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La mort d'Épouarp Fournier fut un grand deuil pour l’érudition parisienne; un deuil doublement sensible pour celui qui écrit ces lignes, conservateur des collections historiques de la ville de Paris et ami personnel de l’historien regretté.
On à souvent cité comme un éloge cette épigramme mal déguisée de Janin, un peu jaloux de l’autorité incontestée de son confrère en matière d’érudition : « Fournier sait tout. Il ne sait que cela; mais il le sait si bien! » Non, Édouard Fournier ne savait pas tout et il n’avait aucune prétention à l’omniscience, mais il savait beaucoup et il excellait à mettre en œuvre. Il connaissait mieux que personne l’histoire de notre littérature nationale et de notre merveilleux Paris, — l’âme et le corps de l'esprit français ; — et il excellait à raconter cette histoire, à la mettre en lumière, à lui donner l'intérêt et la vie, à lui conquérir un public. Ce fut un grand vulgarisateur, dans le meilleur sens du mot, le plus fécond peut-être avec Paul Lacroix, l’aimable et populaire Bibliophile Jacob qui alluma chez la plupart d’entre nous — chez Fournier luimême peut-être — le feu sacré de la curiosité historique,
source de tant de jouissances intimes, de tant de tardives justices.
Jadis l’historien entrait, un flambeau à la main, dans cette grande caverne sombre du passé; il voyait et esquissait à grands traits les lignes principales, les événements généraux qu'il commentait ensuite platoniquement, avec la commode infaillibilité du prophète des faits accomplis. Une nouvelle école s’est formée, avide de précision, curieuse du détail, scrutant, fouillant jusqu’à indiscrétion, éclairant de près, avec la lanterne du mineur, les petites causes desgrands effets, cherchant l’homme dans le héros, révélant la vie intime dans l’histoire, qui devient ainsi amusante comme le roman, non seulement sans cesser d'être vraie, mais par cela même qu’elle est plus vraie et plus humaine. Paul Lacroix et Édouard Fournier ont puissamment contribué à créer cette école. Que la génération nouvelle, qui procède d’eux et qu’ils ont portée, pour ainsi dire, à la hauteur où ils étaient laborieusement parvenus, ne l’oublie pas et leur passe quelques témérités, quelques erreurs inévitables dans la période de reconnaissance et de premier défrichement. Sorti de la mine où il avait patiemment suivi et épuisé des filons encore inexplorés, etrevenu au grand jour de la littérature vivante, Édouard Fournier semait à pleines mains la poudre d’or de son érudition dans ses feuilletons, dans ses articles, dans ses pièces de théâtre, qui resteront ainsi exceptionnellement intéressants pour les curieux. Auteur et critique dramatique, il avait étudié à fond le personnage humain et il ne craignait pas d'appliquer parfois cette expérience aux enquêtes historiques. Des pédants le lui ont sévèrement reproché. Sans doute l'imagination a le pied plus leste que sûr; on glisse facilement sur la pente dangereuse des hypothèses et c'est
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avec des précautions infinies qu’il est permis de les invoquer au tribunal austère de l'Histoire ; mais combien de ces hypothèses hasardées par lui, là où les documents faisaient défaut, se sont trouvées depuis confirmées par des preuves authentiques!
Non, ce que ces juges sévères — ces envieux, disons le mot — ne pouvaient pardonner aux publications historiques d'Édouard Fournier, c'était leur popularité, leur succès auprès du grand public. On les qualifiait d'œuvres légères parce qu’elles sont amusantes et assaisonnées de style d’écrivain. Nous qui avons suivi de près la plupart des travaux de notre savant ami et confrère !, nous pouvons rendre ce témoignage qu'ils ne sont légers que par la forme, et nous avons maintes fois constaté sur quel puissant échafaudage de recherches et de sérieuses études s’appuyalent ces productions de saveur agréable et de facile digestion.
Bien que nous donnions à la suite de cette notice la liste complète des œuvres d'Édouard Fournier, il est bon de rappeler ici les titres de celles qui nous touchent plus particulièrement et auxquelles s'appliquent les réflexions précédentes. Ce sont, par ordre de date : l’Histoire des hôtelleries, cabarets et courtilles, 1851-1853; — Paris démoli, 1853; — les Lanternes, 1854; — lEsprit des autres, 1855; — l'Esprit dans l’histoire, 1857; — les Énigmes des rues de Paris, 1859; — le Vieux-Neuf, 1859 ; — l’Histoire du Pont-Neuf, 1861 ; — le Roman de Molière, 1863; — Chroniques et légendes des rues de Paris, 1864; — la Comédie de La Bruyère, 1866; — l’excellente Promenade historique dans Paris qui sert d'introduction à Paris dans sa splendeur, et les magistrales
1. Édouard Fournier était bibliothécaire du ministère de l'Intérieur,
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monographies de l’Aôtel de Ville, du Louvre, du Palais de Justice et du Palais-Royal qui font partie de Paris à travers les âges, splendide publication de la maison * Didot qu'il ne faut pas confondre — soit dit en passant — avec une autre publication des plus vulgaires qui en a parodié le titre : Paris à travers les siècles. N'oublions pas l'Histoire de la butte des Moulins, développement d’un chapitre de Paris démoli, publié en effet à l’occasion du dernier percement de l’avenue de l'Opéra.
En même temps, Édouard Fournier, le plus prodigue des annotateurs, entassait des trésors de renseignements, des monceaux de trouvailles dans son Recueil des varsétés historiques et littéraires de la Bibliothèque elzévirienne, dans ses éditions des Caquets de l’accouchée, du Roman bourgeois, des Chansons de Gaultier- Garguille et du Livre commode des adresses de Paris, d'Abraham du Pradel, ainsi que dans les appendices de ses pièces de circonstance : Corneille à la butte Saint-Roch, 1862 ; — la Fille de Molière, 1863 ; — Racine à Uzès, 1865; — la Valise de Molière, 1568, etc., etc. |
Il tint pendant vingt ans le feuilleton dramatique de la Patrie et, au même point de vue, un choix de ses articles serait bien précieux à recueillir ; car il n’en est pas un qui, au courant de l’actualité des premières représentations, ne contienne de curieuses anecdotes, toujours peu connues et souvent inédites.
Nous ne parlerons pas de son œuvre purement littéraire, assez considérable cependant pour lui avoir permis, sans nulle présomption, de poser sa candidature à lAcadémie Française. Mais celle-ci sans doute le trouva trop érudit, comme l’Académie des Inscriptions le trouvait trop lettré et 1l dut se contenter, en attendant son tour qui
serait peut-être bientôt venu, du fauteuil égalitaire de la Société des gens de lettres.
Ge sont les outils de ce laborieux ouvrier que l’on met aujourd’hui en vente — la moindre partie de ses outils, — car il travaillait surtout dans les bibliothèques publiques, qui suffisaient à peine à son insatiable appétit de chercheur. Il ne possédait en propre que le nécessaire, les instruments journaliers, auprès desquels venaient s’accumuler les produits de la chasse quotidienne du bouquiniste. Il ne pouvait guère se soustraire à la tentation en revenant de la rue de Richelieu à son domicile, rue des Saints-Pères, obligé de traverser le quai Voltaire au point le plus giboyeux de cette garenne si féconde alors, aujourd'hui à peu près épuisée.
Tout cela constitue ‘un arsenal des mieux fournis, ainsi que l’on peut s’en convaincre en parcourant ce catalogue, Les bibliophiles spéciaux se disputeront certainement ces volumes, illustrés de nombreuses notes manuscrites, qui enrichiront leurs collections en leur apportant un souvenir personnel de l'écrivain auquel ils ont dû tant d'heures délicieuses, au coin du feu, le soir, revivant par la pensée, sous la conduite de ce savant.et spirituel cicerone, au milieu des anciens Parisiens nos ancêtres, dans leur beau Paris d'autrefois.
Hélas ! il est éteint son foyer à lui, ce foyer hospitalier où il réunissait de temps en temps l'élite du Paris artiste et lettré, en d’aimables soirées dont sa charmante femme, sa gracieuse jeune fille faisaient les honneurs avec tant de distinction et de cordialité. Nous les avons revues toutes deux pleurant et vêtues de noir dans ce cabinet singulier où Édouard Fournier a succombé, la plume à la main, comme le soldat sous les armes, en relisant les épreuves
de son dernier feuilleton paru la veille de sa mort. Rien de plus typique que ce laboratoire du distillateur de l'Esprit des autres, petite pièce de nos appartements parisiens, égayée par une terrasse et une tonnelle de verdure, où la table de l’écrivain et son lit de repos trouvaient tout juste leur place au milieu d’un amoncellement de volumes élevés en piles, étagés à triple rang le long des murailles, avec des réserves en saillie, suspendues comme des nids d’hirondelle, accrochées on ne sait comment au trop-plein des rayons où elles se soutenaient par miracle, en dépit des lois de la pesanteur, et où Fournier seul parvenait à se reconnaître par la grâce de Dieu ou plutôt par grâce d'état.
C’est là qu’il est mort, l’infatigable chercheur! C’est là qu’il a rendu l’âme au milieu des livres, les âmes de ses confrères d'autrefois! Lui aussi survivra par ses livres; et pour nous, bibliophiles parisiens, sa place est marquée dès aujourd’hui parmi les historiens de notre bonne ville, entre Sauval et Saint-Foix.
Je terminerai ces quelques lignes d'hommage à la mémoire d’un maître et d’un ami par une courte légende à mettre au bas du portrait qui orne ce catalogue.
. Édouard Fournier naquit à Orléans le 19 juin 1819. Fils d’un habile mécanicien serrurier et fondeur, il eut, comme Molière, son héros, la bonne ou male chance de rencontrer dans sa famille un entourage passionné pour le théâtre, qui lui inspira de bonne heure le goût de la littérature dramatique, goût que continua d'encourager plus tard sa jeune femme, fille d’un notaire de la même ville. Tous deux vinrent bravement à Paris demander la gloire et la fortune à ce métier des lettres, le plus‘attrayant et parfois le plus décevant de tous. Il commença par compromettre son patrimoine dans une entreprise de journalisme, et c’est au
journalisme qu’il demanda ensuite de le lui rendre. Il est mort, — on peut dire à la peine, — le 10 mai 1880, âgé de soixante et un ans. Mais la renommée du moins avait répondu à ses espérances, et c’est un nom célèbre . qu'il laisse à ses deux fils : l'aîné occupant une haute position dans l’Administration; le plus jeune, brillant lauréat de l’École des Beaux-Arts, qui promet de soutenir vaillamment par lepinceau la gloire paternelle.
Édouard Fournier réalisait bien le type du savant et de l’homme de lettres, il se ressemblait — si l’on peut dire — et ceux qui, ne l'ayant jamais vu, se l’étaient figuré d'après ses ouvrages devaient le reconnaître au premier abord. Petit de taille, son corps était une tête et cettetête était un front, un front proéminent, énorme, sous lequel étincelaient des yeux pétillants d'esprit et de curiosité. Rien de plus attachant que sa conversation, animée, soulignée par une mimique pleine d’entrain et qui ne laissait guère de place à la réplique. C'était un livre ouvert qui se lisait lui-même à première réquisition, au plus grand profit de tous et de chacun, avec une telle spontanéité, une satisfaction si évidente que l’auditeur consultant y mettait volontiers de l’indiscrétion sans jamais lasser ni tarir son inépuisable libéralité. D'ailleurs, satisfait et content de lui, sans exagération ni fausse honte, il acceptait volontiers et accentuait au besoin les compliments qu’il savait mériter. N'est-ce pas encore la meilleure et la plus sincère expression de la modestie. littéraire ?
JuLESs COUSIN.