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IDEE DE CE LIVRE

L'enseignement moral et civique donné aux élèves dans les écoles, les lycées et les établissements divers, est en général assez rudimentaire. Il se trouve heureusement complété par les leçons de la famille , et aussi par les lectures, par les observations et réflexions des jeunes gens lorsque l'âge et la maturité d'esprit leur viennent.

Ceux que les besoins de la vie n'absorbent pas trop tôt, qui ont le loisir de prolonger leurs études jusqu'à la virilité et que l'atmosphère fiimihalc enveloppe longtemps, reçoivent d'elle, de ce qu'ils voient et entendent au foyer, une forte et durable empreinte.

Les livres peuvent avoir, de même, dans la formation morale des jeunes hommes, une sérieuse influence.

J'ai personnellement gardé la mémoire de lectures, faites entre seize et vingt ans, qui ont eu une action réelle, sinon décisive, sur la direction de ma vie, sur la fixation des règles précises adoptées par moi alors, et restées mon invariable guide, au cours des trente années maintenant écoulées.

Ce souvenir, celui plus récent des entretiens que j'ai eus avec mes fils, des préceptes dont ils étaient entremêlés ou qui en découlaient naturellement, m'ont donné l'idée d'écrire un livre pour la jeunesse.

Je l'entreprends aujourd'hui.

Ce ne doit pas être un nouveau traité de morale et de civisme, mais simplement le résumé du langage tenu par les pères à leurs enfants, sous mille formes, à tout instant, au hasard des conversations familiales.

Ce sera le livre de mes fils j le livre des jeunes gens qui arrivent à l'âge d'homme et que la vie appelle.

Quel accueil feront-ils à ces pages, aux paroles sérieuses, aux sévères conseils qu'elles renferment?

Je souhaite qu'ils éprouvent à les lire le sentiment profond de celui qui écrit pour les convaincre, qui les aime et qui espère en eux 5 qu'ils y trouvent la répétition des enseignements de leurs parents et de leurs maîtres, et comme un faible écho de la grande voix de la Patrie disant ce qu'elle attend de leur intelligence, de leur caractère et de leur courage.

Je souhaite qu'ils se forment une idée élevée de l'homme du vingtième siècle, du bon Français, du citoyen de notre République, et que, les yeux fixés sur ce modèle, ils s'attachent à l'imiter, à réaliser en eux-mêmes les qualités et les vertus qu'ils auront mises en lui.

Le secours de ce livre exigu et modeste ne leur sera peut-être pas inutile. Peut-être contribuera-t-il à assurer pour eux la route de la vie, ou tout au moins à les aider à y entrer d'un pas résolu et alerte, en hommes maîtres de soi, équilibrés au moral comme au physique, acceptant virilement par avance les devoirs et les charges dont leur tâche en ce monde sera faite, sachant ce qu'il y a de noblesse, de beauté et de bonheur véritable dans une existence bien remplie.

Ce livre leur dira qu'ils doivent cultiver en eux le sentiment, la raison, la volonté 3 entretenir la santé de leur corps et développer les forces physiques que la nature leur a départies j en un mot, se conformer aux prescriptions de la sagesse antique : avoir un esprit sain dans un corps sain, agile et robuste.

Et l'instrument humain dont ils disposeront ainsi forgé de bonne sorte, le corps ce l'esprit bien trempés, les jeunes gens se prépareront à s'en servir pour l'action sous toutes ses formes, l'action de l'homme privé, du père de famille qui travaille, soutient et élève les siens, l'action du citoyen occupé de la chose publique, soucieux de la prospérité, de l'indépendance et de la grandeur de son pays.

Hommes privés, ils voudront être justes, bons et tolérants, en même temps que clairvoyants et fermes.

lO PREFACE.

actifs et énergiques. Ils conserveront jalousement dans leur âme le sentiment de l'honneur, l'amour de ce qui est beau, de ce qui est bien, de ce qui est grand. Ils auront l'horreur du mal, des pensées et des actions basses et avilissantes, du mensonge et de la peur, des plaisirs grossiers qui dégradent.

Ils continueront d'assouplir leur corps aux exercices physiques , l'entraîneront à supporter la fatigue , autant pour avoir en eux l'élément premier du bon soldat dont la Patrie a besoin, que pour se tirer d'affaire dans toutes les circonstances matériellement difficiles.

Par la raison, par une volonté ferme, ils conserveront la santé 5 ils se soustrairont à la plupart des germes morbides qui menacent les corps débiles et les esprits inquiets ^ ils ne prendront pas trop au sérieux les mille petites misères physiques dont les humains ne peuvent se •'défendre, mais qui ne s'aggravent jusqu'à la maladie que lorsqu'on y prête trop grande attention, qu'on s'y arrête et s'en effraie.

Ce n'est pas pour cette défense trop facile d'euxmêmes que nos fils voudront être hommes de cou-

Ils apprendront à aller, avec sérénité, vaillamment et simplement, au-devant de tout ce qui fait reculer les lâches : la responsabilité, le dur labeur, la fatigue, le péril et la mort.

Jls aimeront la vie, parce qu'elle est bonne à qui est digne de vivre 5 mais ils n'y attacheront pas un tel prix qu'ils ne soient prêts à la sacrifier, sans hésitation et sans regret, au bien de la Nation, à leur famille, à leurs semblables en danger.

Un homme n'est grand que s'il a vu la mort de près et l'a regardée en face, froid et impassible.

Tous doivent être en état de le faire, quelles que soient les circonstances, sous quelque forme que la mort se présente, dans le plein jour et la gloire du champ de bataille, comme dans l'obscurité, dans l'isolement, dans la tragique agonie de certains accidents, des maladies qui tuent jour à jour et sans merci .

L'homme vaillant n'a pas cet unique courage, qui est déjà, pourtant, la primordiale vertu.

Il possède encore le courage moral, le courage civique qui lui fait braver l'opinion contraire, la critique injuste, la médisance et la calomnie, lorsqu'il agit suivant les principes qui guident l'honnête homme et le bon citoyen, lorsqu'il est garanti par le témoignage de sa conscience.

Nos fils sauront qu'ils doivent aimer et honorer ceux qui leur ont donné l'être, que rien ne peut les délier des obligations qu'ils ont contractées envers eux en naissant et qui se sont accrues chaque jour, à mesure qu'ils avançaient en âge. Ils sauront qu'ils

doivent aider et chérir leurs frères et sœurs, leurs parents aux divers degrés, et que, du reste, les devoirs envers la famille sont des premiers et des plus pressants parmi tous ceux qui nous incombent.

Ils comprendront qu'à leur tour, lorsqu'ils ont l'âge d'homme et qu'ils sont en mesure de pourvoir à leurs besoins, ils doivent créer un foyer, fonder une famille nouvelle, prolongement de la famille dont ils sont issus.

Ce n'est pas là chose qu'on fait un peu plus tôt ou un peu plus tard, ou qu'on ne fait pas du tout, à son gré, suivant sa convenance. C'est le devoir! le devoir humain, le devoir naturel, en même temps que le devoir social. Il n'y a pas que la dignité et la moralité de la vie qui soient intéressées au mariage, et elles le sont grandement 5 il y a encore le pays qui veut des enfants, la race qui entend se perpétuer.

Ne pas se marier, ne pas constituer une famille dès qu'on le peut, c'est faire acte d'égoïsmcj mais c'est pis encore, c'est manquer à un devoir essentiel de l'homme et du citoyen.

Par la famille, la vie de l'individu s'éternise. Comme il plonge dans le passé par ses ancêtres, il prend possession de l'avenir par ses descendants.

Là où la famille est forte, la Nation elle-même est forte.

Quand la lâcheté ou rimmoralité d'un peuple le conduit à distendre les liens familiaux, c'en est fait de lui : la déchéance est commencée et la chute finale est prochaine.

La pratique des devoirs de famille rend aisé et naturel l'accomplissement des devoirs de société, des devoirs de citoyen de la République.

La France est une démocratie 5 son gouvernement est républicain. C'est le fait et c'est le droit. S'il est toujours permis à ceux qui ont connu un autre régime de regretter le passé, il n'est assurément personne qui ne veuille que son fils soit un homme de son temps et de son pays.

Demain, nos jeunes gens seront les citoyens de la République française.

Ils faut qu'ils se sentent fiers de ce titre et soient décidés à l'honorer.

Ils respecteront les lois qui sont l'expression de la Souveraineté nationale, et, s'ils peuvent avoir le désir de les modifier, d'user de leur vote et de leur influence dans ce but, ils ne doivent jamais se révolter contre elles, ni rien faire qui puisse apporter le trouble dans le pays.

Jaloux de leur liberté, jaloux de leurs droits, ils auront égard à la liberté et aux droits de leurs concitoyens et ne tenteront rien pour que des lois soient adoptées, des mesures soient prises qui y apportent

une restriction. L'intérêt supérieur de l'Etat et le maintien de l'ordre public, l'égalité, le respect chez autrui de ce que l'on possède soi-même tracent à la liberté individuelle les seules limites acceptables.

Il faut se pénétrer de ce fait que , dans une démocratie, les droits de tous sont égaux. L'intelligence, le savoir, pas plus que la fortune et le nom, ne confèrent aucun privilège, aucun avantage particulier.

Mais s'il y a égalité des droits, moralement au moins il existe une diiférencc entre les devoirs. Ils sont d'autant plus grands, plus élevés, plus nombreux que l'homme est mieux armé pour la vie, qu'il est plus intelligent, plus instruit ou plus riche. Celui-là est comptable envers ses concitoyens et en^ vers la Nation des supériorités qu'il possède. Il leur doit de s'occuper des déshérités de ce monde, de consacrer à l'intérêt général, aux fonctions publiques, une part de son temps et de son activité.

En toutes choses, du reste, on prouve qu'on est meilleur ou qu'on est supérieur aux autres en donnant le bon exemple.

Il importe surtout de professer hautement la première vertu du citoyen, du républicain : le patriotisme.

Si cette obligation s'impose aux enfants d'un pays quelconque, elle est cent fois plus stricte, plus impérieuse pour le citoyen de la République, pour le Français du vingtième siècle.

Lui seul est responsable des destinées de la France. Il n'y a, en dehors ou au-dessus de la masse populaire, aucune autorité pour la guider si elle s'égare, aucune providence pour la sauver si elle se perd.

Et, dans l'état de l'Europe et du monde, notre pays court de réels et graves dangers. Au milieu des peuples remplis de force et de vitalité que chaque jour voit croître jusqu'à atteindre des tailles gigantesques, nous nous sommes arrêtés dans notre dévcloppementj nous semblons avoir perdu, avec la vigueur, la foi en des destinées glorieuses. La France se trouve menacée d'une déchéance qui serait pire que la mort, si la mort ne devait venir à sa suite, prochaine et fatale.

Plus que jamais, à l'heure où apparaît le péril, il faut aimer la Patrie d'un amour ardent, passionné et jaloux. Il faut l'aimer jusqu'à lui tout sacrifier, ses biens, sa vie, ses enfants j mais aussi, et c'est plus malaisé peut-être, jusqu'à puiser dans cet amour d'elle la force, le courage, toutes les vertus que les Français semblent avoir quelque peu négUgées, qui nous feront personnellement travailler, produire.

i6 PREFACE.

entreprendre, grandir, et accroître par là la prospérité et la puissance nationales.

— Travaillez avec ardeur, jeunes gens 5 tournez et retournez le champ , suivant les conseils du fabuliste 5 vous y trouverez un trésor qui ne sera pas pour vous seuls, et dont la Patrie bénéficiera.

Travaillez pour elle, et aimez-la de tout votre cœur, de toutes les forces de votre âme !

Aimez-la dans son passé, dans ses gloires, dans ses malheurs. Aimez-la pour ce qu'elle représente de grand et de généreux, pour sa terre fertile, accueillante, hospitalière, pour son doux climat, pour son ciel d'azur...

Aimez la Patrie à cause de tout cela. Mais aimez-la surtout, et il n'est pas besoin d'autres raisons, parce qu'elle est la France et que vous êtes Français !

Cet inaltérable attachement, ce dévouement entier à la Patrie, on doit en être pénétré jusqu'au plus profond de sa pensée et de sa conscience. Ce sont choses qu'on ne discute pas.

N'en déplaise aux sophistes, on ne saurait, en eifet, remettre impunément tout en question, s'attaquer, les prenant les uns après les autres, aux principes qui sont la raison d'être et la force des sociétés humaines j dénigrer, rabaisser • les grandes idées, les hautes conceptions de l'âme sans lesquelles la vie ne vaudrait pas d'être vécue.

A côté de la Patrie, qui est ce qu'il y a de plus cher et de plus sacre au monde, il faut placer la famille, les sentiments d'honneur, de devoir, de probité, de justice,... fondement de la morale naturelle et de la morale sociale, qu'on doit mettre hors de conteste, hors de discussion.

L'amour, le respect pour ces personnes et ces choses saintes forment la base et la règle communes d'un peuple aux croyances religieuses diverses, où les hommes dans la maturité de l'âge sont assez généralement gagnés par TindiiTérence, sinon par le scepticisme.

C'est sur cette inébranlable assise que doit reposer la conscience de la jeunesse française.

La jeunesse ne peut être forte et agissante que si elle est délivrée de la conuoverse, du doute en toutes choses qui affaiblissent les facultés morales, énervent et paralysent l'action.

La France a besoin d'hommes de foi, de courage et de volonté.

Puisse le Livre de mes fils contribuer à en former!

8 septembre 1905.

Paul DOUMER.

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