristesse:

Belle , se c'est vostre plaisir De me vouloir tant enrichir De reconfort et de lyesse.

Et s'il vous plaist à l'acomplir, Vueilliez tant seulement bannir D'avec vostre doulce jeunesse, Dolent refus , qui trop me blesse ; Dont bien me povez guérir, Belle, se c'est vostre plaisir.

Charles d'Orléans.

i ouR son plaisir, non d'argent trop muny,

Faifeu alla d'esprit non immuny

Pour mieux user de cautelle ou miracle ,

Chez les Bretons vendre le tyriacle,

En se vantant qu'il guérit de tous maux^

Sans y faillir, tant sont-ils anormaux.

Bref, quand eust fait bien ou mal ses repuces,

Il s'en alla vendre la poudre aux puces.

Il avait fait force petits cornets,

Pour affronter tous ces jolis cornets

Où n'y avait que scieure de bois

Bien fort poudré. A donc à ses abbois

Chacun accourt : lors en fist bonne vente :

Car, pour tout vray, publiquement se vante

Que les puces toutes fera mourir.

Là eut argent pour son fait secourir,

Tant et si bien, qu'il fut assez content.

Que bien sont fous delà s'estre amusés

( 38 ) Sans qu'il leur dist la manière d'user De la poudre que il leur a vendue; A Faifeu va, sans faire antre attendue, Lui demander la manière et la sorte Qu'il faut user de la poudre qu'il porte. Il lui respond , sans faire long caquet , Que mettre faut les puces en paquet.

Puis les prendre chacune seule à seule Et leur pousser la poudre dans la gueule : Toutes mourront sans faire long séjour, Lors chacun rit d'avoir en celuy jour Tel passe-temps , et si bonne responce : Mais tout soudain le galland fist esponce Avec l'argent qu'eut par son plaisant jeu : Il s'en alla, et sans leur dire adieu.

Charles de Bordigné.

3S^^ (^^i^dnUiixx mai UxxîQ.

V->E fut à une Penthecouste que le gentil roy Artus voulut tenir la plus haulte et riche cour qu'il eust oncques en sa vie tenue; car il manda celjle fois tous les roys , ducs , comtes , barons , qui de lui terre tenoient ; et comme il y devoit avoir grans joutes et tournois, pour ce vouloit-il que chacun y ammenàt sa femme ou sa mie : ce qui fut fait ; car tant y vint de noblesse et de chevalerie avec dames et demoiselles, que jamais en avant n'avoit esté vue si belle compagnie au royaume d'Angleterre.

Chacun se disposa de mener joie plus que en feste où il se fust jamais trouvé ; et on eut ainsi fait , si n'eust été Mourgue la fée , qui , envieuse de la grant beauté de la reine , et jalouse de messire Lancelot-du-Lac qu'elle aimoit , délibéra , par son enchantement , troubler toute cette belle compagnie. Et peut-estre si la reine l'eust fait inviter à celle feste , l'inconvénient ne fiit pas advenu.

Déjà estoient les grans tables mises , tout apprestées pour diner ; et le roy, en attendant, s'esteit appuyé à une fenêtre qui regardoit sur la maîtresse

(40 ) rue de Kramalot , et devisoit avec messire Gauvain. Et voici venir un jeune gentilhomme, monté sur un cheval , qui portoit une grosse valise de fin velours cramoisi toute à bandes. Quand il fut descendu, il prend sa valise sous son bras, et se met à monter au palais , et entre dans la salle. Assez lui fait - on place ; et lui qui estoit sage et bien appris , met le genouil en terre , et dit : « Sire , je suis envoyé à vous « de par une très haulte dame qui moult vous aime, « laquelle vous supplie de lui accorder un don ; et « avant que je vous le die, je vous assure de par elle que « en ce don ne pouvez avoir reproche ni dommage. » Alors le roy hausse la tête , et dit au gentilhomme ; «Ami, je vous octroie le don que vous m'avez de- «■■ mandé ; >> et le gentilhomme le remercie de par sa dame , et il prend sa valise et la délace.

Vous devez croire que le roy avoit grant désir, et toute la chevalerie qui là estoit assemblée , de voir ce qui estoit dedans. Le gentilhomme en tire le plus beau et riche manteau qui onc eust esté veu au royaume d'Angleterre. S'il estoit estrange , ne se faut étonner : car il estoit fée et fait d'une fée par enchantement , et avoit telle vertu qu'il descouvroit l'infidélité des dames et aussi des damoiselles ; car nulle ne le pouvoit vestir

qu il ne lui devînt trop court ou trop long , si elle avoit esté desloyale envers son mari ou son ami. Et tout ce avoit fait la méchante Mourgue , afin que la reine et ses dames le vestissent. Mais si elles eussent su de quelle soye il estoit tissu, jamais ne se fussent trouvées pour chose du monde en lieu et place où il eust été.

Ainsi fut donc présenté au roy ce riche manteau par le gentilhomme messager , en lui disant toute sa vertu ; et en outre il lui dit : « Sire , le don que ma dame « vous a demandé et qu'il vous a plu lui octroyer est tel , ce c'est qu'il n'y aura céans ni dame ni damoiselle à qui <c vous ne le fassiez essayer ; et celle à qui il sera de me- « sure ni trop long ,*ni trop court , ma dame lui en fait « présent , afin qu'elle en soit toute sa vie honorée. « Quand le roy voit qu'il ne se peut dédire de la promesse qu'il a faite , il est trop marri , mais il ne peut y mettre remède. Lors messire Gauvain prent la parole , et lui dit : « Sire , puisque tant y a , il faut que vous « mandiez la reine et toutes les dames et danioiselleSi — « Or y allez donc, dit le roy, car je veux tenh' pro- « messe ; « et messire Gauvain s'en va quérir la reine et dit : « Madame, le roy m' envoyé à vous , et vous mande « que veniez dans la salle avec toute vostre belle comcc pagnie , car il veut voir laquelle est plus belle , et

( 42 ) « veut lui faire un présent. » Il se garda très bien de déclarer la vertu du manteau , car aucune ne fust venue.

La reine avec sa noble compagnie vint donc devant le roy qui, dépliant le manteau, lui dit : « Madame, je « donne ce beau présent que vous voyez à celle de la « compagnie à qui il sera le mieux séant ; » et plus n'en dit , car il lui déplaisoit de tant en faire. La reine qui voit la grant beauté du mantel, le désire et convoite de tout son cœur , et le fait mettre sur ses épaules pour l'essayer ; mais il lui fut un petit trop court par devant, quoiqu'il fut de bonne longueur par derrière.

Messire Yvain , le fils au roy Urien , qui lui voit tout changer le visage , parcequ'elle s'apperçoit bien à la risée des gens qu'il y a quelque chose , lui dit : « Mac dame , il m'est advis que ce manteau n'est pas assez « long pour vous ; faites-le essayer à ceste damoiselle « qui est auprès de vous , c'est la mie à Hector le fils. » La damoiselle le prend volontiers , et le met incontinent ; mais il lui fut court de grand demî-pié. Messire Queux , qui estoit le plus grand gaudisseux de la maison du roy, dit à la reine en ceste manière: «Madame, vous estes « plus loyale qu'elle. « — « Messire Queux , fait la reine , «qu'entendez-vous par là.^ dites-le moi , j e veux le « savoir. »

Alors messire Queux lui va tout compter de point en point. Elle fut sage , et vit bien que si elle monti oit courroux , la honte en seroit plus grande. Adonc le prit enjeu et en rit, comme celle qui prenoit enjeu tout ce qui venoit de Mourgue. Et quoiqu'elle eust bien voulu n'estre point venue à celle feste , néanmoins avec un visage joyeux, dit tout haut : " Or ca , mes- « dames, qu'ailez - vous attendant, puisque j'ai com- « mencé la première ? «

Messire Queux, qui estoit tant joyeux de voir ces povres dames si entreprises, leur dit: « Mesdamoiselles, « avancez-vous ; aujourd'hui sera connue la foi que vous « tenez à ces povres chevaliers qui tant souffrent de « peines pour vous autres. « Quand les dames entendent pa rier messire Queux , n'y en eut aucune qui n'eust voulu estre en son pays. Chacune refuse à vêtir le manteau ; et le roy, qui en prent pitié , dit au messager : « Amy , il « me semble que vous pouvez remporter vostre mante teau , car il est si fort mal taillé , à ce que je puis « voir , qu'il ne saura bien venir à dames de céans.» — «c Ah ! sire, dit le chevalier, je vous somme de pro- « messe : sire , ce que le roy promet doit estre tenu. »

Alors n'y eut dame ni damoiselle qui ne suât d'angoisse et ne changeast de couleui\ Chacune veut faire

( 44 ) honneur à sa compagne de le lui faire essayer la première , sans de rien lui en porter envie. La reine voit messire Queux qui ne fait que railler. Elle l'appelle , et lui dit : «Messire Queux , essayez-le à vostre femme , sans ce tant caqueter ; si nous verrons comment il lui fera. >> Or , il estoit marié à une très belle damoiselle des plus avancées de chez la reine , et y avoit telle confiance , qu'il lui sembloit bien qu'il n'y en avoit pas de loyale au monde , si celle-là ne l' estoit. Il l'appelle : « Venez «* avant, ma mie ; aujourd'hui sera connue vostre grande « valeur , et serez nommée la fleur des dames : prenez- « moi ce manteau hardiment , et le vêtez , car je crois « qu'il a esté fait pour vous seule. « Sa femme lui répont : X Messire Queux, il m'est avis qu'il faudroit plutost le « laisser à ces dames que voilà ; il leur semblera que je ■^ le veuille prendre par arrogance ou par orgueil , et M m'en sauront pis.« — «Ne vous importe , ma mie , fait « messire Queux , je vous jure ma foi que quand elles de- «vroient enrager, le vêtirez la première; -> et lui-même sans plus dire , le lui met sur les épaules. Mais ce vilain manteau s'alla si fort raccourcir par derrière, qu'il ne couvroit pas le jaiTet , et par devant ne venoit environ qu'au genouil. « Sainte Marie ! » s'écrie Messire Brehus sans pitié. Messire Queux ne sait quelle contenance

( 45 ) tenir ; il voit qu'il ne peut couvrir ceci. Chacun en est joyeux , parce qu'il avoit tant mal mené les povres dames. Messire Ydier l'appelle et lui dit : « Messire Queux , que « voulez-vous faire de ce manteau? Comme il va bien à « votre femme , lui laissez-vous ou non , afin que les « autres l'essayent. » Queux ne répond rien et baisse la tête ; mais sa femme , toute dépite et honteuse, le jette et s'enfuit , tant fâchée que plus ne se peut.

Quand les dames voient qu il faudra que chacune tente la fortune, elles sont bien dolentes. Messire Lucanle-Bouteiller, qui était fort aimé du roy , lui dit : « Sire , vous devriez bien faire essayer ce manteau à la mie « de messire Gauvain. » Toutesfoîs Gauvain avoit eu quelque peu de soupçon d'elle et d'un chevalier, et eust bien voulu que Messire Lucan n'eust pas mis cela en jeu. Néanmoins le roy fait appeler la damoiselle qui n'ose refuser. Le manteau lui est vêtu , lequel s'étendit si long par derrière qu'il trainoit bien un pié et demi , et le pan du côté droit ne lui venoit pas au genouil.

Alors je vous assure que Messire Queux , qui longuement avoit perdu le parler , le recouvra ; et il a moult grant joie de ce qu'il ne sera plus moqué seul, Dieu merci. Messire Gauvain regarde sa damoiselle de travers , comme celui qui est très mal-content. Messire

( 46) Queux la prend et la mène seoir à côté de sa femme , et dit : « Madamoiselle , tenez - vous bien près de ma «femme , car vous êtes aussi femme de bien qu'elle. « Le roy , qui voit toute sa cour rire , ne se peut tenir de faire comme les autres ; et , puisqu'il a tant fait , il veut en voir la fin. Il prend par la main la mie de Messire Yvain , et lui dit : « Madamoiselle , ce manteau « doit estre vostre ; car je n'ouis jamais dire chose de t< vous par quoy vous ne le deviez avoir. « Le manteau lui fut affublé : mais ce fut toute pitié de le voir , car il traînoit par devant , et ne venoit qu'au cul par derrière. « Hélas ! mon dieu , dit Girflet , voici une terrible « tromperie ; il est bien fou celui qui en femme se fie.» La pauvre damoiselle est si honteuse qu'elle ne sait que dire ; elle a pris ce manteau , et l'a jette sur un chevalier. Queux le sénéchal lui a dit : « Madamoiselle , ne vous « courroucez point ; ce sont des fortunes de ce « monde ; allez vous seoir auprès de Genelas et de « ma femme : « et elle s'y en va bien piteusement.

Le roy appelle la mie de Perceval-le-Gallois. La povre damoiselle souffre qu'on lui mette le manteau sur le dos , car force lui est. En effet, dès qu'il fut sur elle , les attaches rompirent tellement , qu'il tomba à terre. La damoiselle est bien déplaisant , et le laisse là , et s'en

( 47 ) va asseoir à côté des autres , baissant iû tête , sans oseiregarder nul au visage , et maudissant en son cœur celle qui en trouva jamais l'invention. Le roy est un peu fâché du chagiin qu'il voit à ces povres clames , et ne demandoit qu'occasion de tout laisser. Mais le messager refuse , et le somme de la foi qu'il a promise devant toute sa baronnerie.

Messire Ydier avoit son amoureuse à côté de lui , et ne croyoit pas que en tout le monde il y en eust une de plus grant loyauté pleine. Il la prent par la main , et lui dit « Or ca , ma mie , vous savez le grant « amour que je vous ai toujours porté et la confiance « que j'ai eue en vous; par quoy je suis sur, comme « de la mort , que jamais ne pensastes à me faire un « maulvais tour. Or regardez , ma mie , de quoi il sert « d'estre ainsi loyale. Je suis plus aise du déplaisir que M vous ferez aux médisans que d'autre chose. Je les <c verrai à ceste fois bien confus, et ne fut-ce que Messire « Queux : allez , ma mie , vêtez hardiment devant tout « le monde pour être la fleur des dames. »

La damoiselle à moitié entreprise répondit : « Messire « Ydier, mon bon et loyal ami, il me semble , sauf cor- «< rection, que vous ne devriez si fort vous hâter , mais « attendre que le roy le commandast. j' — «Non, non, dit

( 4S ) « Messire Ydler,» faites seulement ce que je vous dis. « Lors la damoiselle prent tout doucement le manteau ; et jamais habillement qu'elle porta ne lui fut si bien fait de mesure par devant , tant que la compagnie crust pour le coup qu'elle l'avoit gagné ; mais quand on la fit tourner pour voir le derrière , ce fut une pitié ; car sur ma foi il ne venoit pas jusqu'aux fesses , dont la risée commença merveilleusement grande. Queux ne se put tenir de parler , parce que messire Ydier l'avoit gaudi , et lui dit : « Qu'en dites-vous , Messire Ydier , il est icbien caché celui à qui le cul se montre. >'Messiie Ydier ne sait que dire. Queux prend la damoiselle par la main et la mène avec les autres : « Mesdames, divertissez- vous , « je vous amène compagnie.»

Que vous conterois-je de plus pour allonger la matière ? Pour conclusion , il n'y eut là chevalier qui ne le fît essayer à sa femme ou sa mie , dont ils eurent depuis le cœur dolent : car tel y avoit eu confiance , qui depuis ne fit que grommeler. Le messager voyant que son manteau ne se vouioit donner à personne des damoiselles qui là estoient venues , dit tout haut : «Sire, je vous supplie, afin que je me sois bienacquitté de mon devoir , d'envoyer par toutes les chambres chercher , s'il n'y a plus personne. »

Lors commanda le roy à Grisset qu'il s'y en aille , et Grisset s'y en va vitement ; et , après avoir bien cherché , ne trouve qu'une seule damoiselle sur un lit malade. Grisset la salue , disant : « Madamoiselle , levez- « vous : vous faut venir en salle , le roy vous demande. « — Messire Grisset, dit la damoiselle , j'obéirai vo ce lontiers au roy, mais vous voyez comment je suis; « parquoy il me semble que vous me devez tenir pour « excusée. » — « Madamoiselle , dit Grisset , j'attendrai ce que vous soyez habillée pour venir.» Quand elle voit qu'il n'y a remède , elle se lève et s'en vient en salle.

Son ami là étoit ; et si voulez savoir son nom , je vous dirai que c'étoit Messire Karadois Brise-bras , bon chevalier et hardi. Quant il la voit venir , tout le sang lui mue dans le corps ; et bien on le voit au visage. Il avoit été joyeux de ce qu'elle ne s' étoit pas trouvée dans la compagnie , pour les grands dangers qu'il y avoit vus. Mais sa joie alors se tourne en chagiin tant il craint qu'elle ne reçoive déshonneur et reproche ; car il l'aimoit de si grant amour que plus ne pouvoit ; et si c'eut été à sa volonté , jamais elle n'eust essayé le manteau ; et il s'approcha d'elle , et lui dit : ce Ma mie , je « vous prie , si vous doutez de rien , de ne point vêtir « ce manteau ; car pour chose au monde je ne voudrois

( 5o ) ce voir devant mes yeux votre honte et vous aîmer « moins qu'auparavant. J'aime beaucoup mieux estre *c en doute que de savoir la vérité, et vous voir assise à « côté de Mademoiselle Genelas et la femme de messire Ci Queux. » Grisset prent la parole et dit à Karadois. De et quoi vous tourmentez-vous tant ? n'en voyez-vous pas « là plus de deux cents assises sur ces bancs , que l'on et croyoit au matin estre les plus loyales de tous les pays.» La damoiselle, qui de rien ne s'ébahissoit , le prent et l'affuble très-hardiment ; mais en effet ce manteau fut si bien séant et devant et derrière , que tous les couturiers du monde ne l'eussent su mieux tailler pour elle. Le gentilhomme messager , qui maintenant voit l'aventure achevée , dit tout haut : «Damoiselle , damoiselle , c'est à cette heure que vostre ami doit estre bien joyeux: je vous livre le manteau , car il est à vous de bon droit si le roy le confirme. Il n'y a dame ni chevalier qui vueille rencontre , quoiqu'ils aient de l'envie assez ; mais semblant n'en font , puis ils s'en retournèrent tristes et dolens , et onc depuis n'en rirent. Messire Karadois s'en va avec sa mie tant joyeux et content que plus ne pouvoit l'être , et emportèrent le manteau et le gardèrent depuis bien chèrement. Après leur trespas , il fut mis en un lieu secret; et n'y a plus persomie de nostre temps qui sache où il est, que moi....

'^^^,0nfUt$,

X AR tendre Amors qui te jaloze , Par li grâces qui t'ont parfaict, Et par Yeiius qui te prespoze A cil que-norrist de son laict , Craon , bieau Craon que j'adore , Diex de mon cuer , deffends raa foy !

C'est toy qu'elle implore , Toy qu'elle implore contre toy!

Que m'ot servy tenter li charmes Par quoy Circé dompta le cieulx ?

Ot d'Achillés brisé leiz armes Rays j aillissant de ti bieaulx y eulx ; Maiz , s'en despriz de ma lozange , Tant ne veulx croire à lor povoir,

Tu n'haz , mon bel ange , Bel ange , n'baz rien qu'à te veoir !

Vaz , loing d'Agnès portant la flame Au cuer d'Héleines et Saphos , Deiz Paris , deiz Pbaon soubz lame ,

Consoler filles de Paphos !

Non , phénix d'attraicts ! deigne attendre

Que ciel , pour l'heur de tes bieaux jors ,

Ravive ez ma cendre , Ez ma cendre ung phénix d'amors !

Agnès de Plàncy.

^mfitj).

\-Jn dit que j'ay bien manière D'estre orguillousette ,

Bien affiert à estie fiere Jeune pucelette.

Hier matin me levay Droit à la journée ,

En un jardinet entray , Dessus la rousée.

Je cuiday estre première Au clos sur l'herbette ;

Mais mon doux amy y ère , Cueillant la flourette.

On dit que j'ay bien manière D'estre orguillousette ;

Bien affiert à estre fiere Jeune pucelette.

( 54 ) Un chapelet ly donnay ,

Fait à la vespi ée :

Il le prist , bon gré l'en say ,

Puis m'a appelée :

Veuillez oiiir ma prière , Très-belle et doucette ;

Un petit plus que n'affiere Vous m' estes durette.

On dit que j'ai bien manière D'estre orguillousette ;

Bien affîert à estre fiere Jeune pucelette.

Jean Froissàrt.

jiaCocjtte.

ce- c^ <>©•©-&«-

V^u'est-ce l'Amour? demandois-je n'aguere : « Pourquoy voulez savoir ce qu'est l'Amour ? « C'est à fillette ung qui fait rude guerre ; «f A vous , que saict ? bien fera quelque tour « De son mestier.» Youdroy Lien qu'on me die Comme s'y prend. « Pucelette estourdie , « Trop le scaurez : jusqu'ez moelle des oz « Il brusle , mesme en le crystal des eaulx ; « En tout pays va dardant ses flammesches ; « Tout va perçant de ses ardentes flescbes ; « En l'univers rien qu'escliappe à ses traicts ; « Pour- la Dryade , ils croyzent les forests ; « Pour la Nayade , en l'onde s'en allume ; « Pour le Cyclops , en jaillist de l'enclume « Que faict gémir de son poing vigoureulx : « Tel perce Faune au fond des antres creulx ; « Tel Egypan , dans les vertes campagnes ; « Qui , rOréade au sommet des montagnes , « Qui , les Trytons en l'abysme des flotz. « Dez qu'ont sifflé ses traistres javelotz ,

( 56 ) « L'aigle empenné languist au hault des nues ; « Ard le daulphin soubz des mers incognues ; « Lion souspire en ses vastes dézerts ; « Sylphe esperdeu fend le vague des airs , «< Gnome se meurt au centre de la terre , « Et Salamandre aux sources du tonnerre. « Voire , dict-on , qu'au mespriz des autels , u S'abreuve encor des plours des Immortels....» Et des humains ? « M'en direz des nouvelles « Quand y serez. » Ah ! sagettes cruelles ! Moult est payé mon curieulx propoz.

Maiz se nous rends délices pour repoz , T'excuse , Amour ! Croy qu'ailleurs ton empire Cessa dez-lors que treuvay mon vainqueur : Com' reigneroiz sur tout ce qui respire, Quand t'ez blotty tout eugtier dans mon cœur?

Ainsy disoye ; et cettuy dont l'ymage Me suyt par-tout , lors ouys , sur mes pas , Plus vivement offrant le sien hommage Au dieutelet qu'eust certes moinz d'appas. « Le cognoiz donc? luy fls-je : est-il , ce traistre , « Né du fier Mars et de blonde Cypris ? »

( 57 ) « Ne scay de qui , lespond ; scay qu'a faict naistie « Hommes , et dieulx , et tout ce qu'est compris « En la nature : adonc , père ne mère « Ne peult avoir , puisqu'il n'en fust sans luy : « Luy-mesme enfin ( qu'invoquons aujourd'huy « Comme enfancons ) chose est tout ; nom , chimère : « Ses rays , pour moy , partent de tes heaulx yeulx ; « En l'implorant, lien que toy je n'implore...." Sur ce , hayzer me prend l'audacieulx , De feu tout pur ; puys dict : « Demande encore tt Quest-ce l'Amour î «

Clotilde de Surville.

tSfî(|tt0.

J- OTJJOURS femme varie ; Bien fol est qui s'y fie.

François I^

Ôacré fil que i'ay veii toucher Aux leures de mon Isabelle , Dois-tu de ma bouche aprocher , Peus-tu me baiser après elle.

Las si tu pouvois estancher Ma soif rigoureuse et cruelle , Fil que tu me serois cher Sortant d'une bouche si belle.

O que i'ay de félicité Que ta charmante humidité Soulage mon ame embrazée.

le iuge en l'ardeur de mon feu Que pour me rafraischir un peu L'Aurore a fait ceste rosée.

Bois-Robert.

Jadis au temps des premiers pères,

Et de nos primeraiiies mères ,

Furent amours loyaulx et fines ^

Sans convoitises , ne rapines ;

Et le siècle moult précieux

N'estoit pas si délicieux,

Ne de robes , ne de viandes ;

Mais cuilloyent es bois les glandes ,

Pour pain , pour cbairs et pour poissons ;

Et chercboyent par ces buissons

Boutons , et meures , et prunelles ,

Framboises , frezes et cenelles ,

Fèves et poiz , et tels chosettes ,

Comme fruits , racines , herbettes ;

Des chesnes , le miel découroït ,

Et l'eau simple chacun buvoit.

Terre d'elle-mesme apportoit

Ce dont chascun se confortoit;

(6r ) Et faysoyent robes de laines, Sans teindre en herbes , ni en graines ; Ez chesnes creux se reponnoient , Quand les tempestes redoubloient.

Et quand par nuit dormir vouloient..

En lieu de coytes apportoient , En leurs places mon ceaux de gerbes , De feuilles , ou de mousse , ou d'herbes Et quand l'air estoit appaisé , Et le temps cler et arrasé , Et le vent doulx et convenable , Si comme un printemps permanable , Que les oyseaux en leur latin S'estudient chascun matin , De l'aube du jour saluer, Qui tout leur fait les coeurs muer, Zéphyrus et Flora sa fenune , Qui des fleurs est maistresse et dame , Ces fleurettes lors estendoient En courtes-pointes qui rendoient Leur resplandeur par ces herbages , Par ces prés et par ces rivages.

Sur telz couches que vous devise, Sans rapine et sans convoitise ,

(6. ) S'entr'acoloyent et baisoyent Ceux à qui jeux d'amour plaîsoyent ; Sous arbres verds pour ces gaudines , Leurs pavillons et leurs courtines Des rainceaux d'arbre estendoient, Qui du soleil les défendoient.

Là démenoyent leurs caroles , Leurs jeux et leurs douces paroles.

N'encor n'estoit ne Roy ne Prince :

Mal fait qui Taultruy toit et prinse; Trestous pareils estre souloient , Ni rien propre avoir ne vouloient.

Bien sçavoyent celle parolle, Qui n'est raensongiere , ne folle , Qu'oncques amour et seigneurie Ne s' entrefirent compaignie.

Jean de Meuk.

i<tns0n.

Ah ! belle Blonde !

Ah ! corps si gent !

Perle du monde , Que j'aime tant!

D'une chose ai bien grand désir, Et c'est d'un baiser vous tollir.

Ah ! belle Blonde !

Ah ! corps si gent î Perle du monde , Que j'aime tant !

Si , par fortune , Courrouceriés , Cent fois pour une , Vous le rendrois volontiers.

Ah ! belle Blonde !

Ah ! corps si gent !

Perle du monde , Que j'aime tant !

Raoul , comte de Soissons.

1; ORTUNE , vueilliez moy laîssier En pais , une fois je vous prie :

Trop longement , à vray compter , Avez eu sur moy seigneurie ; Tousjours faictes la rencherie Vers moy si ne voulez oir Les maulx que m'avez fait souffrir.

Il y a ja plusieurs ans passez ; Dois-je tousjours ainsi languir, Hélas ! et n'est-ce pas assez ?

Plus ne puis en ce point durer, Ah ! mercy , mercy je crie :

Souspirs m'empeschent le parler, Veoir le pouvez sans mocquerie.

Il ne fault ja que je le die , Pour ce T'ous vueil-je requérir, Qu'il vous plaise de me toUir Les maulx que m'avez amassez , Qui m'ont mis jusques au morir, Hélas ! et n'est-ce pas assez ?

( 65 ) Tous maulx suis constiaint de porter , Fors un seul qui trop fort m'ennuye :

C'est qu'il me fault loing demeurer De celle que tiens pour amye :

Car pieça , en sa compaignie , Laissay mon cueur et mon désir ; Vers moy ne veulent revenir D'elle ire sont jamais lassez; Ainsy suis seul , sans nul plaisir , Hélas ! et n'est-ce pas assez?

De balader j'ay beau loisir, Aultres déduis me sont cassez :

Prisonnier suis d'Amour martir , Hélas! et n'est-ce pas assez?

Charles D'orléaws,

^ottmt

de c C/Mweâe.

J E vis adonc une Pucelle ,

Qui estoit assez gente et belle ;

Doulce haleine eut et savourée ,

La face blanche et coulouiée ,

La bouche petite et grossette ,

Et au menton une fossette.

La gorge aussi avoit très-blanche ,

Comme la noif dessus la branche ,

Quand il a fraischement neigé ;

Si eut le corps bel et rangé ,

Eut dessus son chapel d'orfrais ,

Un chapel de roses tout frais :

En sa main tenoit ung mirouer,

Et si fut d'un riche tressouer

Son chef tressé moult cointement ;

Bel et bien et estroitement ,

De fil d'or eut cousues ses manches ;

Et pour mieux garder ses mains blanches

(67 ) De haller , elle eut un gans blancs ; Cotte eut d'un riche vert luisans , Cousue à ligneul tout autour :

Il paroit bien à son atour Qu'elle estoit peu embesognée :

Quand elle s' estoit bien pignée , Et bien parée et atournée , Si estoit faite sa journée.

Guillaume de Lorris.

JJ'u N seul regard , trop plus luisant que estel Tu m'as navré d'une plaie cruelle , Ayant tel sort qu'il faut que le blesseur Lui - même soit de ce mal guérisseur , Qui me semble être une loi bien nouvelle.

Tous médecins de terre universelle N'y ont pouvoir ; ta grâce naturelle Seule me peut alléger ma douleur D'un seul regard.

La mort et toi avez puissance telle De mettre fin à ma langueur mortelle : S'il est ainsi , donne - moi ce bonheur , Que mort n'ait point devant toi cet honneur , Puisque bouter tu l'y peux bien sans elle , D'un seul regard.

Jean Marot.

Ouû vil ccLi^Cû Vi'cus paD up reiiifc ^e^ox^i^.

\j N îour voyant ceste merueille A qui nulle autre n'est pareille , Je fis dessein de la baiser , Et recourus à l'artifice , Croyant que par quelque caprice Elle pourroit me refuser.

Je feins d'une ruse nouuelle , Qu'il me faut prendre congé d'elle .

Et que ie viens lui dire adieu :

Puis ie luy iure que mon ame Ne changeroit iamaîs de fiame , Bien que ie changeasse de lieu.

Ses lévies des miennes ie touche .

Je me pasme sur ceste bouche , Où les grâces logent tousiours :

Yante qui voudra la franchise , Pour moy ie veux que la feintîse Ait tousiours part en mes amours.

( 70 ) Mais qui ne voit que ie m'abuse , De croire que ma seule ruse Ait sceu contenter mes désirs ?

Elle mesme en fut complice , Et fit valoir mon artifice , Pour J-'interest de ses plaisirs.

Mon inuention estoit vaine , Si mes services , et ma peine :

Ne l'eussent esmeuë à pitié , Il est certain , ie le confesse , Ce que ie donne à ma finesse , Je le dois à son amitié.

Elle en fut sans doute bien aise, Et reconnut bien , la mauuaise , L'artifice que j'auais fait ; Car il n'eût pas esté possible Qu'une finesse si visible Trompât un esprit si parfait.

Elle sçauoit que ce voyage Eût peint la mort sur mon visage , De ses traits les plus langoureux ;

( 7' ) Et toutesfois , parmy les charmes , Elle me vit hors des allarmes Qu'un départ laisse aux amoureux.

Non , non , Angélique est trop fine , Pour ne reconnoistre à ma mine , Que ie la voulois atraper.

Elle n'a point tant de simplesse^ Mais elle vit que la finesse Estoit de se laisser tromper.

Puis ie scay hien la différence D'un baiser pris par bienséance , Ou d'un baiser pris autrement ; Cestuy-ci porta dans mon ame Trop de douceur et trop de fiame Pour un baiser de compliment.

Aussi ce baiser me conuie , A l'adorer toute ma vie , Et faire icy plus de séiour :

Puisque d'un aymable sousrire Elle a semblé me vouloir dire Que c'estolt un baiser d'amour.

MONTFURON.

"Uortj^on.

v>ORYDON, qu'az faict de la foy Qu'au mien ton cœur avoit jurée ? Laz ! n'est donc soubvenir en toy Souhz ugne togette empourprée !

Qu'az faict de tes premiers serments , Qu'az faict de ta flamme première , Se voydz , estrange à mes torments , Les plours qu'inondent ma paulpiere ?

Grâces , seigneur ! grâce au soulcy D'ugne bergerotte insensée , Se cuydoist retreuver icy Ung qu'est tousjours dans sa pensée ; N'est luy ; trop cler m'en appercoy ;

L'auroy faict changer de vizage

Tiens! quand fuz Corydon , je croy

Me revenoiz bien davantage!

Playzirs voloyent à l'entour De nostre demeure champestre ; Ta Rosalyre fust ta cour ; Treuvols ung trosne soubz le hestre :

( 73) De tes beaux yeulx partoit ma loy, Que , sans appel , voyoiz suibvie :

Quel prince, autant qu'avoiz sur moy , One eust droict de mort et de vie ?

Tes matins s'en alloient coulant Soubz le doulx ciel qui nous vist croistre ; Mon ame à toy yiz s' envolant Chasque fois que degnaz paroistre :

D'ung regard m'emplissoiz d'esmoy , D'ung mot , ou de joie ou de payne ; Et bien que lors ne fusses roy , Plus dans tes bras j'estoy que rayne !

Vîenz ca, l'amy ! n'attends demain!....

Ah! pardon, seigneur!.... je m'esgare; Tant comme icy , l'œil ne la main N'ont veu , ni touscbié rien de rare. Qu'ung bayzer doibt avoir d'appas, Cseîlly dans ce palais superbe !....

Maiz il ne te soubvient donc pas De ceulx-là que pregnions sui^ l'herbe ?

O cieulx ! quel afhont je reçoy De cestuy dont fus adorée !

( 74 ) Pourtant, maugré tout ce que je voy , N'en vouldroye estre séparée :

Que dis -je? ah! de ces doulx moments Où me fezoit dissouldre engtière , Trop soubvenirs me vont charmants Pour qu'à luy me soye encor chiere !

Yiens ça, l'amy ! n'attends demain!....

Ah! pardon, seigneur!.... je m' es gare ! etc. , etc,

Clotilde de Survit,t,e.

Ixmxn,

JlLst-il point vrai, ou si je l'ai songé,

Qu'il m'est besoin m'esloigner , ou distraire

De votre amour , et en prendre congé ?

Las! je le veux , et je ne le puis faire.

Que dis -je, veux! Non, c'est tout le contraire;

Faire le puis , et ne le puis vouloir :

Car vous avez là rangé mon vouloir.

Que plus taschez à liberté me rendre ,

Plus empeschez que ne la puisse avoir

Et commandez ce que voulez défendre.

François I*^'.

-)>^iU.

JL o u R oublier mélancoli e , Et pour faire chiere plus lie , Un doux matin aux champs issy , Aux premiers jours qu'amour ralie Les cœurs en la saison jolie , Et déchasse ennui et souci :

Si allai tout seulet ainsy , Que l'ai de costume, et aussi Cherchai l'herbe poignant menue, Qui mit mon cœur hors de soucy , Lequel avait esté transy Long -temps par liesse perdue.

(i) Alain Chartier a fait l'admiration de son siècle. On disait de lui qu'il n'y avait que sa laideur de comparable à son esprit : ce qui n'empêcha pas Marguerite d'Ecosse, alors dauphine , eu passant par une salle où elle trouva Alain endormi , de s'approcher et de le baiser. Comme on s'étonnait de voir accorder cette faveur à un homme aussi laid : « Je n'ai pas baisé l'homme , dit-elle , mais « la précieuse bouche de laquelle sont issus et sortis a tant de bons mots et vertueuses paroles. «

Tout autour , oiseaux voletoient , Et si très -doucement chantoient, Qu'il n'est cœur qui n'en fut joyeux:

Et en chantant, en l'air mont oient, Et puis l'un l'autre surm^Rfient A l'estrivée à qui mieux mieux.

Le temps n'estoit mie nueux.

De bleu estoient vestus les cieux , Et le beau soleil cler luisoit.

Violettes croissoient par lieux , Et tout faisoit ses devoirs , tieux Comme nature le duisoit.

Oiseaux en buissons s'assembloient :

L'un chantoît, les autres doubloient Leurs gorgettes , qui verboyoient Le chant que nature a appris , Et puis l'un de l'autre s'embloient , Et point ne s'entre -rassembloient:

Tant en y eut , que ilz sembloient , Fors à estre en nombre compris.

Les arbres regarday flourir , Et lièvres et lapins courir.

Du printemps tout s'esjouissoit.

Là semblait amour seignourir.

( 78 ) Nul n'y peut vieillir , ne mourir , Ce me semble, tant qu'il y soit.

Des herbes un flair doux issoit , Que l'air sery adoucissoit ;

Et en briipnit par la yalée , Un petit ruisselet passoit , Qui les pays amoëtissoit Dont l'onde n'estoit pas salée.

Là buvoyent les oysillons , Après que de maints grisillons , De mouscltettes et papillons , Ils avoyent pris leur pasture.

De l'autre part , fut la closture D'un pré gracieux , où nature Sema les fleurs sur la verdure , Blanches, jaunes, rouges et perses.

D'aibres flouriz fut la ceinture , Aussi blancs que si neige pure Les couvroit. Ce sembloit peinture , Tant y eut des couleurs diverses.

Le ruissel , d'une source vive , Descendoit de roche naïve .

Large d'environ une toise :

Si couroit par l'herbue rive ,

( 79 ) Et au gravier qui lui estrive , Menoit une très -plaisant noise.

Maint poissonnet , mainte vandoise Oy là nager , qui se dégoise En l'onde claire , nette et fine.

Si n'ay garde que je m'en voisc De là , mais largement me poise Qu'il faille qu'un si beau jour fine.

Tout au plus près , sur le pendant De la montaigne en descendant, Fut assis un joyeux boccage, Qui au missel s'alloit pendant , Et vertes courtines tendant De ses branches sur le rivage.

Là hante maint oysel sauvage.

L'un vole , l'autre au missel nage.

Canes , ramiers , hérons , faisans :

Là les cerfs paissoient par l'ombrage ; Et ces oisillons hors de cage , Dieu sçait s'ils y estoient taisans.

Si disoie à Amom's : Amours , Pomquoi me fais -tu vivre en plours , Et passer tristement mes jours , Quant tu donnes par -tout plaisance?

( 8o ) Tien suis à durer à tousjours , Et je trouve toutes rigours , Plus de durtez , moins de secours , Que ceux qui aiment décevance.

J'ay pris en gré ma pénitence , Attendant la bonne ordonnance De la Belle , qui a puissance De moy mettre en meilleur party.

Mais je vois que faintise avance Ceux, qui ont des biens abondance Dont j'ay failly à l'espérance :

Ce n'est pas loyaulment party.

Ainsi mon cœur se guermentoit De la grand'ouleur qu'il portoit En ce plaisant lieu solitaire , Où un doux ventelet ventoit , Si sery qu'on ne le sentoit, Eors que violette mieux flaire.

Là fut le gracieux repaire De ce que nature a pu faire De bel et joyeux en esté.

Là n'avait -il rien à refaire De tout ce qu'il me pourroit plaire , Fors que ma dame y eust esté.

Alain Chàrtisr.

hm-

JTrenez tost ce baisier mon cueuï, Que ma maistresse vous présente , La belle , bonne , jeune et gente , Par sa tiès-grant grâce et doulceur.

Bon guet feray , sus mon honneur , Afin que dangier riens n'en sente :

Prenez tost ce baisier mon cueur , Que ma maistresse vous présente.

Dangier , toute nuit en labeur , A fait guet ; or gîst en sa tente :

Accomplissez brief vostre entente , Tandis qu'il dort, c'est le meillieur : Prenez tost ce baisier mon cueur.

Charles d'Orléans.

c-^ J f^:^im^.

Jj AULSE beaulte qui tât me couste cher Rude en effect , hypocrite doulceur Amour dure plus que fer à mascher Nommer te puys de ma deffacon seur Cherchât sinô la mort d'vng pouure cueur Orgueil musse , qui gens mect au mourir Yeulx sans pitié ne vouldroiêt (et rigueur) ( Sans empirer ) vng pouure secourir.

Myeulx m'eust valu avoir este chercher Ailleurs secours , c'eust este mon honneur Rien ne m'eust sceu lors de ce faire fascher Ores i'en suys en fuyte et deshonneur Haro , haro , le grant , et le mineur Et qu'est cecy? mourray sans coup ferir! Ou pitié peult (selon ceste teneur) Sans empirer , vng pouure secourir ?

Vng temps viendra , qui fera dessécher ,

( 83 ) Jaulnyr , flestrir , Yostre espanye fleur Jen risse lors , s'enfant sceusse marcher Mais nenny las , ce seroit doncq foleur Vieil ie seray , vous laidde , et sans couleur Or beuuez fort , tant que ru peult courir Ne reffusez (chassant ceste douleur) Sans empirer , ung pouure secourir.

Price amoureux , des amas le greigneur Vostre maigre ne vouldroye encourir Mais tout franc cueur doit par nre seignr Sans empirer , vng pouure secourir.

François Villon.

^^tt^sfion.

U N galant mignon certain soir ^

Se présentant à l'huis derrière,

Pour sa douce amie aller voir^

Ne trouva que la chambrière.

La chambrière , qui fut belle ,

Bien usa de l'occasion ;

Elle prit ce bien-là pour elle ,

Et eut cette provision :

Assavoir si punition

Doit souffrir, comme larronesse ,

Et quelle restitution

Elle doit faire à sa maîtresse.

CoQtTILLART.

U N jour de may , que l'aube retournée

Rafraischissoit la claire matinée ,

Afin d'un peu recréer mes esprits ,

Au grand verger , tout le long du pom-pris ^

Me promenois par l'herbe fraische et drue.

Là , où je vis la rosée épandue ,

Et sur les choux, ses rondelettes goûtes ,

Courir , couler , pour s' entrebaiser toutes :

Le rossignol , ainsi qu'une buccine ,

Par son doux chant , faisoit au rosier signe .

Que ses boutons à rosée il ouvrit

Et tous ses biens au beau jour découvrit ;

L'aube naissante avoit couleur vermeille ,

Et vous étoit aux roses tant pareille ,

Qu'eussiez douté si la belle prenoit

( 86 ) Des fleurs le teint ou si elle donnoit Aux fleurs le sien plus beau que mille choses : Un mesme teint avoient l'aube et les roses. Jà commençoient à leurs aisles étendre Les beaux boutons ; l'un étoit mince et tendre , Encor tapi dessous sa coëffe verte ; L'autre montroit sa crête découverte, Dont le fin bout un petit rougissoit : De ce bouton la prime rose issoit :

Mais celui-ci demeslant gentement Les menus plis de son accoutrement.

Pour contempler sa charnure refaite , En moins de rien , fut rose toute faite ; En un moment devint sèche et blesmie , Ce n'étoit plus la rose que demie.

Un tel meschef, me complaignîs de l'âge, Qui me sembla trop soudain et volage , Et dis ainsi : Las , à peine sont nées Ces belles fleurs , qu'elles sont jà fanées. Je n'avais pas achevé ma complainte , Qu'incontinent la chevelure peinte , Que j'avois vue en la rose brillante , Tomba aussi par chuste violente Dessus la terre , étant gobe et jolie ,

( 87 ) D'ainsi se voir tout - à - coup embellie Du teint des fleurs chutes à lenviron , Sur son chef brun et en son vert giron Tant de joyaux, tant de nouveautés belles. Tant de présens , tant de beautés nouvelles . Bref, tant de biens que nous voyons fleurir,. Un mesme-jour les fait naistre et mourir : Mais si des fleurs la beauté si peu dure , Ah! n'en faisons nulle plainte à nature. Des roses Tage est d'autant de durée , Comme d'un jour la longueur mesurée ; Dont faut penser les heures de ce jour, Estre les ans de leur tant brief séjour ; Elles sont jà de vieillesse coulées , Sans qu'elles soient de jeunesse accollées. Celle qu'hier le soleil regardoit De si bon cœur, que son cours retardoit. Pour la choisir parmi l'épaisse nue.

Du soleil mesme a été méconnue A ce matin , quand plus n'a vu en elle Sa grand' beauté qui sembloit éternelle. Or , si ces fleurs un seul instant ravit ^ Ce néanmoins , chacune d'elles vit Son asge entier. Vous donc, jeunes fillettes,

( 88 ) Cueillez bientôt les roses vermeillettes , Puisque la vie , à la mort exposée , Se passe ainsi que roses ou rosée.

Desperriers.

^xiUndU.

ï j N ce mois délicieux Qu'amour toute chose incite , Un chacun , à qui mieux mieux La douceur du temps imite ; Mais une rigueur despite Me fait pleurer mon malheur; Belle et franche Marguerite, Pour vous j'ai cette douleur.

Dedans votre œil giacieux Toute douceur est escrite ; Mais la douceur de vos yeux En amertume est confite :

Souvent la couleuvre habite Dessous une belle fleur; Belle et franche Marguerite , Pour vous j'ai cette douleur.

Or , puisque je deviens vieux, Et que rien ne me profite , Désespéré d'avoir mieux Je m'en irai rendre hermite.

( 90) Je m'en irai rendre hermite Pour mieux pleurer mon malheur ; Belle et franche Marguerite , Pour vous j'ai cette douleur.

Mais si la faveur des dieux Au bois vous avoit conduite , Où , despéré d'avoir mieux Je m'en irai rendre hermite , Peut-estre que ma poursuite Yous feroit changer couleur; Belle et franche Marguerite , Pour vous j'ai cette douleur.

JoACHiM DU Bellay.

Xj k boiteux mari de Vénus , Le maîstre des Cyclopes nus Rallumoit un jour les flamèches De sa forge , afin d'échauffer Une grande masse de fer, Pour en faire à l'amoui' des flèches.

Vénus les trempoit dans du miel, Amour les trempoit dans du fiel, Quand Mars , retourné des alarmes En se moquant , les méprisoit , Et branlant sa hache , disoit :

Voici bien de plus fortes armes.

Tu t'en ris donc , lui dit Amour :

Vraiment tu sentiras un jour Combien leur pointure est amère , Quand d'elles blessé dans le cœur, Toi qui fais tant du belliqueur.

Languiras au sein de ma mère.

Pierre de Ronsard.

iVX A. petite Cythérée , La seule image sacrée A moi devost idolastre , Assis-toi sur mes genoux :

Au jeu des baisers , folastre , Comme hier , remettons-nous.

Vois , vois ; du temps la carrière Jamais ne tourne en arrière :

Vois , après l'enfance , comme La jeunesse ores nous tient :

De près la suit l'âge d'homme .

Et puis la vieillesse vient.

Usons de cette verdure , Cependant qu'elle nous dure :

Trop , hélas ! l'hiver est proche !

Employons ce beau printemps.

Et gardons-nous du reproche D'avoir fait perte du temps.

(93 ) Ça donc , cent baisers , mignarde , J'en veux autant qu'amour darde De traits en mon cœur , Méline ; Autant qu'il y a de fleurs Sur ta bouche nectarine Et de vermeilles couleurs.

Ah ! qu'on me baise de sorti Que , pasmée à demi-morte , Penchant sur la face mienne , Tes yeux frotter tu feras :

Lors , dis que je te soutieruie Evanouie en mes bras.

Lors , te tenant embrassée D'un tiède estomac pressée .

De froid ta poitrine pleine , Peu - à - peu réchaufferai , Et revivre par l'haleine D'un long baiser te ferai.

Jusques à tant que mon âme En ces baiserets de basme , Me laissera tout en glace ,

( 94 ) Et que dirai , plein d'émoi , Me pasmarit dessus ta face En tes bras ramasse -moi.

Jea.n- Antoine de Bayf.

J E ne vois fleur qui tant m'agrée , Comme fait la rose pourprée , La Rose , fille d'Apollon , Honneur des vers d'Anacréon, Qui , de la rose cramoisie , A décoré sa poésie , Pour ce que sa fraische couleur Le garantit de la douleur De sentir la fureur bachique Avec la fureur poétique. Mais , pour semblable occasion , Je ne lui porte affection ; Car , ne buvant que de l'eau claire , Pour cela je n'en ai que faire.

J'aime son beau pied verdissant ; J'aime son beau chef jaunissant; J'aime sa feuille cinabrine, Teinte du sang de la Cyprine , Qui colora , dans ce beau mois , Le blanc ivoire de ses doigts.

( 96 ; Elle s'efforcoit de la prendre ; Mais, pour vouloir trop entreprendre, Elle souffrit punition De sa grande présomption Gastant sa peau douillette et blanche . Voulant piller la rose franche.

Vraiment rose , mon cher souci , Je t'aime, d'avoir pu ainsi Te défendre d'une déesse.

Que je chéris ta gentillesse !

Mais je veux dire encor pourquoi, Pourquoi je t'aime autant que moi.

J'aime ta cime jaunissante , J'aime ta sève verdissante, Pour ce que celle que je sers A le poil d'or et les yeux verts :

J'aime tes feuilles incarnates , Comme les joues délicates De ma maistresse et les zéphirs , Qu'elle rassemble en ses soupirs.

Voilà, belle et gentille rose, Pourquoi j'aime , sur toute chose .

Ta feuille , ta cime et ton pié.

Plust à dieu que mon amitié

( 97 ) Te pust être autant honorable , Que ta beauté m'est agréable !

Je ne craindrois pas que Sapbon Me reprist dedans sa cbanson , Pour ne t'avoir , rose fleurie , Prise sur le mont Piérie.

Vraiment-, Rose , je chanterois Toutes tes beautés, et dirois Combien ton odeur est subtile , Combien ta liqueur est utile , Comment tu fus , chez Agathon, Servie au banquet de Platon, Et comment ta fleur vermeillette Couronnoit l'enfance douillette De leur amour ; comment aussi , Comment Rose , mon cher souci , Tu fis un chapeau à Plutarque , Et un beau bouquet à Pétrarque.

Rose , tes boutons odoreux Sont les grâces des amoureux :

Rose , tes belles fleurs nouvelles Sont les faveurs des damoiselles :

Rose, ton lustre gracieux Charme l'odorat et les yeux.

Rose , mon cœur , Rose , ma vie ; Rose , si tu as quelque envie De guérir enfin mon ennui ; Ma Rose , va -t'en aujourd'hui Saluer ma belle Charité, Et lui dis que je t'ai écrite En la faveur de son printemps.

Écoute , Rose , ne prétends De loger au sein de la belle; J'en suis jaloux. Viens , je t'appelle ; Ecoute , Rose , n'y va pas.

O comme elle s'en va grand pas , Voir cette face nompareille , Des dieux l'agréable merveille !

Rose , tu pourras bien sentir Que vaut un tardif repentir , Si tu souffres l'ardente flamme Qui sort des beaux yeux de ma dame.

Catherine des Roches.

X c I dessous , des belles gîst l'eslite ; Car des louanges sa beauté plus mérite , La cause étant de France recouvrer, Que tout cela qu'en cloistre peut ouvrer Close nonain , ni en désert hennite.

François I^*^.

Jl o Y de pucelle est ung thrézor divin ; Heureulx qui l'ha! qui sur -tout n'en abuze ! Vive d'espoir ! cil onc ne sera vain ; Trouvera moult et plus qu'on luy refuze , S' avec l'amour veult jouer au plus fin.

Dez qu'ainsy va le cœur avant la main . Faut de rigueurs qu ung amant nous accuze : Eh ! ne respond d'un accueil plus humain , Foy de pucelle ?

Pour ceste - là qu'ha besoing soir et maiii , Aux siens costés, d'ung galant qui l'amuze , Vous jure, moy , par le chief de ma muze , ( S'espargne au gars la moitié du chemain ) Que ne pourra j urer , au lendemain , Foy de pucelle.

Clotilde de Surville.

^^^igitat^U^

iVl AINTENA.NT quc la belle Flore Fait tout partout les fleurs éclore , Et que le gai rossignolet Enfeuillé dans une ramée , Va courtisant sa bien-aimée D'un langage mignardelet.

Maintenant que le doux Zéphire Par l'air mollettement soupire.

Et que la corne du taureau , Ouvrant le sein de la nature , Pare de diverse peinture Le front joyeux du renouveau :

Quittons , ma mignarde Nérée, Que les hauts dieux ont bienheurée Des attraits les plus alléchans , Quittons la ville , je te prie , Où l'on ne voit que tromperie , Et allons nous ébattre aux champs.

Là , gaie en simple vertugade , Tu fouleras d'une gambade Le tapis d'un pré fleurissant ; Là , tu verras la pasquerette , Les coquerets , la violette , Le lys , et l'œillet rougissant.

Là , le jour d'une bonne fête ,

Tu environneras le faite

De ton chef, de mille fleurons

Qu'amour armé d'arc et de trousse

Rafraischira de la secousse

De ses peinturés ailerons.

Là , dedans quelque antre sauvage ,

Je baisotterai ton visage

Et tes beaux tétins arrondis ,

Ton beau sein rempli de fleurettes ,

Ainçois de douces amourettes ,

Qui font ça-bas un paradis.

Là , dès la fraische matinée , Nous verrons la bande obstinée Des avettes filles du ciel , Jusques à la tarde serée ,

( io3 ) Dérober la manne ensuciée Des fleurs , pour en faire leui' miel.

Là , nous verrons le lièvre au gîste , Et d'une jambe souple et viste Courir par les cbamps verdoyans ; Évitant la cruelle envie Qu'on a de lui oster la vie A force de chiens aboyans.

lia , nous verrons les belles fées

Et les nymphes bien atiffées ,

Baller au soir à bonds gaillards ;

Et les forestières Napées

Et les Dryades occupées

A faire de bouquets mignards.

Sus donc , ma mignarde IN^érée !

Que les hauts dieux ont bienheurée Des attraits les plus alléchans , Quittons la ville , je te prie , Où l'on ne voit que tromperie , Et allons nous ébattre aux champs.

Guy de Tours.

V uEiLLEz Tos yeulx emprisonner Et sur moy plus ne les giettez , Car quant vous plaîst me regarder , Pardieu , belle , vous me tuez , Et en tel point mon cueur mettez , Que je ne sçay que faire doye :

Je suis mort se vous ne m'aidiez , Ma seule souveraine joye.

Je ne vous ose demander Que vostre cueur vous me donnez ; Mais se droit me voulez garder , Puisque ce cueur de moy avez , Le vostre fault que me laissiez ; Car sans cueur vivre ne pourroye :

Faites-en comme vous vouldrez , Ma seule souveraine joye.

Trop hardi suis d'ainsi parler ; Mais pardonner le me devez , Et n'en devez autruy blasmer Que le gent corps que vous portez ;

( io5 ) Qui m'a mis , come vous veez , Si fort en l'amoureuse voye , Qu'en vostre prison me tenez , Ma seule souveraine joye.

Madame , plus que ne savez Amour si très-fort me guerroyé, Qu'à vous me rens. Or me prenez , Ma seule souveraine joye.

Charles d'Orléans.

niUndU-

J 'a I perdu ma tourterelle !

K'est-ce point celle que j'oi?

Je veux aller après elle.

Tu regrettes ta femelle :

Hélas ! aussi fais-je moi !

J'ai perdu ma tourterelle.

Si ton amour est fidelle^ Aussi est ferme ma foi :

Je veux aller après elle.

Ta plainte se renouvelle ; Toujours plaindre je me doi :

J'ai perdu ma tourterelle !

En ne voyant plus la belle , Plus rien de beau je ne voi :

Je veux aller après elle.

Mort , que tant de fois j'appelle .

Prends ce qui se donne à toi :

( '07 ) J'ai perdu ma tourterelle ; Je veux aller après elle.

Jean Passerat.

IBk.

tf«-tyO«>-^^

JDien que ie brusle incessamment D'une ardeur qui ne peut s'esteindre .

Et que ie meure sans me plaindre , N'en ayez point d'eslonnement.

Cloris , vos beautez perdurables Ont tant de grâces adorables , Et moy du mérite si peu , Que ce penser m'oste l'audace , Quand l'amour me rend tout de feu , Le respect me rend tout de glace.

Ce cruel tiran de mes iours , Tient ma voix tellement captiue , Qu'au fort de ma peine excessiue le ne puis demander secours , Aussi ie n'ay plus d'espérance Que iamais ma perseuerance Rende mon tourment limité :

Nulle raison ne me console , Mon mal est à l'extrémité , Puis que i'ay perdu la parole.

( log ) Tous les cœurs vous font des autels , Chacun vous rend obéissance , Vous auez la mesme puissance Qu'ont icy bas les immortels , Lors que deuant vous ie souspire , Qu'est-il donc besoin de vous dire De combien de soins ennuyeux Mes passions sont trauersées , Puis que vous ressemblez aux dieux , Vous sçauez toutes mes pensées.

Mon teint dont la viue couleur Dénient melancholique et blesme , Et mes sens tous hors de moy mesme Tesmoignent assez ma douleur ; Ces déserts où ie me retire Plaignent l'excez de mon martyre ; Les rochers pour le pleurer mieux Ont fait de nouuelles fontaines , Et si l'Amour auoit des yeux , Il auroit pitié de mes peines.

Ces bois si doux à mes ennuis , Ces valons amis du silence ,

(IIO)

Saçuent de quelle violence Je me plaints les iours et les nuits : Si tost que ie suis solitaire Ma passion ne se peut taire; Mais les liens me sont si chers , Qui tiennent mon ame asseruie , Que ie n'en parle qu'aux rochers , De peur que l'on me porte enuie.

Toutesfois la discrétion Ne peut si bien celer ma flame , Que chacun ne lise en mon ame Ma violente affection ; Et si bien tost le long vsage Ne vous fait voir dans mon visage Comme ie meurs pour les appas Dont les grâces vous ont pourueuë , le croiray que vous n'avez pas Encore recouuert la veuë.

Racjln.

(^^^ortratf

rie âôo/r^âe c/e c/e/^.

JUu chef aux piedz j'ay de haltor Plus que n'en faut por n'estre briefve; Et , bien chemeine en sénator , Por ça , ne m'en cuydez plus giiefve.

N'est faict mon teyn por esbloir.

Rose onc ne m'ha flory li gènes ; Et sienne Hébé , s'ay peu l'oïr , Choisy n'eut , en moy , Protogenes.

Feurent mes yeulx trop pétillans De veyne et d'amorose flame p Ors , plus dolcets , meins scintillans . Disent la paiz qu'est en mon ame.

J'ay nez romain et front appert ^ Grand, serain , sy que belle aurore; Bouce riante , à rose oppert Du phyltre que mes sens irrore.

Por mon seyn ( ne soîct blan de neix ) , Qui n'aisit , rien qu'à sa peincture ?

Donc est biau ? non , maiz , comm' phéneix , Croy n'ha sien pair en la nature.

A moltz , fut ma cosme ung lyen.

Jacoit ne cheust neyre ne blonde ; En quoy se meue ? ha ! sçay trop bien ! Mais ne vay le conter au monde.

Brief, face auguste, à Fer bénin; Taille ne gresle , ne membrue ; Bras ronds , col drect , pied femenin : Cy veyez Barbe di Verrue.

Barbe de Verrue.

(JuELS doulx accords emplissent nos boscages ! Quel feu secret de fécondes chasleurs Ya pénétrant sillons , arbres , pascages , Et , mesme entôur des tristes marescages , Quel charme espand ces ^dvaces couleurs ! Oui , tout renaist , s'anime ou se réveille : Arbustelets , qu'ont ployez les aultans , Redressez-vous de perles esclatans !

Bordez tapyz que nature appareille , Pour y pozer les trosnes du printemps.

Gentil matin de l'an qui vient d'esclorre , Type riant du matin de nos jours, Rien que ton œil ne verdysse et coulore ! Seyzon des jeulx , empeyre des amours , Cil resjouïs qui leur perte desplore !

Ainz , se des vieulx seraines le desclein , Soulcys pour nous jeunetz suyvent tes traces ; Sçaiz esclaircir front vers la terre enclin ; Yas obscurant cettuy qu'ornent les grâces Soubz bandelet de l'arcberost malin !

Te pardonnons : viendra l'heure cruelle

lO

( "4 ) Qu'à trez-hault prilx vouldrions payer ces maulx ; Oncques les siens ne dira Philomelle , Sanz que plaignions , à l'ombre des rameaulx , Droict précieulx de souspirer comme elle. Plus ne vivrons que par des soubvenirs : Bien qu'Aurora de plours l'herbette arrozc . Prou se complaist en son char de saphyrs ; Songe à Tython, quand veoit la jeune roze S'espandyssant aux soufHes des zéphyrs.... De vray , me duict le tourment où me livre Plus que son heur : car enfin que l'y siert Remémorer ung que ne peult revivre ?

A tout le moinz nous , que la Parque fiert , Espoir avons en la tombe nous suyvre , Qui tost , qui tard ; ainz trop ne nous hastons : Doulce est encor la coupe de la vie : Faut l'adonier de gracieulx festons ; N'aurons que trop , pour désarmer l'envie , Triste loysir de jongler des Gâtons.

Temps nous soubrist ; uzons de sa largesse , Malz sans abus : se faizans peult avoir , Sot est , ma foy , qui s'en tient à la gesse ; Vgne vertu par défaut de pouvoir Se pare en vain du beau nom de sagesse.

( "5) Suyvons l'amour , tel en soit le danger ! Cy nous attend sur litz charmans de mousse : A des rigueurs.... qui vouldroit s'en venger, Qui (mesme alors que tout dezir s'esmousse), Au prilx fatal de ne plus y songer ?

Règne sur moy , cher tyran dont les armes Ne me scauroient porter coups trop puissants ! Pour m'espargner , n'en croîz onc à mes larmes ; Sont de playzii' : tant plus auront de charmes Tes dards aigus, que seront plus cuysants. Témoins plainctifs des seuls maulx que j'endure O tourtereaulx , et vous , rossignoletz , Puisqu'a chassé Mars glaçons et froidiu-e , Meslez vos chantz au hruict des ruisseletz Qui roulent clairs sur la molle verdure ! Entour d'icy mille painctz oysillons Vont becquetant aubespines flouries , Ou baillent chasse à dorés parpeillons , Se balançant sur la flour des prayries Qu'ont jà suscée avetins éguillons.

Tous tend Vertumne , aux esles diaprées . Sombres abrys en l'espaîsseur des bois : Là veulx, dès-lors qu'avec frescheur des prées Disparoistront violettes pourprées ,

Respondre encore à vos faillantes voix!

Maiz , bel amy , dont le penser m'enflame , Se de ta bousche ung bayser cbaloureulx (Qui sur la mienne appelleroit mon ame) Coupoit soudain mes accents amoureulx , Com' diroy bien , tout engtiere à ma flame , « Quels doulx accords ! «

Clotilde de Surville,

V o s T R E bouche dit : Baisiez-moy , Ce m'est avis quant la regarde :

Mais dangier de trop près la garde , Dont mainte doleur je recoy.

Laissiez m'avoir par vostre foy , Vn doulx baisier , sans que plus tarde : Vostre bouche dit : Baisiez-moy , Ce m'est avis quant la regarde.

Dangier me heit , ne sçay pourquoy :

Et toujours d'estourbier me darde :

Je prie à Dieu que mal feu Tarde :

Il feust temps qu'il se tenist coy.

Yostre bouche dit : Baisiez-moy.

Charles d'Orléans.

J E VOUS disoîs : Las , ma belle , Donnez-moi un baiser doux , Un doux baiser qui rappelle

Quand trop honteuse et farouche .

Frayant vos lèvres en vain Contre les bords de ma bouche , Yous vous enfuites soudain.

Le faucheur ne se retire Plus vistement effrayé De l'aspic qui se revire Par hazard dessous son pié.

Yous n'osteriez de la braise Plus soudainement le doi, Que , quand vous baise mauvaise , Vous vous reculez de moi.

Appelez- vous , je vous prie , Cela, donner un baiser?

( "9 ) Non , c'est en donner envie , C'est bien loin de l'appaiser.

Antoine de Cotel.

i<^iUtU.

Hé ! Dieu que je porte envie Aux plaisirs de ta douce vie , Alouette , qui de l'amour Dégoises dès le point du jour , Secouant en l'air la rosée , Dont ta plume est toute arrosée !

Devant que Phœbus soit levé , Tu enlevés ton corps lavé , Pour l'essuyer près de la nue , Trémoussant d'une aisle menue ; Et te sourdant à petits bonds , Tu dis en l'air de si doux sons , Composés de ta tirelire , Qu'il n'est amant qui ne désire , T'oyant chanter au renouveau , Comme toi , devenir oiseau.

Quand ton chant t'a bien amusée , De l'air tu tombes en fusée Qu'une jeune pucelle, au soir, De sa quenouille laisse choir , Quand au foyer elle sommeille ,

Frappant son sein de ton oreille ; Ou bien quand en filant , le jour , Voit celui qui lui fait l'amour , Venii' près d'elle à l'impourvue ; De honte elle abaisse la vue , Et son tors fuseau délié Loin de sa main roule à son pié : Ainsi tu roules , alouette , Ma doucelette mignonette , Qui plus qu'un rossignol me plais , Qui chante en un bocage épais.

Tu vis sans offenser personne ; Ton bec innocent ne moissonne Le froment , comme ces oiseaux Qui font aux hommes mille maux, Soit qu'ils rongent les bleds en herbe, Ou soit qu'ils l'égrainent en gerbe :

Mais tu vis , par les sillons verds , De petits fourmis et de vers , Ou d'une mouche , ou d'une achée ; Tu portes aux tiens la bêchée , A tes fils non encor aislés , D'un blond duvet emmantelés.

A tort les fables des poètes

Vous accusent vous , alouettes ,

D'avoir votre père haï

Jadis jusqu'à l'avoir trahi ,

Coupant de sa teste royale

La blonde perruque fatale ,

En laquelle un poil il portoit ,

En qui toute sa force étoit.

Mais quoi ! vous n'êtes pas seulettes ,

En qui la langue des poètes A fait grand tort : dedans le bois ^ Le rossignol , à haute voix , Caché dessous quelque verdure, Se plaint d'eux , et leur dit injure , Si fait bien l'hyrondelle aussi , Quand elle chante son souci.

Ne laissez pour cela de vivre Joyeusement et de poursuivre , A chaque retour du printemps , Vos accoutumés passe-temps.

Ainsi jamais la main cruelle D'une mignarde pastourelle , Epiant , parmi les sillons , Le nid de vos chers oisillons , Quand vous chantez ne les dérobe ,

Ou dans sa cage ou dans sa robe !

Vivez , oiseaux , et vous haussez Toujours en l'air et annoncez De votre chant et de votre aisle Que le printemps se renouvelle.

Pierre de Ronsard.

:)hiU.

J. I R c I s , regardant les beaux yeux , La bouche et le front gracieux De la bergère qu'il honore , De la déesse qu'il adore , Vouloit mourir : quand elle aussi Brûlante lui disoit ainsi ; Hélas ! encor ne meurs , ma vie ; Car de mourir j'ai grande envie Avecque toi. Tircis alors Ardent réfréna les efforts Du désir qu'il avoit à l'heure De mourir sans longue demeure ; Mais il sentoit par cet effort, En ne pouvant mourir , la mort Et tandis que ferme il regarde Les yeux de la nymphe mignarde , Elle de ses yeux langoureux Humoit le nectar amoureux :

Et sentant d'amour le message Approcher du dernier passage , Elle dit avccques trémeurs :

Meurs , mon cœur , car ore je meurs :

Ne tarde plus , mourons ensemble ; Un tel mourir heureux me semble ; Et le pasteur répond ainsi :

Je meurs , mon bien , je meurs aussi ; Je meurs en heureuse allégresse De mourir avec ma déesse.

Ainsi les amans bienheureux , Tous deux l'un de l'autre amoureux , D'une si douce mort moururent, Qu'encore revivre ils voulurent , Pour remourir une autrefois Sous l'ombre touffu de ce bois.

Jean Vauquelii? de la F^iesnaye.

-lLiîtour de moy n'est rien qui ne sommeille ^

Et cy pourtant tout dore l'œil du jour:

Jà Tliestylis emplist quinte corbeille

Pour mestiviers , qu'en ce bruslant sesjour

N'a desvancé la courriere vermeille :

Prez leurs oustilz repozent estendus ;

Les fiert en vain le droict ardent solage :

De cy , de là , sur ces monts espandus

Sont bergerosts , soubz rozes du bel âge ,

Dormantz seuletz enmy troupeaulx tondus...-

N'estoit ainsy , foyer de la nature ,

Que , sont deux moys , caressoiz l'univers ;

Lorsque , vainqueur de glaciale Arcture ,

Au fond du nord encbaisnant les by vers ,

Nos cbamps tout nuds rendoiz à flouriture î

Lors ton esclat évigiloit nos sens ;

Ores nos sens accable ta lumière ;

Sescbes bosquetz que rendiz flourissants ,

Et ton ardeur accusent languissants ,

Cœurs qu'avivaz de ta clarté première.

Contre tes rays quierrent de vains abrys

( 127 ) Hostes de Fair , de la terre , et de l'onde ; Hors de son nyd ne sort mesme Fhy ronde ; Brouste , couschiée , au loing de ses cabrys , Cytise amer la bique vagabonde.

Ny frétiller vois-je muets poissons A fleur d'estang , ni sautillantes raynes S'esbanoyer en aygres unissons ; Ny s'exbaler les talpes soubterraines , "Sj verds lézards fuyr qu'entre verds buyssons. Seul inquiet , le céraste farousche Raze , haletant , la poudre du semptier ; Va regagnant creux d'ugne antique soulcbe ; Le veoit crapeaulx ; en l'escumante bouscbe , Tost amincy , se glisse tout engtier.,.. Maiz quoy ! tandyz qu'en ce vaste silence , Soubz grotte obscuie ay trefve à mes ennuicts , Quel tourbillon dans le vuyde s'eslance ! S'abscond le jour entre voyles des nuicts; Des quatre vents j ouste la turbulence ; Marche la fouldre enmyeu nuaiges noirs ;

Gronde, reluict, esclate , hélaz ! et tombe

Dieulx ! sur ce roc , le plus fîaiz des manoirs ; Frappe la creste où sylvestre palombe Prez son ramier rouccouloit touz les soirs ;

(128 ) L'a veu périr; s'enfiiyt.,.. ah ! malheureuse, A peyne viz , et cuydes f envoler !

Me fend le cœur ta plaincte langoureuse ; Et moins barbare estoit de t'immoler , Que de forcier vivre ainsi doloureuse ! Que quierz entour ce funeste roscher?

De ta demeure encor toute fumante Ne peulx t'enfuyr , et tremble d'approscher î Yole plustost sur le seyn d'ugne amante , Qu'au pair de toy tes maulx doibvent touscher ; Laz ! n'est plus temps : s'allanguissent tes esles ! Tien seul amy pouvoist te secourir :

Sçaiz qu'il n'est plus , et sy tousjours l'appelles ! Oui , m'apprenez , coulple d'oyseaulx fidèles , Qu'en pareil cas ne reste qu'à mourir.

Ainz toutesfois s'esclayrcissent les nues : Perce à travers les humides forests Cil dont plus vifs resplendissent les traicts , Sur les torrents , dont ces costes chesnues Jà menaçoient d'inonder nos guérests.

Jaçoit encor qu'en perles crystallines , Bois argentés , s'esgouttent vos rameaulx , M'ombroyerez cueillant des avelines^ Tant que , sur toictz fumanz de nos hameaulx

( 1^9 ) L'ombre croyssant ne tombe des collines , Maiz est ung feu , soict où m'aille tapir , Qui, sanz pitié, jour et nuict me consume: S'avec mes sens somme yient l'assoupir , Dès mon réveil , suivy de maint souspir , Comme au dedans , chasque object le rallume Entour de moy.

Clotilde de Surville.

^\à ^||)0t^ ^t û ^^0$(\xnKon.

X A. NT de loing que de prez n'est laide La mors. La clamoit à son aide , Tosjors , ung povre bosquillon , Que n'ot clievance ni sillon :

« Que ne viens , disoit , 6 ma mie , ^< Finir ma dolorouse vie ! »

Tant brama , qu'advint ; et de voix Terrible , « Que veux-tu ? » — « Ce bois « Que m'aydiez à carguer , madame ! « Peur et labeur n'ont mesme game.

Marie de France.

!g^CanCi.^s.

Jjeau sein, belles bouclies d'yuoire , Vivants obiects de ma mémoire , Chères délices de mes iours , Qui dedans vos rondes espaces Cachez la demeure des Grâces Et la retraicte des amours.

Gorge de lys , pommes d'albâtre De qui mon œil est idolâtre , Source des amoureux désirs, Parfait assemblage de charmes , Digne suiet de tant de larmes , De tant de vers , et de soupks ;

Obiects d' étemelle allégresse , Petits messagers de ieunesse , Petits gémeaux ambitieux , Qui desja pour vous trop cognestre Ne faisant encor que de naistre , Vous enflez d'orgueil à nos yeux ;

Heureux celuy qui vous admire ,

( i32 ) Plus heureux qui pour vous soupire , Le mal qu'il se plaist d'endurer :

Mais , ô merueille que i'adore , Je tiens bien plus heureux encore Celuy qui vous fait souspirer.

BoiS-ROBERT.

JLiAs ! si j'avois pouvoir d'oublier Sa beauté , sa beauté , son bien dire, Et son très-doux , très-doux regarder ,

Finirois mon martyre :

Mais las ! mon cœur je n en puis ôter , Et grand affolage M'est d'espérer:

Mais tel servage Donne courage A tout endurer.

Et puis , comment , comment oublier Sa beauté , sa beauté , son bien dire , Et son très-doux, très-doux regarder?

Mieux aime mon martyre.

Thibault, comte de Champagne.

ûX$^t.

Ou s, ma petite Colombelle.

Ma petite belle rebelle ,

Qu'on me paie ce qu'on me doit ;

Qu'autant de baisers on me donne ,

Que le poète de Vérone

A sa Lesbie en demandoit.

Mais pourquoi te fais-je demande D'aussi peu de baisers, friande, Que ce galant poète en veut ?

Peu vraiment Catulle en désire , Et peu se peuvent-ils bien dire , Puisqu'ainsi compter il les peut.

De mille fleurs la belle Flore Les vertes rives ne colore ; Cérès de mille épis nouveaux Ne rend la campagne fertile , Et de mille raisins et mille Baccbus n'emplit pas ses tonneaux.

Autant donc que de fleurs fleurissent ,

( i35) D'épis et de raisins mûrissent , Autant de baisers donne-moi:

Autant je te rendrai sur l'heure , Afin qu'ingrat je ne demeure De tant de baisers envers toi.

Mais sçaîs-tu quels baisers , mignonne ? Je ne veux pas qu'on me les donne A la francoise et ne les veux Tels que la vierge chasseresse , Venant de la chasse , les laisse Prendre à son frère aux blonds cheveux.

Je les veux à l'Italienne ,

Et tels que la CidaUenne

Les donne à Mars , son amoureux :

Lors sera contente ma vie ;

Et loin qu'aux dieux je porte envie.

Je vais être envié par eux.

JoACHiM DU Bellay.

<5)Onn0f-

V/h ! si j'étoîs en ce beau sein ravie ,

De celui-là pour lequel vais mourant ;

Si avec lui vivre le demeurant

De mes courts jours ne m'empeschoit envie ;

Si m'accolant , me disoit : chère amie , Contentons-nous l'un l'autre , s'assurant Que jà tempeste , Euripe , ni courant , Ne nous pourra disjoindre en notre vie;

Si de mes bras le tenant accollé , Comme du lierre est l'arbre encercelé , La mort venoit , de mon aise envieuse

Lorsqu'à souhait plus il me baiseroit ,

Et mon esprit sur ses lèvres fuiroit ,

Bien je mourrois, plus que vivante heureuse.

Louise Labé.

€Xi-90^tX-t>0-

^^limni.

kJvl ftiyez-vouz , charmes de nos demures?

Toictz verdoyants , azyles du sommeil ?

Troncs envieillis , où sont vos chevelures,

Qui m'abritoient quand le char du soleil

Rouloit , bruslant sur le palaiz des heures ?

N'aguere , au moinz , sailloit du seyn des mers .

Pour souhrier à l'amant d'Erigone ,

Et , se jouant parmi les pampres verds,

Doroit ains]^que les dons de Pomone ,

Mille nectars de leurs grappes couverts.

S'encor tousjours , de sa flamme amortie ,

Rassérénoit nos boscages tremblants !

Ainz nous layra quand les filz d'Orythie

Avelleront l'hyver aux cheveulx blancs

Ez fond glacé des antres de Scythie.

Or , sien esclat bien soict prest à fenir ,

Ma veue au loing doulcement esgarée ,

Non sans déduit , cerne les champs brunir :

Nature plaist , mesme ainsy bigarrée ,

Et si vieillist , saura bien rajeunir.

Or dèz pour nouz qu'est l'altomne advenue

( i38 ) Nos Tains actraits se fasnent sans retour ; Fond sur nos chiefs la vieillesse chesnue ; Et , francs linotz , soubz l'impiteulx altour , Nos cris foibletz se spargent dans la nue. Hé Dieu ! plustost que nouz en attrister , Que n'uzons mieulx du moment qui s'escoule? Hoste joyeulx , ne pouvant y rester , Point ne me doult mon logis qui s'escroule. Contre le temps , eh! quoy doncpeult toster? La terre aussy n'eust-elle sa jeunesse?

Tout ce qu'à payne en obtiennent humains A force d'art , de labeur , et d'adu^sse , De soy pondoit soubz leurs heureuses mains : Lors de soulcy n'eurent que leur tendresse ; Et cependant vivoyent dix fois plus , Que ne faizons !...,( ce n'est trop quand on ayme, Et qu'on n'est sourd , aveugle , ni perclus : ) Seur de cœillir n'est ores qui la sème....

Ciel! ô douleur! o regrets superflus!

D'ung bois de pins le feu , de prosche en prosche

Prend au hamel Paisibles habitants ,

N'est sanz péril tout ce qu'est sanz reprosche ! Oyez clameurs que , d'effroy palpitants , Vos enfançons poussent d'en hault la rosche !

( i39 ) Vîste accourez ! jà de leur flamme active Vont dévorant jaunastres tourbillons Fruicts de vos prez, trézors de vos sillons! Loing de l'estable où les nourrist captive Voyez lo chassant ses bouvillons ; Du glandivors la compagne hérissée , Et sa voysine aux traisnants mammelots , A pas divers , fuyr leur hutte escrasée , Tandiz que l'air retentit des sanglots Du pastre au sœil de l'ovile embrasée ! Pour échapper à de mortels abris , Qu'espérez- vous , ô familles beslantes ? Plasne la mort sur ces fumants débris.... Clamons en vain : soubz les poultres bruslantes, Plus elles vont se pressant à nos cris ! Veulent périr ! périssent donc ensemble ! C'est heur ainsy d'affronter le trespas. En ça de vouz, brebiettes , je dissemble, Que pour certain n'ay ne survivre pas Au preulx que j'ayme et pour qui tousjours tremble , Que n'est tesmoin du sort de ces beaux lieulx. De noirs pensers en quel gouffre il me plonge! Ah ! que le deuil de la terre et des cieulx A mes regards s'accroysse et se prolonge ,

( Ho ) Tant que l'amy sera loing de mes yeulx ! Que d'icy lors auray longues fériés !

Vienz à mon ayde, ô puyssante rayzon!.... Mais vouz , hélas ! illusions chéries , Qui me suy viez en la verte seyzon , Doulces erreurs , charmantes resveries , Où fuyez- vous ?

Clotilde de Surville.

j^an$on.

\Jk ! qu'heureuse est ma fortune !

Oh ! combien est grand mon heur , D'estre seul retenu d'une Pour fidèle serviteur.

Par sus toutes elle est vue Pleine de grâce et beauté , Et suis sur qu'elle est pourvue Beaucoup plus de loyauté.

O vous , qui ne l'avez vue , Voyez -la pour votre bien; Puis jugez , l'ayant connue , L'heur que ce m'est d'estre sien !

Mais , la voyant si parfaite , Gardez -vous bien un chacun , Car pour blesser elle est faite , Et de tous n'en guérir qu'un.

BussY d'Amboise.

mhi.

JJiEU ! qu'il la fait bon regarder, La gracieuse , bonne et belle !

Pour les grants biens qui sont en elle , Cbascun est prest de la louer.

Qui se pourroit d'elle lasser ?

' Tousjours sa beaulté renouvelle :

Dieu ! qu'il la fait bon regarder , La gracieuse , bonne et belle !

Par deçà ne delà la mer ; Ne sçay Dame ne Deraoyselle , Qui soit en tout bien parfait telle :

C'est ung songe que d'y penser ; Dieu ! qu'il la fait bon regarder !

Charles d'Orléans.

Xje voici , ce joli pré De mille fleurs diapré , Où ma folâtre angelette , Où ma belle nymphelette , Reçoit tant de passe -tems En la saison du printems :

Le voici , que je le baise Mille fois tout à mon aise , Voire autant de fois qu'il a De fleurettes ça et là.

Hé ! Mignon , que je t'honore, Non pour l'émail qui colore D'un divers bigarrement Ton mollet accoutrement, Mais pour ce que tu agrée A ma dryade sucrée , A mon Anne , dont les yeux Luisent comme astres des cieux.

Donc , ô beau pré , je dirai , Et si point ne mentirai , Qu'il n'y a pré en ce monde ,

( 144 ) Qui en tant de fleurs abonde Que toi , qui vas surpassant Tout autre pré fleurissant ; Que toi , en qui l'on voit naître Là pasquerette champêtre , La fleur du trèfle et du thym , Du picot et du plantin , Du sei-pollet , de l'ozeille Que la ménagère abeille , Fille légère du ciel , Suce pour faire son miel.

Le beau pré où Proserpine Fut de Pluton la rapine , N'étoit si bien diapré Que tu es , 6 joli pré.

Donq , à bon droit , mon Annette , Mon Eupbrosyne brunette , T'appelle son pré joli , Son pré de fleurs embelli , Son pré mignon , son pré riche , Son pré qui n'est point en friche , Son beau pré , son pré gaillard , Son pré gai , son pré mignard.

Mon dieu ! quel plaisir étoit - ce

( U5 ) A cette troupe déesse , Qui suivoit ma nymphe , adonc Qu'elle s'ébatoit au long De ta verdure émaillée , De la voir si éveillée , Marcher , courir et sauter , Et quelquefois s'arrêter , Pour baiser ton herbe épaisse De sa lèvre baiseresse.

Mon dieu! en la voyant telle.

Parmi ton herbe nouvelle , Que j'eusse reçu de bien , De délices , et combien De chères rej ouissances , Ains plutôt de déplaisances , O joli pré , de te voir, Au lieu de moi , recevoir De sa bouchette petite , Les baisers que je mérite Mieux que toi , car tu ne peux Goûter ses baisers heureux Comme moi , qui ai une ame Propre à recevoir tel basme, Et propre à juger combien

( 146 ) Ses doux baisers font de bien.

Or , puisque ma nympbelette , Ma toute belle Angelette T'aime , je te veux aimer Et sur tout autre estimer , Ne permettant à ma lyre Que de ta louange dire.

Guy de Tours.

l^an$on.

IVIa petite Jeanneton Me permet bien que je taste Son beau col et son menton , Et veut bien que je m'ébatte :

Mais', sitost que je me haste De ravir le beau bouton Qui fleurit sur son téton , Et les fraisettes jumelles , Elle me dit en riant : Ne touchez pas là , friand ; C'est le joyau des pucelles.

Claude de Po>"toux.

P^titttafton h'^^mcmn

xje larron d'amour

Déroboit un jour

Le miel aux rucliettes

Des blondes avettes ,

Qui , leurs piquans droits ,

En ses tendres doigts

Aigrement fichèrent.

Ses doigts s'en enflèrent :

A ses mains l'enfant

Grande douleur sent :

Dépit s'en courrouce ;

La terre repousse ,

Et , d'un léger saut

Il s'élance en haut

Et vole à sa mère ,

La belle Cythère ;

Avec triste pleur ,

Montre sa douleur ;

Et faite sa plainte :

Vois , dit -il, l'atteinte Qu'une mouche fait ;

( 149 ) Vois combien méfait Une bestelette , Qui 5 si mingrelette , Fait un mal si grand !

De mesme il t'en prend , Vénus lui vint dire Se prenant à rire:

Bien qu'enfantelet Tu sois mingrelet , Tu ne vaux pas mieux :

Vois quelle blessure Tu fais qu'on endure En terre et aux cieux.

Jean - Antoine de Bayf.

!^()anson.

IJON soir, mon cœur et ma vie.

Bon soir ma douce ennemie !

Ma belle Olympe , bon soir ; Bon soir , ma plaisant' brunette ; Ma mauvaise , ma doucette , Bon soir , jusques au revoir.

Que ne te puis -je, rebelle , Ma tourte , ma colombelle , Mon plaisir et mon amour , Pour tout le mal que j'endure , Donner un bon soir qui dure Tout jusques au point du jour !

Hé ! pour donner un sourire , Penses -tu que mon martyre Trouve le séjour plus doux ?

Ou bien que la gaillardise D'une douce mignardise Puisse appaiser mon courroux?

Il faut un baiser qui dure ,

( '5i ) Un long baiser qui m'assure Que tu veux me secourir ; Et ce que plus je désire, Ce point que je n'ose dire :

Car seul il peut me guérir.

Tu en rougis donc , mauvaise , Et neveux que je te baise , Comme tu dois accorder ?

Ha ! tu ne te veux pas rendre ; Il faut , il faut toujours prendre Ce doux point sans demander.

Jacques Grevin.

V o Y D sien hyvert venir li saiges Comme als fins biau jor , belle nuict ; Scet que sont roses por toz eaiges , Si por toz eaiges sont ennuict.

De ma primevère tempeste Ne me remembre sans plézîr ; Ains qui dança molt à la feste , Au soir n'ba regret de gézir.

Dant que vy cheoir foilles d'altomne , Belle tretoz m'ont proclamé ; Tretoz , adez , me dizent bonne ; Ne sçay le nom qu ay plus amé.

Heur ne despant de gentillesse , Contre li tams n'ay de rancœur ; L'er m'ha changié ; n'est de vieillesse , Por de qui n'ha cbangié le cœur.

Bien soye ung tantet jà vieillotte Me duict la court di jovancels ;

( i53 ) Ains n'hay regret que gent' fillotte M'emble , au sien tor , josnes ancels.

Me duict veoir doulces pastourettes Maynant lor bergierot gentilz , Cœillir aveline et fleurettes , Enmyeu fustayes et cortilz.

Me duict veoir , soubz vertes tonnelles , Coulple adfyant les feulx du jor ; Me duict oyr cbant des vilanelles Appeler au combat d'amor.

Me duict ( bien qu'avecque lor dames Gabent di miens rescits longuetz ) , Si conte plaids d'antiques flames , Soubryer nos jolys friquetz.

Lor est adviz que rien ne meue ; Ont en pitié mes cbeveulx blancs ; Riottent , si lor conte , esmeue , Qu beuz lors pairs à mes pieds tremblants.

Et , de ma part , me rys sans faindre , De veoir parpeillons esvolez

( i54 ) Sy narguillants , prest à s'esteindre Flammel qui tant en ha bruslez !

Barbe de Verrue.

-onUan.

Au bon vieux tems , un train d'amour régnait , Qui sans grand art et dons se démenoit , Si qu'un bouquet donné d'amour profonde , C'était donner toute la terre ronde :

Car seulement au cœur on se prenoit.

Et si par cas à jouir on venoit Savez -vous bien comme on s'entretenoit ? Vingt ans , trente ans : cela duroit un monde , Au bon vieux tems.

Or est perdu ce qu'amour ordonnoit ; Rien que pleurs feints , rien que ruses on n'oit ; Qui voudra donc qu'à aimer je me fonde , Il faut premier , que l'amour on refonde , Et qu'on la mène , ainsi qu'on la menoit Au bon vieux tems.

Clément Marot.

hjp^t.

Ky R o N D E z , tyrans de la plaine éthérée ! Moncelez - vouz , brouillards , neige et frimatz ! Quoy ! quand Progné franchist le bleu Nérée , Pour ne languir soubz nébuleux climatz , Bruns passereaulx qu'attela Cytbérée , Seuls saultillez encor sur ces buyssons ! Seuls voletants poussez maint cry débile ; Puyz , quand votre esle , à voler inbabile , Chest soubz le poids des gélides glaçons , Fixez , povretz , la nature immobile !.... Francs oysillons , suspendez vos pioîs ; Tornez au nyd rasseurer vos compagnes ; Contre l'hyver sont de si doulx pavois ! Tant que froydure attriste les campagnes , Aultre déduit est- il que soubz nos toicts ? Entour d'icy venez , petitz volages !

Ce feu divin qui renaist au printemps , Ce feu qui meurt quand sifflent les aultans , ( Pour vos pareils ) vouz suyt dans nos villages : Ainsy que moy bruslez en tous les temps. Ainz , comme vouz , tousjours ne treuve encore

( i57 ) A qui conter mes amoureulx désirs !

D'abord estaint brazier qui vous dévore Toute femelle aperte à vos playzirs ; Accroist le mien cil seulet que j'adore. Est loing de moy. Mars qui me l'a ravy Le faict errer en loingtaines provinces : L'auroit Amour soubz sa chaisne asservy , ' Pour n'espouzer que les desbatz des princes ? Barbare , bêlas ! que ne t'ay-je suivy ! Possible , alors que t'appelle tremblante , Qu'en terre estrange ez chargé de liens ! Possible atout que , sur l'amaz des tiens ,

Entre les morts ta despouille sanglante

Arreste ! espoir me dict trop que reviens ! Ab ! reviens donc emprez ta bien-aymée , S'az cure encor de ses mortels ennuicts ! Tant peu faut -il pour que soict alarmée ! Car onc icy n'est propoz de l'armée ; Et maintes fois , durant ces longues nuicts, Du sombre Arcas quand oy bruyr les tempestes , Ou que d'Oryon tombent les froids torrents , Que toictz , battus de cent coulps différents , Semblent aller s'escroulant sur nos testes : « Où porte -t -il , me dis , ses pas errants?

( '58 ) « Ne se pourroist que seul et sans vesture , « A travers champs , à la mercy des loups , « Cerné d'iceulx en soict fors la pasture , « Ou que , jouet d'ung sort non moins jaloux , <« Comme eulx en vain quierre sa nourriture ? » Entour du feu , mesme au soir , que parlons ©e voyagiers esgarez loing des routes , Au fond des bois , dans le creulx des vallons , Ou s' abritant soubz les obscures voultes De vieulx chastels ouvertz aux aquilons , S' oyons un cry tout-à-coup dans la plaine , Ung bruict confus, tant soict au loing cela, Soudain le sang tout se fige en ma veyne ; Retiens mon souffle , et ne reprends haleine Que pour me dire : « O ciel ! s'il estoit là ! » Plus doulx pensers viegnent , en la nuict sombre , Se meslanger à mon trop court sommeil ; Lors bien te voy : mais ung affreux réveil , De mon bonheur chasse encor la vaine ombre. Aussi n'attends que du rare soleil Ray s tremblottants esj ouïssent ma cousche, Pour au dehors entonner chants d'amours ; Ainz sont muetz oysels , échoz sont sourds : Tout revivroit s' ung qu'appelle ma bousche ,

( i59 ) Tost la bayzant , estouffoit mes clamouis ; Se l'espargnez , preulx vaillants d'Angleterre , Pardonne tout à vos maistres ingrats :

En le veyant desfieray le tcnnerre ; Et m'escrieray , le serrant dans mes bras : - Ores de l'air, de l'onde, et de la terre, <c Grondez , tyrans. ^>

Glotilde de Survti.te.

/:QYr>

Vous, qui estes à cette porte , Comment estes - vous cy seulette ?

Or qu'un petit on se déporte Vous , qui estes à cette porte.

S'il vous plaîst', un baiser j'apporte ; Tendez un petit la bouchette !

Vous , qui estes à cette porte Comment estes - vous cy seulette ?

André de la Vigne.

S« mi''''-

xjL I n s I que dedans le pré , D'un vert émail diapré , On voit que la blonde avette Sur les belles fleurs volette , Pillant la manne du ciel , Dont elle forme son miel :

Ainsi , petite pucette , Ainsi j puce pucelette , Tu voles à tâton Sur l'un et l'autre téton :

Or , ayant pris ta pasture , Tu t'en viens , à l'aventure , Soudain après héberger Au milieu d'un beau verger , Paradis qui me réveille , Lorsque plus elle sommeille ; Là , prenant ton bel ébat , Tu lui livres im combat , Combat qui aussi l'éveille , Lorsque plus elle sommeille.

Je ne veux ni du taureau ,

Ni du cygne blanc oiseau , Ni d'Amphytrion la forme , Ni qu'en pluye on me transforme.

Puisque ma dame se paîst , Sans plus , de ce qui te plaist , Plust or à dieu que je pusse Seulement devenir puce !

Tantost je prendrois mon vol Tout au plus haut de ton col ; Ou , d'une douce rapine , Je sucerois ta poitrine ; Ou lentement , pas à pas , Je me glisserois plus bas , Et , d'un muselin folastre , Je serois puce idolastre , Pinçottant je ne sçais quoi , Que j'aime trop plus que moi !

Mais las ! malheureux poëte !

Qu'est-ce qu'en vain je souhaite ?

Cet échange affiert à ceux Qui font leur séjour aux cieux.

Et partant , puce pucette , Partant , puce pucelette , Petite puce , j e veux

( i63 ) Adresser vers toi mes vœux.

Si tu piques les plus belles , Si tu as aussi des aisles Tout ainsi que Cupidon , Je te requiers un seul don Pour ma pauvre ame altérée :

O puce ! ô ma Cythérée !

C'esr que ma dame , par toi , Se puisse éveiller pour moi !

Que pour moi elle s'éveille , Et ait la puce en l'oreille !

Etienne Pasquier.

^Mm$0n.

Ï.JJL jeune vierge est semblable à la rose, Au beau jardin , sur l'épine naïve ; Tandis que sure et seulette repose , Sans que troupeau ni berger y arrive : L'air doux l'échauffé et l'aurore l'arrose ; La terre , l'eau , par sa faveur l'avive ; Mais jeunes gens et dames amoureuses , De la cueillir ont les mains envieuses. La terre et l'air , qui la souloient nourrir , La quittent lors et la laissent flétrir.

Jacques Gohorry.

i^s moucfj^s (i mua,

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^la/riâo??.

HiTANT couché près des luchettes Où faisaient du miel les avettes , En ces mots je vins à parler :

Mouches , vous volez à votre aise ; Et ma maîtresse est si mauvaise , Qu elle m'empêche de voler.

Vous volez sur les fleurs écloses , Et moissonnez les douces choses Du thym , du safran rougissant , Et du saule à la feuille molle :

Mais sur les moissons je ne vole , Dont j'aime à être jouissant.

Mouches , de Jupiter nourrices , Des odeurs qui vous sont propices Vous faites la cire et le miel :

Et moi des beautés de ma dame Je ne produis rien , en mon ame , Que plaintes , que deuil et que fiel.

( i66 ) On dit , 6 colères abeilles , Qu'en vos pointures nompareilles , Votre destin se voit borné :

Mais celle dont les traits je porte , Las ! en me perçant , n'est point morte De la mort qu'elle m'a donné.

Ha ! je voudrois être une mouche , Pour voleter dessus la bouche , Sur les cheveux et sur le sein De ma dame , belle et rebelle !

Je piquerois cette cruelle , Au hazard d'y mourir soudain.

Amàdis Jamin.

§||a^nc)rt(.

iVJ. o N cœur souspiroit sans raison

Le mal qu'enduroit ma cruelle ,

Puis qu'il perd en sa guerison ,

L'heur qu'il avoit d'estre auprès d'elle.

Je ne puis plus garder ses pas

De porter ailleurs ses appas :

Quoy que ie face ou que ie die ,

Yoyez comme ie suis traicté :

Si i'ay pleuré sa maladie ,

le pleure auiourd'hui sa santé.

Racan.

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