Logique
Nous entreprenons de décrire le procédé le plus important de la raison, ([ui n'a jamais été suffisamment décrit, quoiqu'il ait été pratiqué de tout temps.
Il s'agit de ce grand et universel procédé par lequel la raison passe , sans syllogisme — le syllogisme n'y pouvant rien — d'une vérité à une vérité
d'un autre ordre, du contingent au nécessaire, et II. 1
du fini à l'infini; de manière à conclure l'infini à partir du fini qui ne le contient pas.
Ce procédé a été glorieusement, quoique imparfaitement pratiqué par Platon, qui le nommait dialectique. C'est le fond de la méthode platonicienne. Aristote qui le pratiquait moins, et surtout moins explicitement, le nommait induction (sTr^yw/y^), et quelquefois aussi dialectique. Tout philosophe en a connu quelque chose. Les théologiens catholiques, qui ont régénéré l'esprit humain, en ont puissamment provoqué l'application ; mais surtout le ^y\f siècle l'a précisé, l'a pratiqué et appliqué dans toutes les directions, en philosophie, en mathématiques , et dans la science de la nature. Des deux dernières applications. Tune a créé la merveille du calcul infinitésimal , et l'autre, le prodige de Iios sciences modernes et de leurs magnifiques développements.
L'existence de ce procédé, aujourd'hui, ne peut pas ne pas frapper tous les yeux; mais la spéculation ne l'a pas encore assez mis en lumière. Vulgairement on attribue encore la création de la science moderne à ce que Reid appelle la seconde grande ère de l'esprit humain , qu'a ouverte, dit-il. Inapplication de l'induction baconienne à la recherche des lois de la nature. Il n'y a de vrai dans ce
point de vue que le mot induction ; seulement ce n'est en aucune sorte l'induction baconienne. C'est l'ancienne induction , l'ancienne dialectique dont ont parlé tous les vrais philosopkes, et dont Kepler avait tiré tous les principes et tous les germes de la science, avant que Bacon n'eut parlé.
On ne rencontre aujourd'hui, en philosophie , dans la théorie de la méthode telle qu'elle est vulgairement enseignée, que peu de traces de la véritable induction. Ce grand et capital procédé est souvent confondu avec la synthèse, presque toujours avec le tâtonnement empirique de Bacon, et souvent avec le syllogisme, dans lequel on s'efforce en vain de le faire rentrer.
Avant de décrire nous-méme ce procédé tel qu'il doit être entendu selon nous, commençons par faire connaître ce qu'en ont enseigné Platon et Aristote, et ce qu'on en dit aujourd'hui.
Il existe une page de Platon, qui nous semble n'avoir été jamais comprise, et dont, en tout cas, on n'a jamais tiré ce qu'elle renferme. C'est celle où il
décrit ce qu'il appelle le procédé dialectique (Jia-
U PLATON ET ARTSTOTE.
Ai/.ziy.rjv vhv Tropelay)', et la loi de ce procédé (6 rpoTio; T^ç ToO èialéyeGdat (^uvapswç), et le terme de ce procédé (xéloç xYic, Tiopeiaç). Voici cette page :
« Expliquez-moi tout'; n'omettez rien, pas la « moindre chose, dit à Socrate son interlocuteur, (c — Je crois, au contraire, que j'omettrai beaucoup « de choses, répond Socrate, mais je dirai du moins « tout ce que je sais. Et il poursuit:
« Concevez donc qu'il y a deux soleils, dont l'un ce l'ègne sur le monde intelligible, et l'autre sur le « monde visible. Il y a donc deux natures, la na- « ture visible (ôpariv), et la nature intelligible (yor,rbv). « — Soit. — Supposez maintenant une ligne divi- (c sée en deux parties égales. Que l'une représente le « monde visible, et l'autre le monde intelligible. Di- (( visezencore en deux chacune des deux parties. Pre- « nez les deux parties qui correspondent au monde « visible, et qu'elles vous représententla partieclaire « et la partie obscure du monde visible, savoir .l'une « les objets, et l'autre les images. J'appelle images fc les ombres des objets, ou leurs figures représen- « tées dans l'eau ou dans toute espèce de miroir. « Comprenez-vous? — Très-bien. — L'autre secce tion du monde visible répond donc aux objets
« Rôp. MI, -i.ii^. — 2 R,'.p. VI, ;;o9.
« représentés ])iir les images^, les iinimaiix, les plance tes et les produits de Fart humain. — Soit. — (( Cette distinction entre l'objet et son image corce respondra encore, si vous voulez, à la distinction (( du réel et de l'apparent (dlriBdocrz /.al [xr/), de la « science et de la vraisemblance (rb ào'ioLGzov nooq tô « yvoùCTov). — Fort bien. — Cherchez donc à préce seiit, comment il faut établir la division du monde ce intelligible. — Dites-le-moi vous-même. — Le ce voici : ces deux divisions répondent aux deux ce procédés de l'âme qui, forcée de se servir des imaee ges du monde visible dans sa recherche, tantôt ce ne s'élève pas de ces points de départ (è^ uTroGgascov) ce vers leur principe (ovy. ir: àoyjiv r.opzvoixéwi), mais ce descend vers leurs conséquences (SX inl Tzltm-hv) ; ce et tantôt, dans l'autre procédé, s'élance de son ce point de départ à un principe qui n'y est pas concc tenu {ïii àpy/,v àvvKoOerov è'ê, vTïoQzGe.ûdç loOaa); puis ce alors, sans aucune image, continue à marcher ce d'idée en idée. — Je ne comprends pas bien cela. ce — Vous allez le comprendre. Vous savez que les ce géomètres prennent pour point de départ la déce finition des hgures, du pair et de l'impair, des ce trois sortes d'angles et autres notions du même ce genre, selon l'objet de chaque démonstration, te Ils prennent ces notions, qu'ils supposent assez
« claires par elles-mêmes, comme points de départ « (u7ro0£(7£t?),etn'eri rendent aucun compte, niàeux- « mêmes ni aux autres, puisqu'elles sont évidentes a à tous. De là , comme d'autant de principes (sz « rovro)v ^' àpx^iJ.evoi), ils tirent toutes leurs déduc- « tions, par voie de conséquence et d'identité ma- « nifeste (^dizlloyieç TsAsurcodtv oi^oloyovixivcjdç) , et ils « parviennent ainsi à ce qu'ils voulaient démontrer. « — Je sais cela très-bien. — Vous savez comment « ils se servent, dans leurs démonstrations, des force mes et figures visibles (zoïç 6pw/x£voiç sïcJeai); ils ne ce raisonnent pas à proprement parler sur ces figu- « res visibles, mais bien sur les notions représen- « tées par ces figures ; ils raisonnent sur le carré c( lui-même, sur la diagonale elle-même, et non sur « la diagonale ou le carré qu'ils ont tracés ; ainsi de « toutes les figures qu'ils taillent ou dessinent, cho- « ses physiques, qui ont elles-mêmes leurs ombres « et leurs images physiques, mais dont ils se servent ce à leur tour comme -d'images (wç sr/o'atv), pour exce primer des choses intelligibles qu'on n'atteint que c( par la pensée (rç âiavoioc). — C'est très-vrai.
ce C'est là l'une des deux divisions du monde ince teUigibledont j'ai parlé; pour la connaître, l'esce prit partant toujours nécessairement de quelque ce point de départ (ynoBi(^i(jL 8' àva'/za^op.£V73V y^pYJaQoci),
PLATON ET AKISTOTE. 7
« ne s'élève pas au-dessus de ce point de départ
a (^ov ^vvoc[jIv/iu twv itTioQzasMV àvwrspo) izpatvsiv), ne « monte pas jusqu'au principe même (ovy. èn^ ocpy^hy « lovŒav), mais il se sert des images du monde d'en c( bas comme de signes sensibles qui représentent « à la fois , à l'imagination et à la raison , cette « région du monde intelligible. — J'entends. — « Tout cela se passe dans la géométrie et dans les « sciences qui lui ressemblent. »
« Mais voici maintenant l'autre région du monde « intelligible. C'est celle que la raison elle-même « (txvrbç 6 lôyoç) atteint par la puissance de la dia- (c lectique (tvj tov ^ixkéyedOai ^vvaiizi) , prenant son (( point de départ, non comme principe de déduccc tion, mais réellement comme simple point dedé- « part (ynoSédtiç, Tïoiovixevoq oùx, àpyàç ^alla. tw ovti utto- « QédîLç), comme point d'appui, comme base d'élan « (oiov ènSadziç xt v.oli opyAçJj d'où elle s'élance jusce qu'au principe que ne contient pas le point de « départ, le principe universel lui-même fp.c'/pt tov « àyuTioQsTou im T7]V toO Travrôç àp)(7/V l'wv). Puis, lorsque « l'esprit tient le principe avec ce qu'il renferme, « il marche alors par voie de conséquence, et va « des idées aux idées, sans nul secours ni point « d'appui sensible.
(( Je comprends, mais néanmoins encore impar-
8 PLATON ET AUISTOTE.
« taiteinent. Il nie semble que vous voulez parler « d'une bien grande chose. Ne voulez-vous pas étabhr « que la dialectique atteint et voit l'être et l'intel- K ligible ])lus clairement que la géométrie elle- « même; et cpie ce procédé où le point de départ « lui-même est le principe de déduction (aie al hizo^i- « (j£iç «px^Oj et qui, sans doute, regarde son objet « par la pensée, non par les yeux, mais qui ne « s'élance pas jusqu'au principe, ne le voit pas luic( même , et ne regarde toujours cpie le point « de départ, ce procédé, dis-je, ne vous paraît pas « obtenir l'intelligence proprement dite (yovv) des (( notions dont il traite, quoique ces notions, rat- (( tachées au principe, soient en elles-mêmes intel- « ligibles. Je crois aussi que vous appelez notion, et « non intelligence, le résultat du procédé des géoce mètres, les notions étant quelque chose d'inter- « médiaire entre V opinion et X intelligence . — Vous « avez bien compris. »
Dans cette page , Platon décrit clairement les deux procédés de la raison : le ])rocédé syllogistique, qui va du même au même, qui prend son point de départ comme principe de déduction, qui en déduit les conséquences, qui ne peut s'élever au-dessus du point de déjKtrt, puisqu'il procède par voie d'identité; et le procédé dialectique, qui ne
])rend son point de départ que comme un point d'appui, une base d'élan, pour monter au-dessus du point de départ, et atteindre le principe même, le principe universel, que ne saurait contenir aucun point de départ.
Il est bien entendu que le mot grec viiô^tmc, si- Q^uiïie point de départ. Si l'on traduit ce mot par le mot français hypothèse^ on fait un contre- sens, et Ton ne comprend point cette page fondamentale. Platon et Aristote entendent par hypothèse lui point de départ positif, dont l'existence est doiuiée. C'est ce que dit Aristote en propres termes : « Quand je «: pose qu'une chose est, c'est l'hypothèse; si je ne « la pose pas comme existant, c'est la définition (oiov Aeyo) xh îivc/.i zi, hnôQîaKi ' yj cJ'avsu zoi/zo-a, opid^uiôç. n Anal. u). »
Cette page résume clairemetit la doctrine platonicienne, touchant les deux procédés de la raison. Il est bon néanmoins de montrer , par d'autres textes, conuîient Platon entend que la dialectique est entièrement distincte du procédé syllogistique de déduction. « La dialectique, dit-il, fait le vrai ce philosophe (Soph. 253, E). Lui seul , parla dia- (c lectique seule, arrive au sommet de la science ^c (é'xctv -ridr, réloç zà rwv p.a9v^|7.5<Ta)v, Rép. 534 E)- ^-'^ « procédé dialectique seul élève le point de départ
10 PLATON Eï ARISTOTE.
« de la pensée jusqu'au principe des choses (v^ c^ta-
a poûaa in àur/jy xrpj àoj;n'J' Rép. 533, C); il y pose « fermement l'esprit , et trouvant l'œil de l'âme « comme enseveli dans je ne sais quel bourbier « barbare, seul il Ten tire doucement et le relève (( vers le monde d'en haut (Rép. vu, 533, C). Ceux « qui ne l'emploient pas , a sont des hommes qui « ont peur de leur ombre , et se cramponnent, « pour plus de sécurité, au point de départ de la « pensée (crû àï cJs^twç x'hv aocjxov ayJaVy iy^ôixîvoç h.ivJox> « ToO à.(5(i^<x\ovc,zYiçv'KoQi(jî(jiq. Phœdo. loi, C). )) Platon décrit ici fort bien l'état de ces esprits, qui n'entendent procéder qu'à coup sûr, c'est-à-dire qui ne veulent avancer qu'en déduisant par voie d'identité, semblables à des navigateurs qui ne voudraient jamais quitter la cote, et qui , dès lors, ne pourraient point passer d'un continent à l'autre. « Si quelqu'un se tient à son point de départ, sans « en vouloir sortir (sî' àï ne, avzvjg vnç hnoBéasonç e/oito), « laissez- le; ne lui répondez pas; mais apprenez « vous-même à voir ce qui s'élance hors du point « de départ (sobç av t<x àii ivMvnç opiJxQivra. oxé^ato. « Phœdo. loi, C). Les sciences qui n'emploient « pas la dialectique ont le rêve de l'être, mais n'en c( ont pas la vue éveillée : c'est impossible, tant
PLATON Eï ARISTOTE. * 11
« qu'elles laissent immobiles les points de départ ce dont elles se servent (opwpev wç ovstpwTTouat ^jàv Tiepi
a -^pb^iÀîVocL Tavzaç oLY.ivrixo-oc, ewat. Rep. vu, j33, C). « Mais la plupart des hommes ignorent que, sans « ce procédé qui passe librement à travers toutes « choses, il est impossible de parvenir à l'intelli- « gence de la vérité (àyvcoi;GrL yàp ol TroAXol oxi a.vv^ ce laur/ji; Tyjç ^tà Travrcov (JtsHo'i^ouTs /at nlcUvriç à'ùvvarov « èvxvyjvzcx. rw àlYtOeïvoïiv (lyzh. Parmen. i36, E). w
Platon voit admirablement ces deux degrés de la science, l'un dans lequel les esprits sont comme des chasseurs, qui trouvent les données de la vérité, mais ne savent pas en faire usage pour s'élever à Dieu ; et l'autre où l'esprit sait monter de ces choses à Dieu même. « Les géomètres , dit-il , les « astronomes , et les autres penseurs de cet ordre, « sont des chasseurs , qui ne font pas arbitrairece ment leurs théorèmes , qui les trouvent où ils ce sont ; mais ils ne savent pas en faire usage , ils « ne savent que les poursuivre et les saisir, et ils « les livrent au philoso])he (roïg ^lalzv.xivSiç) ^ qui « saura s'en servir s'il n'est pas dénué de sens « (Euthyd. 290, C). «
Mais qu'est-ce que le point de départ de la dialectique ? Platon parle ici comme Aristote, comme
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saint Thomas : Le point de départ premier, ce sont les données du monde sensible : « Oui, dit-il, j'en « conviens, l'intelligence n'arrive ni ne peut arria ver à son but cpi'à partu- de la vue, du toucher « ou de tout autre sens : on ne part point d'ailleurs fc (y:}} (xlloQev. Phœdo, ly^V w Et quel est ce but? C'est le principe de toutes choses (êttI rryv rov izoLvxoq àpx>7y). Mais ce terme du procédé est-il impliqué dans le point du départ? En aucune sorte. On va du point de départ à un principe qui n'y est pas contenu (îti' àp^viv «wttoôstov e^ ■uttoÔc'csw^ io\)(jol\
Et maintenant si le procédé dialectique ou inductif, qui va d'un point de départ sensible à un principe invisible, en d'autres termes, qui passe du monde à Dieu, n'est pas une illusion platonicien ne^ on demandera comment, selon Platon et selon la vérité , le raisonnement peut ainsi s'élever d'un point de départ vers un terme ou une conclusion qui n'y est pas contenue. Mais pourquoi pose-t-on cette question? C'est parce qu'on admet d'avance, par habitude, que la raison de l'homme n'a qu'un seul procédé, le procédé déductif par voie d'identité. C'est pour cela que l'on pose comme une grave objection à l'existence du procédé dialectique, essentiellement distinct de l'autre |)rocédé , cette étrange question : Comment l'espiit peut-il passeï*
(l'un point à l'iuitre? Comment peut-il passer d'iui premier terme à lui second terme non contenu dans le premier? Mais ne voit-on pas que cette objection revient à celle-ci : Comment l'esprit peut-il sortir du point où il est? Comment l'esprit peut-il marcher? Comment l'esprit n'est-il pas immobile? Or, précisément, l'esprit peut marcher, et n'est pas immobile, par cela même qu'il n'est pas enfermé dans le principe d'identité, et qu'il peut passer du même au différent. Si le principe d'identité régnait seul, l'esprit serait réellement immobile^ et par une conséquence éloignée, mais très-claire à nos yeux, l'identité de toutes choses s'ensuivrait, et le panthéisme serait la vérité. C'est précisément par cette voie que des esprits paralysés dans la meilleure partie d'eux-mêmes sont arrivés au panthéisme, en refusant de sortir du seul principe d'identité.
I^jéanmoins, nous voulons satisfaire à la question posée, qui, d'un certain point de vue, est fondée. Il faut reconnaître qu'on ne tire point l'infini du fini, ni Dieu du monde. Ce serait là même du panthéisme. Il faut reconnaître que notre esprit ne saurait s'élever par la pensée, sans autre donnée, de la vue du monde à l'idée de Dieu. Mais nous l'avons déjà dit, d'après Platon et tous les philosophes que nous avons cités, cet élan de l'esprit, qui
s'élève de la vue du monde à l'idée de Dieu , est impossible sans ime condition essentielle. C'est pourquoi il y a des esprits qui ne l'exécutent pas. Platon va jusqu'à dire que personne ne sait se servir de ce procédé qui lance l'esprit, à partir de toutes choses, vers l'Etre même. (j^pv^aBat ^' ovâdç avrw op0w^, eUriKO) ovTi noLVxâ'KQLai Trpog ovgIixv , Rép. 522 , 023). Pourquoi ? Parce qu'il faut élever l'œil de l'âme vers le monde d'en haut, et qu'il est fixé sur les choses d'en bas (Tiepî rà xarco orpôcpouai Tr,v zriç ^y^/^ç oJ;iv. Rép. 5i5, B) ; et parce que l'œil de l'âme ne change sa direction qu'avec l'âme tout entière, et qu'il faut, pour accomplir le mouvement principal de l'esprit, se retourner avec l'âme tout entière, à partir de ce qui naît et meurt, pour s'élever à l'être même ( ïvv ok-n rn ^v-)(ri iv. toO yiyvoiÀZVoxi TTsptazTecv eivai, èùjç àv elç xb ov... Rép. 5i8, C). Il faut donc d'abord retrancher l'obstacle, couper les liens (si sz 'na.i^oq evBvç xoTTTo'/y.svov, Tr£pi£/voV/î Ta. TYic yevi(Je(jdç avyyevri. Rép. 5i5, B).
Mais cela suffit-il? suffit-il de retrancher l'obstacle ? Où est la force qui donne l'élan ? Platon le dit, avec tous les philosophes. Il y a dans l'homme un don divin, qui habite le centre de l'âme (otzsîv y.lv r^iJ.m hn a/pco) ; lui don divin qui suspend à Dieu le principe et la racine de l'âme (rb Bzlov xw /£oaA>îv
zat ^i'c^av dvaY.psixocvv'Jv). C'est là la force qui nous élève de terre (àîTo yriç riuâc ccipziv). C'est ce qui nous donne des ailes, et met en nous l'amour ailé (è'pwra uttottzepov). N'est-ce pas là ce que dit Bossuet, lorsqu'il parle « d'une lumière céleste qui sort du fond de « notre âme, d'une voix qui s'élève du centre de « l'âme, » et enfui « de ce ressort caché qui fait
« bien voir, par une certaine vigueiu' , qu'il est
« comme attaché par sa pointe à quelque prin- « cipe plus haut? » IV'est-ce pas aussi ce sens divin dont parle Thomassin si admirablement, lorsqu'il décrit fc ce sens caché et plus profond en nous « que l'intelligence même, qui touche Dieu avant « de le voir. » Voilà la donnée vivante, non logique, qui fait que l'esprit n'est pas immobile, qu'il peut passer d'un point à un point différent, du monde à Dieu et du fini à l'infini, et qu'à la vue de ce monde visible il confesse Dieu ; comme lorsque l'apotreThomas, dit saint Augustin, « vit un homme « et confessa Dieu [lioniineui i^idit , Deum confes- « sus est). » Non, certes, on ne va point à Dieu sans Dieu ; on ne tire pas Tinfini du fini ; mais Dieu est déjà au fond de l'intelligence, par sa lumière implicite, secrète, par l'élan qu'il veut imprimer, quand l'obstacle est levé; et lui, seul moteur premier, sans qui tout mouvement est impossible, lui,
16 PLATON ET ARÏSTOTE.
par sa force infinie, pousse la raison en deViors de son point de départ , bien au-dessns de la donnée logique, qui n'est point pour elle un principe (ouz àp^às), mais seulement une base d'élan (enL^oidziç xai
Mais où conduit précisément la voie dialectique? Ici Platon est admirable, et se montre bien profondément philosophe. « La voie dialectique, dit-il , « consiste à rompre ses liens, à se détourner d'a- « bord des ombres de la caverne vers les objets et « la lumière de la caverne ; puis à sortir de la ca- « verne, pour venir à la lumière du jour ; puis, a faute de pouvoir contempler le soleil lui-même, « regarder sa lumière reflétée sur les corps ; à con- « templer non plus des ombres d'objets artificiels, « mais des fantômes divins, et les ombres de ce qui « est ; et à conjecturer enfin que les ombres se « rapportent à une autre lumière, à la lumière de « leur propre soleil . Telle est la marche dialectique : « et c'est ainsi que toute cette discipline prépare « l'esprit, et relève peu à peu ce qu'il y a de plus « haut dans l'âme, jusqu'à la vue du plus excellent « des êtres. » (Rép. 532.)
Telle est, selon la théorie platonicienne, la distinction des deux procédés essentiels de l'esprit humain, et la prééminence du procédé dialectique.
PLATON I:T AHISTOTE. 17
Chacun sait assez qii'Aristole esl le législateur (lu syllogisme. Mais on ignore vulgairement combien il a j)arlé de l'induction. Aristote pose nettement que la raison a deux procédés, ni plus, ni moins ; que l'un est l'induction, l'autre le syllogisme.
fc Toutes les démonstrations , dit-il , se font ou cf par syllogisme ou par induction (airavra yàp ruaa zevou.iv 'h dioc c^SïXoyiaaoxj r, £^ èTïoLycùynç ) ' . Parmi les « raisonnements, les uns sont syl logistiques , les « autres inductifs (tieÙ zohc lôyovq oln dià cu^Joyia^wv « y.ai 01 di^ £T:ay(xiyyiç ) ". Tout ce que nous apprenons, « nous l'apprenons ou par induction ou par dé- « duction (stTTEp aavÔa'vs^.ev v) sTraycoy-z^ ri aTioc^st^îi ) '^ « L'une des sources de conviction est l'induction , « l'autre est le syllogisme (p'a p.£v Titoriç -n âià tyjç « iTTaycoyyjç, aAkn <^£ tïlgtlç yj dià ovlAoyidiioij)" . Si 1 on « veut distinguer les genres de raisonnement, l'un « est l'induction , l'autre le syllogisme (xp/j âiùédBai
* I. Anal. Il, i\. — '-' 11. Anal, i, I . — ' H. Anal, i, 18. — ^ Top. I, 8.