CHAPITRE II
Je suppose remplie cette première et indispensable condition : l'homme est maître de lui.
Sa volonté dégagée, exercée, affermie, est devenue le caractère.
A quoi va-t-il s'appliquer ? Que va-t-il vouloir ?
11 voudra, de toute son énergie, faire ce qui est bon et raisonnable, ce que lui dictent sa raison et sa conscience. Il voudra faire son devoir dans la vie.
C'est le moment de lui répéter :
— Fais ce que dois ! . . . maintenant que tu sais vouloir.
La volonté n'est que l'instrument, instrument nécessaire, de première importance, mais qui vaut seulement par ce qu'il peut produire.
Que produira-t-il ? Le bien 5 c'est-à-dire ce qui doit être fait, ce qui est le devoir.
Faire son devoir ! — Y a-t-il rien de plus beau que ces mots, rien de plus noble que la chose?
L'expression sonne gravement -, on la sent pleine de sérénité, de courage, et, à l'occasion, de sacrifice.
Il ne semble pas qu'on puisse l'expliquer, la commenter sans l'affaiblir et lui faire perdre quelque chose de son air de calme héroïsme.
Pas plus, du reste, qu'il n'est possible d'utilement définir le devoir. Nous en trouvons le sentiment en nous, et les définitions n'y ajoutent rien.
Dire avec l'Ecole que le devoir est « ce à quoi on est obligé par la loi ou par la conscience » , ou bien que c'est un « commandement catégorique de la raison, un principe d'action basé sur la loi morale», ce n'est rien ajouter à ce que le seul mot de «devoir » exprime clairement et hautement.
L'idée du devoir est innée chez l'homme.
Elle est aussi naturelle, aussi ancrée en lui, au plus profond de son être, que le sentiment de l'amour.
L'homme de bien, l'homme de caractère est prêt toujours à faire son devoir.
Mais on a coutume de dire qu'il est plus facile, dans bien des situations, de faire son devoir que de le connaître. Cela est vrai souvent.
Il faut donc apprendre à discerner son devoir. Il est, pour une part, inscrit dans les lois$ pour le reste, c'est la raison et la conscience qui le dictent.
Les devoirs que la loi prescrit sont les devoirs élémentaires, essentiels, ceux dont l'accomplissement est nécessaire à l'existence de la société.
Tu ne tueras pas5 tu ne prendras pas à autrui ce qui lui appartient j .. . enfant, tu honoreras et respecteras tes père et mère, tu leur fourniras des aliments s'ils sont dans le besoin h époux, tu devras fidélité, secours, assistance à ta femme ; père, tu seras obligé de nourrir, entretenir et élever tes enfants. . .
Tels sont, entre autres, et à titre d'exemples, les commandements que l'homme reçoit de la loi. S'y conformer, ce n'est faire acte que de vulgaire honnêteté.
La morale impose des devoirs plus nombreux, plus hauts, que la loi ne connaît pas. Ils ne sont point codifiés comme le sont les obligations légales, et ils ne sauraient l'être.
Pourtant, bien des règles morales peuvent se formuler. Il est un code du devoir, exprès, précis, dont nous devons avoir les prescriptions toujours présentes à l'esprit pour guider notre conduite sans hésitations, sans délibérations toujours renouvelées avec nous-même. Les cas exceptionnels, qui exigent un examen attentif de la raison et un jugement de la conscience, resteront encore assez nombreux et fréquents pour qu'on se soumette, dans les conjonctures ordinaires, aux règles générales admises par avance et immuablement maintenues.
Ces règles constituent la base morale de la vie. Elles doivent être communes à tout un peuple, si celui-ci entend avoir sa place et jouer son rôle dans
l'humanité, s'il veut marcher d'un pas sûr vers l'avenir, se faire un destin glorieux.
Il n'appartient à personne de les présenter en une sorte de Credo , mais elles ressortent, nettes et formelles, de l'examen des devoirs particuliers de l'homme.
Quels sont les obstacles que rencontre dans l'âme humaine la conception de ces devoirs ou leur acceptation? En d'autres termes, qu'est-ce qui, en nous, combat le devoir?
C'est, en premier lieu, l'intérêt, l'intérêt personnel poussé jusqu'à l'égoïsme^ c'est aussi et souvent le sentiment, la passion -, c'est encore la paresse et la lâcheté.
L'intérêt est l'ennemi le plus fréquemment rencontré, le plus dangereux du devoir. C'est de sa prédominance dans les déterminations à prendre que l'homme de bien, de ferme volonté, a besoin de se garder surtout.
Non pas que l'intérêt doive être proscrit comme mobile de nos actions. Cela serait absurde, et c'est du reste impossible. Il est naturel, il est légitime que nous nous préoccupions de notre intérêt. C'est un besoin, c'est une nécessité. Mais l'intérêt ne peut servir de règle morale. Quand le devoir lui est contraire, entre les deux, il n'y a pas à hésiter 5 c'est le devoir qu'il faut choisir.
La morale de l'intérêt, même de l'intérêt bien compris, dans l'acception élevée du mot, au sens que lui donnait Épicure, est une morale insuffisante, dangereuse, funeste aux sociétés qui s'y abandonnent. Pour produire le bien particulier et le bien social, il n'est que la morale du devoir.
Croire qu'on travaille utilement pour soi quand on ne songe qu'à son intérêt, quand on ne lui assigne pas pour limite la justice, quand on ne le fait pas plier devant le devoir, est une grossière erreur.
Le grand homme de bien qu'est sir John Lubbock (aujourd'hui lord Avebury) a écrit :
« Vous n'ajouterez jamais à votre bonheur en négligeant votre devoir ou en vous y dérobant. »
Et, s'appropriant les paroles de Wordsworth, le poète anglais du foyer, il dit encore :
«C'est la marque d'un homme sage, comme d'un homme vertueux, de ne point parlementer avec des craintes indignes.
Là où le devoir l'appelle, il se dirige avec confiance} Il brave mille dangers si son devoir l'exige, Et, se fiant à son Dieu, il les surmonte tous. »
Ainsi donc, l'intérêt sous sa double forme, l'utile et l'agréable, s'il ne peut ni ne doit être proscrit par la raison dans la détermination de nos actes, sera toujours ubordonné au devoir.
Il en doit être de même du sentiment et de la passion.
Ce sont, eux aussi, des ennemis possibles du devoir.
Les sentiments, même les sentiments les plus généreux, ne sont pas un guide sûr$ ils ne peuvent s'ériger en maîtres de nos actions h ils doivent être soumis à l'influence de la raison, et, par elle, combattus, refoulés s'ils vont à l'encontre des règles morales que nous nous sommes imposées, s'ils sont rebelles à la loi souveraine du devoir.
La passion aussi, la passion surtout doit être sa sujette.
Ce mouvement de l'âme, souvent violent et irraisonné, peut s'opposer à nos obligations morales. L'homme de volonté le domine, le fait plier devant la raison.
La lutte entre les passions et le devoir est chose trop commune pour que j'y insistes elle remplit l'histoire, le roman, le théâtre. Elle est de tous les temps et de tous les pays.
L'homme de caractère est maître de ses passions. L'homme faible en est le jouet.
Celui-ci fait céder le devoir devant la passion, et, pour peu que les circonstances s'y prêtent, court à la dégradation morale et aux catastrophes matérielles.
Cherchez, pour prendre les cas les plus graves, ce qui a conduit peu à peu à l'infamie l'homme qui
4o L'HOMME.
délaisse son foyer, sa femme, ses enfants, pour s'en aller vivre avec quelque drôlesse$ le banquier, l'homme d'affaires qui fuit à l'étranger laissant sa caisse vide et vide aussi la bourse de ses clients, de ceux qui ont mis en lui leur confiance. Cherchez, et vous trouverez sûrement quelque passion vile à laquelle il s'est abandonné, oubliant tout, sagesse, prudence^ oubliant ou désertant le devoir.
En dehors de ces faits lamentablement tragiques, il en est mille chaque jour pour consacrer le châtiment de celui qui manque au devoir en cédant à la passion.
D'ailleurs, ce n'est pas à cause de la punition certaine, inévitable, qu'on doit agir d'autre sorte. Il faut obéir au devoir, parce que c'est le devoir. Aucune raison n'est supérieure ou égale à celle-là.
Il faut obéir au devoir, malgré l'intérêt, malgré les sentiments, malgré la passion $ il faut lui obéir encore si cette obéissance exige un grand effort et beaucoup de courage.
La paresse, la lâcheté ne sont pas, en effet, les moindres obstacles que rencontre l'accomplissement du devoir.
Faire son devoir, un devoir positif, exige le plus souvent une action, de l'activité. L'effort que cela nécessite trouble les esprits et les corps indolents. Pourquoi agir, se dit-on, quand il est si facile et si
doux de rester au repos ? Faire ou ne pas faire ? Ne pas faire est tellement plus aisé !
Si la volonté ne combat pas, n'ordonne pas, c'est la paresse qui a le dessus, c'est le devoir qui succombe.
L'homme au caractère bien trempé ne connaît pas la paresse -, ou, si la lassitude lui en fait à l'occasion sentir les atteintes, du moins ne s'y abandonne-t-il jamais. Il rougirait de manquer au devoir, fût-ce dans les plus petites choses, en un moment d'abandon de son énergie physique ou morale.
Bien moins encore, chez lui, un acte de lâcheté est à craindre. C'est chose impossible à l'homme vraiment homme. La lâcheté est, avec le mensonge, ce qu'il y a au monde de plus avilissant.
Et pourtant la lâcheté n'est pas rare. Peut-être est-ce aussi souvent la lâcheté que l'égoïsme qui font déserter le devoir. Si l'accomplissement de celui-ci comporte en certains cas des dangers, cela n'est pas un motif pour reculer, bien au contraire. Il faut faire son devoir résolument, courageusement, quelles qu'en doivent être les conséquences. Le péril à courir ne peut qu'accroître la noblesse de l'acte et le faire exécuter plus allègrement.
Sacrifier sa vie à son devoir, lorsque les circonstances le commandent, voilà ce qu'il faut savoir consentir sans hésitation et sans regret. On donne sa vie souvent à meilleur compte, quand ce n'est pas
absolument pour rien. Une imprudence gratuite, une maladie qu'un peu de sagesse aurait prévenue, tranchent nos jours sans profit pour personne. On meurt inutilement, bêtement, sans savoir pourquoi.
Et nous reculerions, et nous verrions venir le moment avec terreur ou amertume, alors que le sacrifice de l'existence est payé de ce haut salaire : le devoir accompli !
J'ai senti quelquefois, en Extrême-Orient, la mort me frôler. Je n'en ai eu ni souci ni crainte : j'exerçais mes fonctions, je remplissais mon devoir. Autour de moi, la même sérénité m'est apparue chez tous ceux dont l'âme n'était pas aveulie.
Comment est-il possible de mieux finir que par une mort acceptée virilement, par devoir?
Le lâche qui n'y consent pas, quand l'occasion si rare de bien mourir se présente à lui, commet une mauvaise action ; mais il fait aussi un mauvais calcul. Pour être retardée l'heure fatale n'en sonnera pas moins, et il s'en ira sans la douce quiétude que donne une conscience satisfaite.
Il était nécessaire de parler de la mort, c'est-à-dire du plus grand sacrifice que l'on puisse demander à l'homme, pour montrer à quel point la loi du devoir est impérieuse, comment elle doit être respectée. Il faut lui obéir, quelles qu'en soient les conséquences.
«Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.»
Oui, faites votre devoir toujours et quand même ! C'est l'obligation morale inéluctable, et c'est le bien.
Et si, au lieu de chercher le bien, on visait à l'utile, on verrait que, tout compte fait, il y a intérêt à remplir son devoir. L'homme de devoir, qui aie témoignage de sa conscience, trouve par surcroît, dans la vie, des avantages auxquels d'autres ne peuvent prétendre. Il reçoit, sous mille formes, la récompense qui lui est due.
C'est qu'à tout bien considérer, il y a plus de justice en ce monde qu'on ne le pourrait croire. A ne pas regarder seulement à la surface, on trouve que les bons, les consciencieux, les énergiques ont encore le meilleur lot.
Une telle constatation est précieuse et consolante, bien qu'elle ne soit pas faite pour appuyer en rien la règle morale.
Le Devoir, que la raison dicte et que la volonté exécute, ne demande d'autre satisfaction que la quiétude de la conscience. C'est chose de l'âme que les influences extérieures n'atteignent pas.
Dans la pratique, le devoir s'humanise 5 il se diversifie; il se plie aux multiples conditions de notre existence; il fait apparaître les devoirs.
Et les devoirs se divisent et se subdivisent en une infinité de prescriptions, suivant les manifestations
diverses de la vie privée et de la vie publique. Cette dualité de notre existence indique déjà deux natures de devoirs : les devoirs de l'homme et les devoirs du citoyen.
Ces derniers, au-dessus desquels plane le devoir sacré entre tous, le devoir envers la Patrie, feront ici l'objet d'un examen spécial.
Les devoirs de l'homme privé sont les obligations qu'il a envers lui-même, envers sa famille et envers les autres hommes. Souvent, ces trois catégories de devoirs s'enchevêtrent et se confondent, et il n'y a guère que l'ordre didactique d'un traité de morale qui oblige à les constamment distinguer et à les analyser séparément.
D'ailleurs, il nous faut presque toujours les remplir en même temps, ensemble et d'accord.
Quand ils ne se contrarient pas, ne se gênent pas les uns les autres, la tâche est facile. Mais que de fois sommes-nous en présence d'obligations contradictoires, de devoirs opposés!
Si l'on pouvait dresser une échelle exacte de la valeur de nos devoirs, établir une hiérarchie entre eux, cela faciliterait la décision à prendre dans les cas douteux où la raison hésite et où la conscience se montre inquiète. Aucun philosophe, aucun moraliste n'est parvenu jusqu'ici à faire accepter un ordre, une subordination des devoirs.
C'est qu'il y a en eux trop d'éléments humains qui ne se prêtent pas à la classification et au calcul.
Toutefois , le bon sens seul, la vulgaire logique, le cœur aussi, établissent bien la supériorité, l'hégémonie de certains devoirs.
Le devoir envers la Patrie, qui est le premier toujours, arrive parfois à refouler, à annihiler pour ainsi dire tous les autres. Les devoirs envers la famille eux-mêmes , des plus saints et des plus chers , s'effacent quand la Patrie commande.
La France attaquée, envahie, menacée dans son indépendance, réclame de ses enfants toute leur activité, tout leur sang, toutes leurs pensées même. Plus rien n'existe alors en dehors d'elle. Son salut est la suprême loi.
Victor Hugo, en 1870, lors de l'invasion allemande, parle des femmes patriotes qui acceptent tout ,
La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir Que la grande Patrie et que le grand Devoir.
Dans ces heures tragiques, la raison n'a pas besoin de peser, la conscience est au repos : le devoir est unique j il commande impérieusement.
En temps normal, les conflits entre nos obligations morales ne sont pas rares, et il n'est pas de
règle absolue pour les résoudre. Tout au plus peuton dire que ceux des devoirs qui sont près de nous, à notre porte, sont en général les plus pressants, ceux qu'il faut mettre avant les autres et audessus d'eux.
Nous devons plus aux membres de notre famille qu'à des personnes quelconques, à nos concitoyens qu'aux étrangers.
On cite comme un acte d'aberration le fait de ce pasteur anglais qui abandonne sa femme et ses enfants, les laisse dans le besoin pour aller porter la parole de l'évangile, les idées de la civilisation, à des peuplades sauvages de l'Afrique dont l'existence vient de lui être révélée. Il manque au devoir immédiat, précis, sous prétexte de remplir un devoir aussi vague qu'il est lointain. Il préfère au bien certain dont il avait l'obligation le bien problématique dont la réalisation ne lui incombait pas.
C'est un acte déraisonnable et un manquement au devoir.
Les Don Quichottes ont le droit de courir vers les moulins à vent, s'ils ne laissent personne derrière eux, souffrant de leur abandon.
Au surplus, quelques échantillons du type suffisent à l'humanité.
Ce qu'il lui faut, ce qu'il faut en grand nombre à une nation, ce sont les hommes de raison, de volonté et de courage, qui marchent dans la
vie résolument, fièrement, ayant le devoir pour guide.
Jeune Français, prépare-toi à être l'homme dont la France a si grand besoin :
— Fais ce que dois!