‹ Livres modernesChapitre 5 sur 65 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Bibliothèque des Concourt

Ici commence le second et dernier dénombrement des livres d'Auteuil. Après le cycle du xvni^ siècle fermé dans le précédent catalogue, nous arrivons, par Chateaubriand, à la Révolution romantique et à la littérature d'aujourd'hui.

A partir de 1800, le caractère de la bibliothèque des deux frères est absolument modifié. Ce ne sont plus des documents, des outils qu'ils recherchent. N'ayant pas de projets d'étude de ce côté, ils n'ont plus le souci de tout connaître pour tout rendre. A l'exception des œuvres de Gavarni et de Balzac, dont ils poursuivent les séries complètes, ils n'ont ici de goût que pour les ouvrages qu'ils admirent et dont ils recherchent des exemplaires plaisants et honorables. Puis, dans les dix-huit ans de leur combat littéraire, de i852 à 1870, sont venus se serrer, en rangs de files, sur les rayons de l'appartement rue Saint-Georges, où l'œuvre collective a été préparée et écrite, les contingents successifs de leurs amis ou de leurs émules : Th. Gautier, Banville, Flaubert, Barbey, Heine, Paul de Saint-Victor. Ces ouvrages, dans des exemplaires rares et précieux, tirés à très petit nombre, pour les initiés bibliophiles^ et que l'on n'avait même pas l'idée,

alors, de mettre en vente, sont devenus insaisissables. Ceux d'ici portent au front des dédicaces éclatantes que résume, en tête d'Émaux ei Camées, l'inscription sigillaire :

c( Aux graveurs sur pierre fine de la prose, Edmond et Jules de Concourt, Un maintenant et toujours double,

« Leur ami,

« Th. Gautier. »

Presque tous ornés d'un morceau de manuscrit autographe, ces livres ne se retrouveront pas de longtemps, sans doute, en aussi grand nombre et dans des états aussi particuliers sur la grand'route des enchères. Pour eux, depuis quelques années, la piété amicale d'Edmond de Concourt avait inventé une forme congruante et originale. Il faisait relier en vélin plein, par Pierson, les livres de ses vieux amis, aussi les mieux venues parmi les productions des jeunes, et le plat servait de champ aux portraits peints des auteurs. Rodin, Bracquemond. Carrière, Besnard, Raffaelli, Chéret ont illustré ainsi une série de vingt-neuf volumes, curiosité du grenier où ils étaient exposés dans des vitrines. On les verra décrits ici en tête de ce catalogue.

C'était la trouvaille d'une forme nouvelle pour la décoration des livres.

Elle porte la marque d'artiste du possesseur et atteste l'amitié qui

l'avait lié aux grands de son âge et l exquise bonté qu'il répandait sur

les jeunes.

De 1870 à 1896, les accroissements de la bibliothèque sont si rapides, si incessamment répétés, qu'ils deviennent inquiétants pour les rédacteurs du catalogue. On trouvera ici, impérieusement contenu par les rigueurs de l'ordre alphabétique, le peuple des romans parus pendant ces vingt-cinq ans. Souvent arrêté au passage par un hommage original ou une notice caractéristique inscrite sur un feuillet de garde, et soigneusement relevé ici, va commencer le défilé, parfois glorieux, des offrandes littéraires : les plaquettes de M""' la princesse Mathilde, les livres d'essence rare de M""' Daudet, ceux d'Alphonse Daudet, de

Hennique, des Rosny, de Geflroy, de nous tous enfin qui, petits et grands, avions une même admiration pour l'œuvre du solitaire d'Auteuil, un même respect afl^ctueux pour sa personne.

Aussi estimons-nous surtout à haut prix celles des reliques littéraires qui portent la marque la plus personnelle et la plus intime des deux frères, cette suite de manuscrits qui, avec le recueil de leurs propres livres, doit former Tarrière-garde, ou plutôt la garde d'honneur du catalogue. On trouvera ici, presque entièrement écrit par la main de Jules, le délicieux volume contenant les notes du voyage en Italie fait en 1848. La publication récente de l'Italie d'hier a fait connaître les croquis gouachés et les aquarelles originales qu'il renferme. C'est, je crois, avec les cahiers des Mémoires qui vont être déposés à la Bibliothèque nationale pour être publiés dans vingt ans, et Madame Gervaisais, donné jadis à Philippe Burty, maintenant à M. Gallimard, les seuls manuscrits de Jules.

Au reste, depuis fort peu de temps les auteurs et les curieux attachent quelque importance aux feuilles maculées qui, dans la grande enveloppe des placards, rentrent de l'imprimerie sabrées parle crayon bleu du prote et portant le nom et les traces des doigts des compositeurs. Ces pauvres feuilles raturées n'en , ont pas moins été les dépositaires fécondes du mystère de la Conception. Quand l'esprit a été délivré par la publication, il semble qu'un peu de lui demeure comme un parfum affaibli.

De la main d'Edmond on ne connaît pas d'autre manuscrit important que ceux qu'on trouvera ici. Ils sont d'une belle facture, noble et claire, quoique sans point sur les i et sans barre aux t. Écrits sur papier bulle, grand in-4^, divisés en deux colonnes, celle de gauche est laissée libre pour les corrections, les ajoutés et les béquets; plusieurs renferment des versions qui ont été modifiées plus tard à l'impression. La Fille Elisa contient même une scène orgiaque, d'une grande beauté de forme et de mouvement, qu'une note de l'auteur désigne pour les éditions futures. C'est une bacchanale dans un cabaret, absolument inédite. La vigueur du ton, le déchaînement des ménades titubantes, tourbillonnant dans l'air lourd sous un rythme impérieux et

enfiévré, avaient paru dangereux, malgré leur lyrisme, au temps de la publication.

Mais voici l'âme de la bibliothèque, les fleurs rares qui tenaient tant au cœur du vieux Concourt, toutes les éditions de ses livres à lui. Il les a enrichis d'autographes, de dessins, d'états d'eaux-fortes, de pièces introuvables qui font de quelques-uns des bibelots tout autant que des livres. Les grands relieurs : Gapé, Lortic, Marius-Michel, Meunier et Ruban, ont obéi aux caprices paternels et suggestifs de l'auteur, qui ne trouvait jamais rien assez beau pour les parer.

Et le souvenir de ces livres demeurera attaché au petit meuble de Boule, qui les renfermait, dans la bibliothèque d'Auteuil. Il est parlé longuement et joliment de lui dans la Maison d'un Artiste. C'était, à son couvent, l'armoire aux châles de M"^*^ de Courmont, grand'mère maternelle des Concourt, quand elle était jeune fille.

Devant les visiteurs d'Auteuil s'ouvraient rarement les vantaux de la petite armoire. Parfois, pourtant, de ses mains délicates et mignonnes, faites de tentacules languides qui entouraient le livre ou l'œuvre d'art d'un attouchement de caresse, le maître tirait soigneusement quelques volumes. Toucher et feuilleter ces reliques était une marque d'estime et un privilège réservé au très petit nombre.

Pour vous présenter ces livres aimés, c'est pour nous un grand honneur d'avoir été choisi par le dernier des Concourt.

Alidor Delzant.

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