FERDINAND GAGNON
L'homme, le chrétien, le journaliste, le patriote, le chef
Né le 8 juin 1849 à Saint-Hyacinthe, au milieu d’une population où le pur sentiment canadien-français régnait alors comme aujourd’hui dans toute sa plénitude, Ferdinand Gagnon n'eut qu'à ouvrir son cœur aux nobles inspirations du patriotisme qui se faisaient sentir partout autour de lui. Il étudia au séminaire de sa ville natale et, dit un de ses biographes, ‘‘Il s’y fit remarquer par ses talents transcendants et son assiduité au travail Doué d'un caractère jovial et aimable, il ne se connaissait point d’ennemis parmi ses confrères de collège. ’’
A l'âge de dix-neuf ans, Ferdinand Gagnon, demeurait à Concord, New-Hampshire, avec ses parents. Il faisait alors des discours en faveur de l'indépendance du Canada. En 1868 il fit la campagne présidentielle en faveur du général Grant. Partout où il adressait la parole on reconnaissait qu'il possédait de remarquables talents et qu'il y avait en lui ‘‘de l'étoffe'’.
Peu après la campagne présidentielle, Ferdinand Gagnon se fixa à Manchester, New-Hampsire. Durant l'hiver de 1869, il se lia d'amitié avec le Dr. A.-L. Tremblay, et sous la raison sociale de A.-L. Tremblay & Cie., il fonda à Manchester avec son nouvel ami, la Voix du Peuple, dont le numéro prospectus parut le ler mars. Sa devise, ‘‘Attendre et Espérer,'’ indiquait que le nouveau journal était attaché aux idées et aux œuvres de M. Lanctôt, l’apôtre de l'indépendance du Canada.
La Voix du Peuple ne vécut que six ou sept mois.
C'est aussitôt après la disparition de la Voix du Peuple, que M. Gagnon vint s'établir à Worcester.
I1 y épousa, le 16 octobre 1869, Mlle Malvina Lalime. Il avait à peine vingt ans. De cette union naquirent dix enfants, dont sept étaient vivants à la mort du chef de la famille, au mois d'avril 1886, après seize ans et demi de mariage.
C'était une tâche bien difficile, il y a cinquante ans, de faire prospérer des journaux canadiens-français aux Etats-Unis. Dans ce temps-là, en dépit de tous les départs qui se faisaient incessamment, le cri, au Canada, à l'adresse des émigrés, était : ‘Revenez au plus vite! Vous n'avez que faire dans les autres pays!’ Mais M. Gagnon avait vu plus clair que ceux qui croyaient encore à la possibilité de remmener nos gens au Canada et refusaient obstinément de se rendre à l'évidence. Il était sur les lieux ; il savait que les Canadiens émigrés étaient pour la plupart fixés d'une manière définitive sur le sol de l'Oncle Sam. Son but s'était nettement dessiné et il avait choisi Worcester, ville centre du Massachusetts, comme théâtre de son activité future. Aussi bien, la colonie canadienne y était déjà nombreuse, le sentiment national s’y était admirablement conservé et s’y épanouissait dans la plénitude de son développement. C'est le 3 novembre 1869 que parut sous la direction de M. Gagnon le premier numéro de L'Etendard National. Ce fut un événement, venant à un aussi court intervalle de la Voix du Peuple. Cela dénotait une détermination bien arrêtée et un courage peu ordinaire.
Le 8 novembre 1870, la propriété de L'Etendard National passa à L'Opinion Publique de Montréal, où il était imprimé comme édition spéciale pour les Etats-Unis.
Visant toujours à de plus grands résultats, M. Gagnon lança le 18 mars 1878, en société avec M. Houde, le Foyer Canadien, qui se personnifia plutôt dans M. Houde; aussi ce dernier en devint-il l'unique propriétaire après dix-huit mois d'existence.
Mais il y avait place désormais pour deux journaux. Le 16
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octobre 1874, M. Gagnon fondait le Travailleur, qui fut publié hebdomadairement jusqu'en octobre 1879, alors qu'il parut deux fois la semaine.
Le Travailleur fut l'œuvre capitale de Ferdinand Gagnon. Ce journal fut l'objet de ses préoccupations constantes depuis le jour où il en jeta les bases jusqu'à son lit de mort. Pendant les douze années que le Travailleur fut sous la direction de son fondateur, ce journal fut incontestablement le principal organe des Canadiens des Etats-Unis, celui qui commandait la plus haute autorité et s'imposait davantage à l'attention du public.
Ferdinand Gagnon était journaliste par vocation; son tempérament, ses heureuses qualités le prédisposaient à ce genre de carrière, où il pouvait rendre et où il a rendu de si émiments services à ses compatriotes. Sa première impulsion avait été pour le barreau, où il eut été de taille à briller au premier rang dans son pays natal, mais une sorte d'instinct le poussa à traverser la ligne 45ème où il sentait qu'il y avait quelque chose à organiser pour l'expansion de la race française.
M. Gagnon était d’un caractère tenace; il s'était tracé un but et pour l'atteindre, il ne dévia jamais de la route de l'honneur et des sentiments élevés. Il put maintenir et faire progresser son œuvre pour le plus grand bien de ses compatriotes émigrés, tout en lui donnant les moyens de soutenir honorablement sa famille.. Mais il eut surtout le mérite immense d'avoir été le précurseur par excellence du journalisme franco-américain et d'avoir indiqué la voie à ceux qui l'ont suivi dans la carrière. Car Ferdinand Gagnon fut véritable. ment le modèle du journaliste sincère et patriote. La Providence, qui veille à tout, l'avait fait surgir à une époque où la présence d’un tel homme parmi les émigrés canadiens était précisément d'une impérieuse nécessité pour diriger l'œuvre d'organisation nationale dans la patrie nouvelle. A cet égard, M. Benjamin Sulte, dit ce qui suit:
‘‘ C'était un travailleur intrépide qui se reposait en changeant de sujet. Je l'ai vu écrire au milieu de nos conversations, ne
perdant pas un mot de ce qui se disait autour de lui et donnant la réplique à haute voix, tout en conduisant sa plume.
‘‘Et comme il savait causer! Cent fois j'ai regretté de ne pas voir les talents de ce genre plus répandus dans nos cercles. Nous qui sommes si Français pourtant, comment se fait-il que nous négligions tant la conversation mesurée, suivie, intelligente, instructive et toute d'initiative? M. Gagnon n'avait qu'à prendre la parole pour être écouté. Il ne parlait pas, il causait. On en demandait encore, toujours, après qu'ils s'était tu. Les Canadiennes ont le don de la parole; je voudrais qu'elles prissent leur rôle du côté de l'agrément et que nos compatriotes fussent obligés de leur parler selon la manière de M. Gagnon.
‘Lorsque la fête de la Saint-Jean-Baptiste fut célébrée avec un éclat inusité, à Montréal, en 1874, M. Gagnon s'y rendit et donna une conférence qui fut la plus admirée de tous les morceaux oratoires dont nous avions été prodigues en cette rencontre. Il arrivait porteur d'une réputation déjà retentissante; il repartit après avoir dépassé l'attente de ses plus fervents amis et soulevé un enthousiasme extraordinaire. La promptitude de sa pensée, l'enchaînement de ses discours, le geste savant et simple de l'érudit, la prestance de l’homme, la voix admirablement sympathique, tout cet ensemble avait créé une profonde sensation dans notre monde. Il reparut à la Saint- Jean-Baptiste de Québec, en 1880, et remporta le même succès. Nous nous disions: ‘‘Les Canadiens des Etats-Unis ont une tête !’’ Et en 1884, à la réunion des anciens élèves du collège de Saint-Hyacinthe, il brilla de nouveau au premier rang. Que de fois, dans les conventions de nos compatriotes aux Etats- Unis, n'a-t-il pas fait entendre sa parole vivante et instructive! Ce qu'il disait si bien avec sa plume, il savait l’exprimer dignement par le langage parlé. Je l'ai suivi quelque peu dans ces occasions, et j'ai cru m'apercevoir qu'il possédait la rare faculté de préparer, tout en parlant à l'auditoire, la phrase qui allait suivre. Aussi était-il toujours correct et très français dans son débit.
‘‘Le 15 avril 1886, après une maladie de sept mois, soufferte avec un courage admirable et tout à fait chrétien, M. Gagnon
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mourut, sans agonie, conservant jusqu'à la minute suprême ses facultés mentales. Il n'avait pas trente-sept ans! Mais dans cette courte carrière, toute consacrée au bien-être et à l'avenir de ses compatriotes, il avait proclamé l'idée qui fut le but suprême de sa vie—la préservation de la langue française et du culte catholique parmi les nôtres des Etats-Unis. Et ce qu'il avait fait pour atteindre ce but était assez pour remplir une vie deux fois plus longue que ne le fut la sienne. Lui, mort, l'idée qu'il avait tant préconisée survécut et ceux qui vinrent après lui dans la carrière du journalisme et se saisirent de son burin n'eurent qu'à s'inspirer de son patriotisme ardent et de son esprit éclairé pour continuer l'œuvre nationale dont Ferdinand Gagnon avait, de façon si énergique, jeté les bases.'°
M. Benjamin Sulte à rendu aussi à la mémoire de l'illustre défunt le touchant hommage suivant:
‘Rendons hommage à sa mémoire. Ses jours si bien remplis nous ont été consacrés. Que la jeunesse mette son ambition à le suivre. Nous n'avons pas de plus beau modèle d'homme public. Il est difficile aussi de rencontrer un citoyen dont la vie privée soit, comme la sienne, exempte de reproche. Sa bonne humeur même est digne d'être mentionnée. Tout se réunit pour que le respect individuel, l'amitié, la reconnaissance nationale lui élèvent dans nos cœurs le monument du souvenir. Une belle place dans l'histoire, telle est la récompense des âmes d'élite!"’
A ce témoignage il convient ici d'ajouter l'article ému, tout d'effusion, très juste dans ses vues, que M. Godfroy de Tonnancour, ‘ alors rédacteur du Travailleur, publiait dans ce journal au lendemain du décès de M. Gagnon En voici les principaux passages :
‘‘Un immense nuage de deuil vient de s'étendre sur nos populations canadiennes des Etats-Unis. La catastrophe que nous redoutions depuis si longtemps, le malheur que nous priions Dieu de conjurer, la calamité nationale qui nous menaçait sont enfin arrivés: M. Ferdinand Gagnon est mort.’
‘M. Gagnon meurt à 37 ans comme Raphaël et Mozart. Lui