CHAPITRE r
Il nous faut du courage et beaucoup de résolution pour écrire le chapitre que l'on va lire, et nous avons ici besoin de dire à nos lecteurs : Frappez, mais écoutez; ou plutôt, afin de leur épargner une injustice, nous leur dirons : Écoutez avant de frapper. C'est que nous sommes décidé à parler de la SCIENCE INFUSE. Attendez que notre pensée soit dite, et que le sens du mot vous soit connu. Il se pour-
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rait que le xviii'' siècle ait ri mal à prop(3s de la science infuse.
Dans ce qui précède, nous avons montré la raison parvenue à sa fin naturelle, c'est-à-dire à une connaissance de Dieu naturelle, abstraite, médiate, indirecte, puisée dans le miroir des créatures. Mais, comme l'enseigne la théologie catholique, la raison, outre sa fin naturelle, la raison a ime fùi dernière surnaturelle. La raison, dit saint Thomas d'Aquin, est capable d'une double perfection , selon qu'elle se trouve éclairée par la lumière naturelle seulement, ou qu'elle est de plus éclairée par la lumière surnaturelle. Nous avons amplement commenté cette doctrine dans notre traité de la Connaissance de Dieu. Nous avons exposé ce que saint Thomas nomme les deux modes ou degrés de Tin-
telligible divin [cluplex veritatis modus duplicl
veritate divinonun intelligilnliuni existente).
Le degré inférieur de l'intelligible divin est celui que notre raison peut atteindre naturellement ; mais elle ne peut, par ses seules forces naturelles, s'élever jusqu'à l'autre. On n'y parvient qu'avec la foi et la révélation. Ce degré, que saint Thomas nomme la fin dernière de la raison, est celui dont saint Augustin dit : « C'est la raison parvenant à sa « fin » ( ratio pe/veniens ad fiiiem saam)', c'est celui
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que désigne Pascal, lorsqu'il parle de la dernière déiiiarclie de la raison.
Selon nous, c'est ce degré de l'intelligible divin dont Platon sentait le besoin lorsqu'il parlait du dernier ternie de la marche intellectuelle (riloç ttiç Tïopslaç) qui consiste, dit-il, k voir le souverain bien lui-même en lui-même (a-jzo à sgziv àya.%v avzfivo-nati Àxch' Rep., vu, j32.)
Non-seulement Platon , mais tous les hommes, tout être raisonnable porte naturellement en lui un désir inné d'arriver à ce plus haut degré de l'intelligible divin, c'est-à-dire d'arriver à voir Dieu. « Car, « comme le dit saint Thomas d'Aquin, dès que l'es- « prit arrive à quelque connaissance de Dieu par la a vue de la création, il veut voir aussitôt la cause (( dont cet effet lui a démontré l'existence. » Et c'est pourquoi presque toutes les écoles théologiques enseignent que le désir inné de voir Dieu existe naturellement dans toute créature raisonnable'. Et en effet, est-ce que l'âme de l'homme, à mesure qu'elle s'élève dans la connaissance rationnelle de Dieu et de la vérité, ne sent pas, de plus en plus vivement, l'in-
' « Inesse natiiraliter creatiirà rationali appetitum innatum ad (' visionem Dei intuilivam. » Voir l'Appendice du second volume de la Connaissance de Dieu.
siiffiscince et la vanité de cette science, pour combler son désir de savoir et son besoin de voir? A mesure qu'elle connait davantage, cette âme ne sent-elle pas un vide toujours plus grand? Ne sent-elle pas que cette science, tout humaine, est pâle, est froide et creuse, quelque certaine qu'elle soit ? Quand un esprit véritablement pénétrant regarde en face et perce jusqu'au fond ses plus claires pensées , ne voit-il pas que, même les plus certaines et les plus nécessaires, ne sont pas l'être, la vie, ni la vérité substantielle , mais seulement des ombres de l'être, des traces de Dieu, et des fantômes divins ; ombres, fantômes, reflets et traces de Dieu, grandes choses, mais qui ne sont pas Dieu ; qui viennent de Dieu , mais ne le montrent pas lui-même, en son essence et sa substance? Quiconque ne voit pas cela est un enfant dans l'ordre intellectuel, et doit grandir et avancer, jusqu'à ce que l'expérience virile de la pensée lui ait appris ce qu'est notre lumière présente, et ce qu'elle peut, comme aussi ce qu'elle ne peut pas et n'est pas. Elle n'est point la lumière absolue, vue en face et dans sa source même : elle en est l'ombre ou l'image réfléchie.
Mais, si nous voyons l'ombre de la lumière, c'est que la lumière est et vit. Ne la pourrons-nous jamais voir elle-même? Oui, sans doute, dans l'éternité.
Mais n'en arrive-t-il rien jusqu'à nous dès cette vie? Pourquoi non, s'il est vrai que la foi, la foi vivante, estun état de l'âme qui meten nous le commencement de la vie éternelle? Et si nous sommes chrétiens, si nous croyons au catéchisme qui nous a été enseigné dans notre enfance , ne nous sommes-nous jamais demandé ce que peuvent être ces dons du Saint- Esprit qu'on nomme les dons de sagesse, d'intelligence, de science? Peut-être avons-nous pensé que ces dons ne concernent que quelques âmes privilégiées , à qui Dieu fait miraculeusement d'étranges révélations. Or écoutez saint Thomas d'Aquin : « Toute âme en état de grâce , dit-il , « possède le don d'intelligence', » Il y a donc, selon l'enseignement chrétien, une lumière nécessaire que Dieu donne à tout homme , parce qu'il est homme, et une autre lumière que l'âme peut ou perdre ou gagner, selon que Dieu, par sa grâce, habite ou n'habite pas en elle.
Mais comment ferons-nous comprendre ces choses aux esprits qui n'ont pas la foi, ou qui ont établi, entre leur science d'une part, et leur foi d'autre part, un mur infranchissable? Peut-être les prierons-nous
* Nullus habens gratiam caret dono intellectus. 2*. 2*. q. viii, art. IV.
de se recueillir devant Dieu, de rappeler tous leurs souvenirs, et de se demander s'ils n'ont jamais été sollicités ou éclairés, de loin en loin, par une autre lumière bien différente de leur lumière habituelle, humaine et naturelle? Par exemple, il y a un âge dans la vie, avant les ruines et les dévastations d'esj)rit et de cœur qu'apporte d'ordinaire l'explosion de la puberté, il y a un âge d'angélique innocence, d'énergique et simple droiture, et de clairvoyance implicite, où se réalise, pour beaucoup d'hommes, quelque chose de ce que nous apprend l'Évangile au sujet du Sauveur enfant : « L'enfant, dit FÉvancc gile, croissait en grâce et en sagesse devant Dieu « et devant les hommes, » et il instruisait les docteurs. N'avons-nous jamais, à douze ans, entrevu quelque éclair de cette lumière de grâce et de divine sagesse? N'avions-nous point alors sur la vertu, sur la justice, sur la véracité, sur la pureté virginale, sur l'effrayante laideur des moindres fautes, sur le respect et sur l'amour des hommes, sur la compassion pour les pauvres, sur le devoir de poursuivre tout mal, sur la force que donne le droit, sur la présence intime de Dieu, sur la plénitude du bonheur qu'il veut dormer à tous, sur sa paternelle providence; n'avions-nous pas, sur toutes ces vérités, certaines données de lumière implicite, sereine
et vivifiante ; certaine puissance d'intuition, d'admiration, de foi ; certaine capacité d'inspiration, qui seraient aujourd'hui pour nous, si nous ne les avions perdues, d'inépuisables sources de science, d'éloquence, de poésie , et surtout d'héroïques vertus? Notre langage peut-être est devenu, sur toutes ces choses, plus flexible et plus varié, notre pensée plus analytique , notre conduite plus réfléchie. Mais qu'avons-nous fait de nos sources, de nos sources de lumière et de feu ? Peut-être étiez-vous cet enfant que prit le Sauveur, qu'il posa devant lui, et sur le front duquel il inq)rima un baiser de sa bouche divine ? Si vous aviez, dans votre âge mur, avec toute votre science acquise et votre puissance d'analyse, les vertus intellectuelles et la sève lumineuse qu'à douze ans Dieu mettait en vous, vous sauriez aujourd hui ce qu'est la science infuse, ce qu'est le don de science, de sagesse et d'intelligence, et vous verriez peut-être cette sainte lumière ne point se borner aux bases sacrées de la justice et de la morale, mais se ramifier en même temps, avec une merveilleuse souplesse et une puissante fécondité, dans tout le détail de la connaissance , dans toute la science de l'homme, de la nature, et de ses rapports avec Dieu.
Aujourd'hui, vous n'avez plus en vous qu'une
lumière de détail, qui ne se réunit à aucun soleil vivifiant; faible lumière, lumière flottante et vacillante, lumière inquiète sous le souffle toujours renaissant de perpétuelles incertitudes ; lumière sans chaleur, sans bonheur, sans fécondité; qui ne se développe point d'elle-même, de nuit et de jour, soit que l'homme veille, soit qu'il dorme, comme les germes divins dont parle l'Evangile ; lumière qui ne s'aide point elle-même, que vous acquérez seul, très-pauvrement à la sueur de votre front, et qui, venue avec grande peine et grand labeur, se dissipe et s'oublie dès que l'effort qui la ramasse est arrêté; lumière sans intuition, qui ne voit point l'intérieur des choses, ni rien en Dieu, ni Dieu en rien, mais qui vous montre seulement dans votre tête des mots, des textes, des formules, des souvenirs d'idées d'autrui ou de vos idées d'autrefois.
Je voudrais, par ce qui précède, avoir fait entrevoir à ceux qui ne le soupçonnent pas qu'il y a ou qu'il peut y avoir deux lumières. Mais comment caractériser précisément ces deux lumières ? Nous avons établi, dans notre traité de la Connaissance
de Dieu, que la liiniicre naturelle ne montre pas Dieu, ni l'essence des choses, mais seulement les lois, l'idée de Dieu abstraite, c'est-à-dire, la ressemblance ou l'image de Dieu dans le miroir des créatures. Il est incontestable cependant que notre esprit, arrivé là, désire encore et veut voir immédiatement ce dont il coruiaît l'existence. Or, ce désir ultérieur de l'esprit démontre l'existence de l'autre lumière. Mais comment la décrire?
Rien ne saurait mieux faire comprendre cette distinction fondamentale qu'une image indiquée par Kant, comme symbole de ce qu'il nomme les idées de la raison pure. Ce symbole nous était familier depuis de longues années, lorsque nous avons eu la joie de le trouver dans la Critique de la raison pure. Cette image a le même sens, au fond, que la caverne de Platon.
Platon disait que notre esprit, avant la possession du vrai principe philosophique, est comme un prisonnier dans une caverne, tournant le dos à la lumière et aux objets que la lumière éclaire , et ne voyant en face de lui, sur les murailles de sa prison, que l'ombre des objets.
Rant emploie une comparaison moins poétique, mais plus savante, plus précise et plus vraie dans les détails.
On a, de tout temps, comparé l'entendement à un miroir. Nous voyons maintenant dans un miroir, dit saint Paul (//? spécula). L'entendement humain est comparable à un miroir, dit Bacon (//zstar speculi). La comparaison est vulgaire, et par conséquent bonne. Or, disait Rant, notre esprit offre, à regard de la lumière intellectuelle, des phénomènes comparables aux phénomènes produits par les miroirs ardents sous l'action du soleil. Ces miroirs ont la forme de coupes, de calices ; miroirs par le dedans, miroirs par le dehors. Présentez au soleil la face extérieure du calice, le dos de la coupe, miroir aussi, qu'arrivera-t-il ? Il se forme, au foyer de ce miroir convexe, foyer que la science nomme imaginaire et non réel, il se forme une image abstraite du soleil, qui est un point où paraissent converger des rayons qui réellement divergent. C'est donc une apparence, une illusion d'optique, qui nous fait voir dans le miroir ce qui n'existe point en lui. C'est une lumière sans chaleur et sans feu, une image sans substance et sans vie. Mais présentez aux mêmes rayons l'intérieur du calice : que se passe-t-il ? l^e calice recueille en lui la lumière, comme une liqueur, en un foyer que la science nonuîie/ôj er réel, parce que c'est un centre ardent, lumineux et puissant, où se croisent des rayons
réels du soleil. On pourrait appeler diffuse la lumière de l'autre foyer produite par les rayons que disperse le dos de la coupe. Ou peut nommer infuse la lumière du foyer réel, produite par les rayons que recueille le cœur du calice.
Je crois de même que bien des hommes n'offrent à la lumière que les dehors de l'âme, et n'ont que des idées abstraites. Ils ne portent dans leur esprit que le foyer imaginaire du vrai. D'autres présentent au divin soleil le cœiu' de l'âme, et conçoivent un foyer réel de lumière, une vertu lumineuse infuse, au centre de leur cœur. Les premiers n'arrivent pas à la |)uberté de l'esprit. Ce sont des esprits qui meurent en bouton. Ils ne se sont jamais ouverts. Un bouton roulé sur lui-même, enveloppé de sa feuille verte, ne reçoit que par le dehors ce que lui envoie le soleil. Mais la fleur ouverte en calice présente aux ravons vivifiants son fover intérieur, et, à mesure qu'elle s'ouvre et qu'elle boit la lumière, elle déploie sa beauté, ses couleurs, ses parfums et son fruit.
Et s'il faut dire ici notre pensée entière, quoique un peu énigmatiquement, il nous semble que l'âme de l'homme est naturellement comparable à une Ellipse, close en elle-même, renfermant en elle ses foyers et n'y portant point Dieu, Dieu même conçu
par l'intelligence et l'amour. Il faut une surnaturelle transformation, pour que l'ellipse s'ouvre, et prenne la forme d'une fleur ouverte, d'un calice, d'un miroir ardent. Le miroir ardent est nommé par la science miroir parabolique. Et qu'est-ce que la Parabole ? Cette courbe, dont nous avons donné la figure à propos du calcul infinitésimal, qui ressemble en effet à un calice, qu'est-elle aux yeux de la géométrie, sinon une Ellipse ouverte et qui a envoyé à l'infuii l'un de ses deux foyers? Notre âme ne s'ouvre qu'en s'unissant à Dieu, et en fixant sa racine principale dans la vie éternelle, dans l'infini, en Dieu. Elle ne s'ouvre qu'en sortant d'ellemême, comme le dit Fénelon , pour entrer dans l'infini de Dieu. Alors seulement elle reçoit les célestes vertus infuses ; et c'est pourquoi Thomassin dit que les vertus n'appartiennent pas à Tâme renfermée en elle-même, mais à celle qui s'est ouverte, qui s'est élancée hors d'elle-même pour se donner à Dieu \
C'est alors que les vertus intellectuelles aussi bien que les vertus morales, comme s'exprime la théologie, les dons de sagesse, d'intelligence, de science.
* Virtiites non in se accfuiescentis, sed extra se prosilientis animae erupliones siint.
les fruits du Saint-Esprit, commencent à se verser dans notre âme dès cette vie, et forment dans le calice de l'âme un foyer réel , emprunté au soleil de justice. Et pendant que les vertus divines proprement dites, la foi, Fespérimce et la charité, unissent notre âme à la lumière directement et immédiatement, et sont peut-être ce foyer surnaturel de l'âme qui est en Dieu, dans l'infini; en même temps, à partir du foyer qui est à l'infini , par notre foi et notre amour, descendent dans l'autre foyer demeuré sur la terre, qui est notre raison, descendent les vertus et les dons , pour relever notre raison , dit saint Thomas, pour ranimer toutes les forces de l'âme, et les soumettre à cette raison redevenue capable d'inspiration divine , et flexible aux mouvements de Dieu ^ .
* P. 2*. q. Lxviii, art. vni , corp. Siint enim queedam virtutes theologicae, qusedam intellecluales, quaedam morales. Virtutes qiiidem theologicae siint qiiibus mens hnmana Deo conjungitiir ; virtutes autem intellectuales sunt quibus ratio ipsa perficitur ; virtutes autem morales sunt quibus vires appetitiva^ perficiuntur ad obediendum ration! . Dona autem Spiritus Sancti sunt quibus omnes vires animae disponunlur ad hoc qudd subdantur motioni divina3.
Mais passons à de plus fortes autorités, à celle de ri>angile. Ecoutons la doctrine du Maître des hommes.
L'Evangile est encore inconnu ; ses paroles sont des sources insondées, absolument inépuisables, d'étincelante et féconde lumière. Heureux ceux qui, cherchant la sagesse, trouveront leur point d'appui philosophique dans l'Evangile.
Le Sauveur donc nous parle ainsi : « Je vous le (( dis, en vérité, celui qui écoute ma parole, et croit « en moi, a la vie éternelle. Comme le Père a la vie « en lui, de même il donne au Fils d'avoir la vie en « lui. — Vous, vous n'avez pas le Verbe de Dieu « fixé en vous, parce que vous ne croyez pas à cece lui qui l'envoie. Je le sais , vous n'avez pas en a vous l'amour de Dieu. — Moi, je ne suis pas seul, « mais mon Père est en moi ^ . »
Pour nous, en lisant ces paroles et celles qui les entourent, et l'admirable commentaire qu'en donne l'Eglise, nous y voyons , nous y sentons les deux
* Ev. Joann., cnp. v, vl \ï.
états de ia lumière dans l'âme. — Car ou l'âme a la vie en elle, ou elle n'a pas la vie en elle ; or la vie, dit le même Evangile de saint Jean, la vie est la lumière des hommes {^inta erat lux honiinum). Ij'âme n'a pas la lumière en elle, ou elle a en elle cette lumière. Et elle n'a en elle cette lumière, comme l'enseigne notre Sauveur, que par la foi, par la grâce et Tamour. La lumière hors de nous a été décrite ci-dessus. Or voici, ce me semble, d'après l'Évangile, les deux principaux caractères de la lumière en nous. D'abord la lumière en nous est à la fois ardente et lumineuse, tandis que la lumière hors de nous , la lumière naturelle a sans doute aussi sa chaleur, mais comparable à un rayon d'hiver, qui diminue le froid, mais ne donne point d'été. En second lieu, la lumière en nous, vivante et personnelle au lieu d'impersonnelle, abstraite et purement géométrique, la lumière en nous est comme un autre vivant qui vit en nous ; c'est \\n autre qui demeure en nous, qui ne nous laisse pas seuls, quî parle, qui répond, qui inspire et provoque, et qui agit en nous sans nous. Il nous aide, il nous soutient, il nous guide; il répare le mal, il nous relève, il nous pardonne et il nous aime. Nous sentons que nous ne sommes pas seuls; nous nous sentons aimés, guidés, soutenus, portés par un plus sage, par
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un plus fort, par un plus grand que nous. Rappelez-vous , si vous avez passé par cette désolation , ou si vous y vivez encore, rappelez-vous l'état d'une àmequisentcertainementqu'elleestseule, qui, après avoir porté quelqu'un en soi par l'amour, s'aperçoit après la rupture qu'elle est seule. Cette âme dans sa pure jeunesse avait, par la foi et l'amour, porté Dieu • puis, laissant Dieu, elle a porté une créature. Maintenant elle ne porte plus rien ; elle n'est plus unie à personne, elle est seule. O désert ! ô désolation! o âme désespérée, si elle n'est pas éteinte! ô âme éteinte, si elle n'est pas désespérée! Si les sources de l'amour sont taries , vous ne pouvez souffrir, parce que vous n'êtes plus rien. Espérons donc que vous souffrez. Heureux si vous souffrez beaucoup ! Heureux si votre esprit souffre comme votre cœur, et si vous avez bien la double soif de la justice et de la vérité, de l'amour et de la lumière.
Alors — et c'est l'histoire de bien des âmes — vous poursuivrez avec ardeur la lumière qui est hors de vous, la lumière que l'étude et la réflexion solitaire — plus solitaire que vous ne pensez — ramasse avec effort dans votre tête. Vous la trouverez vide et pâle, superficielle, certaine peut-être, mais inutile, claire peut-être, mais sans mystère ni profondeur, sans progrès sponlané, donnant peu, promettant
moins, conséquente et logique, mais sans fécondité et sans félicité. Vous ne pouvez l'aimer, et vous n'espérez pas en elle. Ce n'est pas un être, ce n'est pas la vie, ce n'est pas une source, c'est lui calque, une image, un fantôme, une abstraction. Je vous admire si, dans la recherche de la vérité, vous pouvez vous en tenir à ce degré. D'ordinaire on ne s'y tient pas; on retombe dans la vie vulgaire, dans les sens et leurs joies, ou bien Ton monte plus haut.
Et où va-t-on, si ce n'est à l'autre lumière. Il y aura peut-être, par la grâce de Dieu, dans votre vie, quelque révolution pratique, un brusque et fondamental changement, un réveil et une vie nouvelle. Alors, jamais arbuste, presque mort sous la gelée, n'aura bu par ses racines exténuées l'eau de la neige fondante , et par ses branches flétries et ses pâles bourgeons le vent tiède du midi, avec autant d'avidité qu'en mettra votre âme à s'enivrer du retour de la lumière chaude. Cette lumière réveillera tout, je dis tout, dans votre esprit, dans votre cœur, dans votre corps : sentiments oubliés, idées perdues, fibres mortes ou paralysées, reprendront vie, mouvement et sensibilité. Des milliers de germes, arrêtés et profondément enfouis, comme l'ont été parfois des grains de blé sous le plomb d'un sépulcre, recommenceront à fermenter sous hi douce excitation
de la lumière vivante. Votre âme redeviendra sensible dans toute son étendue, et rentrera en communion avec tous les êtres, avec le monde physique dont le grand sens et la voix vous redeviendront perceptibles ; avec les âmes dont tous les mouvements vous toucheront ; avec Dieu même par le sens divin. Réveillé à la racine de l'âme, ce sens divin, principe de toute sensibilité véritable, vous rend le sens des âmes et le vrai sens de la nature. Votre racine profonde, la première de vos facultés, a repris sa vie pleine, et elle engendre en vous de nouveau les deux autres, comme la racine des plantes engendre les fleurs et les fruits, ou plutôt comme en Dieu, le Père, principe du Verbe et de l'amour, engendre le Verbe et produit l'amour. Mais, je vous prie, toutes ces choses se passeraient-elles en vous, si vous n'aviez la vie en vous? ou plutôt toutes ces choses ne sont-elles pas elles-mêmes la vie en vous? Mais, selon l'Évangile, qu'est-ce cpie la vie, sinon la lumière des hommes. Dieu même? Ne comprenez-vous pas qu'il est personnellement présent, que vous avez en vous son Verbe, son Verbe demeurant en vous [Verbuin ejus in vobis inanens\ ; que vous avez en vous son amour substantiel {^dilectionem Dei m uobis) ; qu'il se passe dans votre âme ce qu'a dit le Sauveur : « Si quelqu'un m'aime, mon Père
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« et moi nous viendrons en lui, et nous habiterons a en lui avec l'Esprit de vérité. » Vous n'êtes plus seul; la lumière personnelle est en vous; la lumière à l'état de source vous est donnée. Vous y sentez un avenir infini, un mystère infini et une ])rofbndeur insondable , développable dans l'éternité, et développable aussi dans le temps , pour produire les grands siècles, poin- consoler les hommes, pour dompter la nature et pour régler le monde.
Nul doute que par la pureté de cœur, par l'innocence, ou conservée ou recouvrée, par la vertu, la foi et la religion, il n'y ait, dans l'homme, des capacités et des ressources d'esprit, de corps et de cœur que la plupart des hommes ne soupçonnent pas. C'est à cet ordre de ressources qu'appartient ce que la théologie nomme la science infuse, les vertus intellectuelles inspirées, que verse dans notre esprit le Verbe divin, quand il habite en nous par la foi et l'amour. Quel homme instruit ne s'est parfois demandé de quelle source pouvaient venir à sainte Thérèse, par exemple, ses étonnantes lumières sur
la vie, la nature et l'histoire de l'âme? De quelle source de semblables lumières pouvaient venir à de bien moindres esprits tout illettrés ? Mais pour ne pas rester dans d'inutiles généralités, je citerai, entre bien d'autres, deux exemples vraiment frappants, et qu'on ne saurait s'expliquer que par le fait d'une science infuse directement versée de Dieu dans l'âme. Gonmient de pauvres filles enfouies dans quelque monastère du xi*' siècle ont-elles écrit ce qui suit? Sainte Hildegarde — je ne citerai d'elle que deux lignes qui suffiront — écrit que Dieu lui révéla plusieurs mystères touchant la création. Elle rapporte cette révélation sous forme directe. Au sujet de l'origine de notre globe, je lis dans son texte ces mots : « Voici ce que le Seigneur m'a dit : Les « roches ont été en fusion dans le feu et dans l'eau, « et sont les ossements du globe ; et j'ai fait naître « de l'humidité verte, la terre féconde , qui est la (c moelle du globe. «Voici le texte latin : Lapides ex igné et aqua veliit ossafudi, et terram ex humiditate et viriditate quasi medullam constitui. Personne, je crois , n'a jamais lu un résumé de géologie aussi scientifiquement précis dans chaque mot et dans l'ordre des mots; où chaque mot implique un chapitre, et où l'on trouve ce qui est aujourd'hui certain en science géologique, après avoir été si vi-
vement et si longtemps controversé. Mais ce n'est pas assez dire : il y a dans ces deux lignes nne soî'te d'intuition immédiate de l'origine de notre globe terrestre; cette âme a entrevu en Dieu, de je ne sais quelle manière, l'idée du globe naissant. Je comprends ce qu'elle dit d'elle-même, que, depuis sa première enfonce, elle voyait sous le monde palpable un autre monde plus beau. Et n'est-ce pas là ce que cherche toute philosophie véritable , toute science digne de ce nom ? La philosophie cherche le monde idéal sous le monde visible. Elle cherche à remonter des créatures à leurs véritables idées en nous, et des idées en nous aux éternelles idées en Dieu, second terme de la raison, que la raison n'atteint pas par elle-même, mais seulement par la science que Dieu verse dans 1 âme, quand l'âme lui est unie par l'amour et la foi.
Mais ce texte de sainte Hildegarde, et beaucoup d'autres analogues qu'on rencontre dans ses écrits, étonnent peut-être moins encore que le passage suivant d'une autre sainte, qui vivait à la même époque, et aussi dans l'un des mystiques monastères des bords du Rhin. Je ne puis traduire comme il faudrait ce style prodigieux, ce nerf, cet élan, cette intuition , cette flamme, et l'éclatante beauté de ce latin transfiguré et pénétré de feu sacré jusque
dans le nombre , la forme , le son des mots et des syllabes.
« Yoiis , mon peuple , peuple de religion sans « fraude, qui avez posé dans vos cœurs le dessein a de vaincre le monde, et de porter le ciel en vous, « ne vous détournez pas. Soyez stable dans la voie « de vision que vous avez choisie, et purifiez vos (( yeux , afin de les élever à la contemplation de la (c lumière où habite votre vie et votre rédemption . «Ce qui purifie l'œil du cœur, et le rend propre à « s'élever à la véritable lumière, le voici : le mépris « des soucis du siècle, la mortification du corps, la « contrition du cœur, la pure et fréquente confes- « sion de tout mal, le bain de larmes; et lorsque rc toute impureté est expulsée, voici ce qui élève le a regard : la méditation de l'admirable essence de « Dieu et de sa chaste vérité, la prière forte et pure, « la joie en Dieu, l'ardent désir du ciel. Embrassez (c tout cela et restez-y; avancez vers la lumière qui (c s'offre à vous comme à ses fils, et descend d'elle- « même dans vos cœurs. Otez vos cœurs de vos pro- « près poitrines, et donnez-les à celui qui vous parle, « et il les remplira de splendeurs déifiques, et vous (C serez fils de lumière et anges de Dieu... Fils d'A- « dam, vous semblerait-il méprisable de devenir « enfants de Dieu ? roinT[uoi donc détournez-vous
« vos regards de la face de Celui qui donne aux « hommes une telle puissance? Vous surtout qui « avez voulu demeiuer pacifiques en ce monde, et « vivre sur la terre coumie des anges, vous qui êtes (( des flambeaux ardents, que le maître a placés sur c( la montagne, pour éclairer les hommes et pour « chasser par vos paroles et vos exemples les ténè- « bres du monde ; prenez garde que l'orgueil et la (( cupidité n'éteignent votre lumière — Fils de la « paix, détournez vos oreilles des cris du monde, et « faites silence, pour écouter l'esprit qui parle en « vous. «
* « Vos ergo popiilus meus, populus non fictae religionis, qui po- « suistis in corde vestro mundum expugnare ! cœlum mente ge « rere ! vos inquam declinate ab iis qui ejusmodi sunt et ne sitis « participes eorum. State invia visionisquam elegistis, etmundate « oculos cordis ut sublevare eos valeatis in contemplationem lucis « quam inhabitat vita et redemptio vestra. Quse autem oculos corce dis emundant, ut ad verum lumen suble\ ari possint, hsec sunt : « secularis curai abjectio , carnis alllictio , cordis contritio , fre- « quens et pura delicti confessio, et lavacrum fletus ; et cum foras « missa fuerit omnis immunditia , sursum ista eos extoUunt : me- « ditatio admirabilis essentiae Dei et castie veritatis inspectio ; oratio « munda et valida, jubilatus laudis et desiderium ardens in Deum. (( Amplectimini haec et in liis estote, et occurrite vivifico lumini « quod tanquam filiis vobis se offert , et mentibus vestris se ultro « ingerit. Abstraliite corda vestra a vobismetipsis, et date ea in haec « qure audistis, et implebuntur splendore deifico, eteritis fihi lucis
Si cette page n'est pas un fragment de la musique des anges, si ce n'est pas là de la lumière et de l'harmonie infuses, il nous faut renoncer à distinguer la terre du ciel. Et que dire de cette théorie^ de la science infuse : « Otez vos cœurs de vos pro- (c près poitrines et donnez-les à celui qui vous parle, « et il les remplira de splendeur déifique, et vous « serez fils de lumière? » Ne voyez-vous pas ce cœur, qui sort de lui-même pour entrer dans l'infini de Dieu! cette âme qui s'ouvre vers le ciel, comme le calice d'une fleur vers le soleil, comme la coupe du miroir ardent , comme la parabole épanouie dans l'infini , qui a oté de son calice l'un de ses deux foyers pour le poser dans l'infini, et qui, en retour, reçoit de l'infini, dans l'autre foyer du ca-
« et tanquam angeli Dei, qui non cessant inhiare Creatori siio, et « contemplationis vigorem in suam refundere originem. Filii Adam, « niim parum vobis videtur filiosDei fieri? Et quare faciem vestram « avertitis a contemplatione vultus ejus, qui dédit potestatem talem « hominibus? vobis singulariter qui pacifici esse elegistis in mundo « et conformari angelis in terra. Vos estis lucernae ardentes , quas « constituit Dominus illuminare verbis et exemplis vestris tenebras « mundi. Videte ne lumen, quod in vobis est, evacuetur a vento « superbiœ et cupiditatis.... Declinate aurem vestram, filii pacis, a « clamoribus mundi , et date silentium spiritui qui loquitur in (( vobis. >j
lice, la splendeur déifiqiie, et la substantielle infusion de force, de lumière et de feu !
Je le demande, que faisons-nous du mot inspiration ? Pourquoi ce mot n'est-il plus aujourd'hui pour nous qu'un terme mythologique ? Pourquoi ne le prend-on plus au sérieux ? Parce que nos facultés sont affaissées par la plate incrédulité du siècle précédent. On ne croit qu'à ce que Ton touche directement par les yeux et pai' les oreilles ; on n'admet pas qu'un autre esprit puisse nous parler autrement qu'au moyen du son; on ne croit pas que Dieu nous parle intérieurement. Mais est-ce que nous pouvons savoir quoi que ce soit, avoir une seule idée, comprendre la valeur d'un mot, sans que Dieu nous éclaire et nous parle au dedans ? Toute connaissance certaine, dit saint Thomas, vient de la lumière de la raison, directement versée dans l'intérieur de l'âme , et par laquelle Dieu parle en nous. Ne pas savoir cela, ne pas le croire, me paraît être le fait d'une ignorance presque animale. Et si tant d'hommes l'ignorent, c'est que l'humanité n'émerge que peu à peu, et bien lentement, au-dessus de l'animalité.
Mais si Dieu est nécessairement cause première de tout mouvement intellectuel, s'il nous éclaire et nous parle dans toute vérité; ne comprenons-nous
IVx LES VERTUS IISTELLEG TUELLES INSPIRÉES.
pas qu'il peut nous éclairer et nous parler de deux manières? Parle-t-il de la même manière, et dit-il la même chose aux sages, et aux malheureux endormis dans les ténèbres de la sensualité ? Il laisse à tous cette lumière nécessaire de la raison qu'on a parce qu'on est homme, mais il donne à ceux qui l'écoutent, qui croient et aiment, une autre lumière, substantielle et cordiale^ libre, vivante et personnelle, qui est lui-même. Il dit à l'âme ce grand mot du prophète : « Moi qui vous parlais, me voici. » Il dit à l'âme le mot de Jésus-Christ à ses disciples, lorsque, la veille de sa mort, il leur parle de son amour : « Je ne vous appellerai plus serviteurs , « car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître. « Mais je vous appelle mes amis, parce que je vous « dis tout, tout ce que m,e dit mon Père. » Le Père parle autrement à ses enfants , autrement à ses ennemis. Sans doute , il veut faire de ses ennemis ses enfants : mais tant que la volonté libre se ferme à son amour, elle est ennemie. Tant qu'elle ferme l'oreille et n'entend pas la douce parole du Père , elle n'entend que le bruit nécessaire de ses lois. Tant qu'elle détourne le regard, elle ne voit que l'inévitable reflet de la lumière universelle; elle ne voit pas sa source dans le regard du Père. Cela est clair, raisonnable, manifeste d'avance. Eh bien !
nous nommons science infuse celle que Dieu verse dans l'esprit de l'homme, quand l'homme, par l'amour et la foi, est devenu enfant de Dieu. Qu'y a-t-il là d'étrange? Et pourquoi donc s'est-on moqué de la science infuse, sinon parce qu'on ne savait rien, et qu'on ne pensait à rien ? Mais, je le sais, sur cette question de la science infuse et des vertus intellectuelles inspirées, nous sommes restésjusqu'à présent dans la théologie mystique, la poésie, la géométrie et les comparaisons. Ne pouvons-nous rien dire de plus humainement expérimental et de plus simplement raisoiuiable sur cette partie de la science de l'âme ? Nous le pouvons, je crois, et c'est ce que nous allons tenter.