CONSERVATION DES CONTRAINTES ÉCONOMIQUES
A. Le soi-disant libéralisme économique, individualiste de nom, anti-individualiste de fait. — La première école est celle du libéralisme économique. On l'appelle encore l'école classique ou l'école orthodoxe; bien que cette tendance aboutisse à des conséquences anti-individualistes, on la qualifie souvent d'individualiste, par opposition aux systèmes socialistes, et voici pourquoi. Ces systèmes prétendent que l'individu ne peut rien isolé ; le groupement social seul, par des lois, peut amender les relations économiques Aussi, les interventionnistes, bien qu'ils aient en vue l'affranchissement de l'individu, sont-ils nommés socialistes, à cause de cet appel fait à la société. Mais, ainsi que nous Talions voir, le système dit (( individualiste » va directement à la suprématie des détenteurs des privilèges économiques. « Sa doctrine est fort simple et peut se résumer en trois points : 1° Les sociétés humaines sont gouvernées par des lois naturelles que nous ne pourrions point changer quand même nous le voudrions, parce que ce n'est pas nous qui les avons faites, et que, d'ailleurs, nous n avons point intérêt à modifier quand même nous le pourrions, parce qu'elles sont boDnes ou, du moins, le meilleures possible... » « Elles amènent l'élévation graduelle du niveau humain» (Leroy-Beaulieu)\ 2° Ces lois ne sont point contraires à îa liberté humaine; elles sont, au contraire, l'expression des rapports qui s'établissent spontanément entre les hommes vivant en société, partout où ces hommes sont laissés à euxmêmes et libres d'agir suivant leurs intérêts. En ce cas, il s'établit entre ces intérêts individuels, antagonistes en apparence, une harmonie qui constitue précisément l'ordre naturel et qui est de beaucoup supérieure à toute combinaison artificielle que l'on pourrait
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imaginer; 3° Le rôle du législateur, s'il veut assurer l'ordre social el le progrès, se borne donc à développer, autant que possible, les initiatives individuelles... « Nous disons que les lois naturelles k°uvernent la production et la distribution de la richesse de la manier plus utile, c'est-à-dire la plus conforme au bien général de l'es] humaine, qu'il suffit de les observer... C'est pourquoi notre évangile se résume en ces quatre mois : Laissez faire, laissez passer (Molinari). » [Gide, 25.) Résumons rapidement le système.
a Les relations économiques reposent sur la libre concurrei entre tous les individus : ce principe serait conforme au grand principe de la lutte pour la vie, dans les sciences biologiques. Les individus les plus travailleurs et les plus actifs sont, comme il est juste, les plus avantagés. Chacun reçoit au prorata de son travail et de sa valeur. La concurrence est le seul stimulant du progrès. Llle permet de faire tendre les prix au meilleur marché p sible.
b) La distribution des ricb< rétribuerait tous les soi-disant facteurs de la production : la terre par la rente, le capital par l'intérêt, le travail par le profit et le salaire. Llle rendrait donc à chaque élément ce qui lui revient et tout ce qui doit lui revenir. Si des critiques ont pu être faites sur la part léonine du patronat, il faut remarquer que le taux de l'intérêt tend à baisser, tandis que celui des salaires augmente progressivement depuis un siècle.
c) Enfin, la propriété individuelle conserverait à chacun le produit de son activité. Elle consacrerait les droits du travail. Supprimez la propriété individuelle et personne ne consentira plus à travailler. Les privilèges qui échoient à la propriété encouragent non seulement au travail, mais ils sont la punition naturelle du luxe, de la dépense inconsidérée qui ruine celui qui abuse de la richesse, etla récompense de celui qui épargne, et qui conserve à la société des réserves de travail antérieur de plus en plus important'1-.
B. Critique. — a) Critique de la concurrence libre. — « Le plus grave reproche qu'on puisse faire à cette doctrine, c'esl une tendance très marquée à l'optimisme, tendance qui paraît inspirée beaucoup moins parmi esprit vraiment scientifique que par le parti pris de justifier l'ordre de choses existant. » (Gide, 20.) Si Ton entre dans son analyse, on voit qu'elle est à peu près partout menteuse, et que, loin d'assurer un état normal et utile pour l'humanité, le régime actuel, par certain- côtés en progrès sur les pré dénis, n'est qu'un moment transitoire, gros de souffrances et de mis. it qui nous invite à bâter sa transformation, dan- toute la
mesure de ?ios forces.
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Il est faux que le principe de La concurrence économique soit du môme ordre que celui de La concurrence vitale dans L'ordre bio- Logique. Le dernier nous montre partout Le triomphe «lu mieux adapté et du plus fort. Or ['association est une foc,, h une adaptation au milieu, supérieure à la lutte entre les individus, dans une même espèce. Comparez la guêpe à L'abeille. Loin donc de pousser à L'isolement des individus, au triomphe de L'individualité la plus forte, la théorie de l'évolution pousse — et c'est ce que montrent les historiques rapides que nous avons tracés des relations économiques — à rétablissement d'une solidarité mieux équilibrée entre des individus de plus en plus égaux et libres. Un droit économique doit s'instituer, permettant une liberté individuelle véritable, par la protection du faible et du déshérité contre le fort et le privilégié. « L'idée que l'ordre économique existant est 1" produit spontané de la liberté — et qu'il ne pourrait être remplacé que par un ordre fondé sur la contrainte et par conséquent pire — «ne paraît pas exacte. Cet ordre est, pour une part au moins, le résultat soit de faits de guerre et de conquête brutale (par exemple l'expropriation du sol de l'Angleterre et de l'Irlande par un petit nombre de landlords a pour origine historique la conquête, l'usurpation ou la confiscation), soit de lois positives édictées par certaines classes de la société, h leur proiit (lois successorales, lois fiscales, etc.). » (Gide, 20.)
De plus, la concurrence : 1° « n'a nullement pour effet de rétribuer les fonctions et les travaux les plus utiles, tels que ceux de l'agriculture, qui tendent à être délaissés, alors que les plus improductifs, par exemple ceux des boutiquiers des villes ou des employés de bureau, sont disputés avec acharnement et ridiculement multipliés. » (Id., 176.)
2° Si elle stimule, en général, les producteurs par l'émulation qu'elle entretient entre eux, à d'autres égards elle enraye le progrès, par exemple au point de vue de la qualité des produits, chacun voulant produire au meilleur marché.
3° Elle n'assure môme pas toujours le bon marché « et peut dans bien des cas provoquer la cherté. Ce résultat paradoxal se produit toutes les fois qu'il y a encombrement de producteurs dans une brandie quelconque de l'industrie. L'exemple est frappant, par exemple, dans la boulangerie, où le nombre des boulangers est ridiculement exagéré. Chacun d'eux vendant de moins en moins, par suite de la concurrence, est obligé de se rattraper en gagnant davantage sur chaque article. »'(ld., 176.)
4° « Elle n'amène pas nécessairement l'égalisation des profits et des fortunes, puisque, en somme, la concurrence est une véritable
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guerre qui assure la victoire aux forts par l'écrasement des faibles. » (ld„ 177.)
5° « Enfin le résultat le plus inattendu et h' plus curieux, c'est que l'état de concurrence ne parait pas un état stable, puisque l'expérience nous apprend qu'il tend à se détruire lui-même en en$ drant le monopole. 11 tend, précisément par l'élimination des petits au profit des gros, à constituer des entreprises géantes qui cherchent à supprimer et suppriment par ce fait toute concurrence. Et ces grands producteurs cherchent à s'unir à leur tour en gigantesques syndicats nationaux ou internationaux (les trusts aux États-Unis, cartels en Allemagne), qui régissent despotiquement, au moins pour un certain temps, toute une branche de la production. » (A/. , 177.)C'est que la libre concurrence ne réalise pas du tout l'équilibre entre la production et la consommation et que, au contraire, « les perturbai ions de cet équilibre, qu'on appelle les crises, tendent à devenir de plus en plus fréquentes » (ht., 174). Ces crises viennent d'un encombrement ou d'un déficit de marchandises, d'un engorgement ou (tune disette de capitaux [krachs), d'une surabondance ou if une disette de numéraire (crises monétaires)', ce sont de véritables maladies économiques qui ruinent une série d'industries dans un ou plusieurs pays, jettent sur le pavé, sans ressources, di^ milliers de travailleurs, causent môme des famines terribles, comme dans l'Inde ou l'Algérie. Les producteurs doivent donc tendre à substituer à un régime aussi triste ces gigantesques monopoles qui | niellent au moins d'équilibrer la consommation et la production, mais au prix effroyable de la suppression complète de toute liberté économique, et de l'accaparement du proiit total par quelques-uns.
b) Critique de la répartition actuelle des richesses. — La cause profonde du mal économique, celle qui fait entrevoir la déchéance prochaine du régime actuel et une transformation nouvelle, c'est le mode de distribution des riche--,
Nous n'avons pas eu de peine à montrer qu'il n'y a qu'un seul élément vraiment producteur aupoint de vue humain : c'est le traçait] seul il doit donc intervenir dans la répartition primaire des bénéfices de la production; et la possession ou non des instruments de travail, possession qui se rattache forcément à la possession du capital OU de la terre, ne doit pas avoir de rôle à jouer au point de vue de la répartition. Si l'état social actuel esl établi sur des bases si différentes, c'est que, hérité de régimes uniquement fondés sur la force brutale et les nécessités créées par le hasard, il n'a réalisé que dans une mesure infime l'émancipation réelle des individus et une solidarité équitable pour régler leurs rapports. Les privib ■
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ont eu des bénéfices énormes. De là la marche pro Ive vers an monopole de fait de toutes les richesses en quelques mains, et l'existence du salariat pour tous les autres: car les richesses rapportent des richesses sans travail, le travail d'une multitude, au lieu de revenir à cette multitude, se trouvant canalisé en une autre direction.
c) Critique du régime actuel de la propriété individuelle qui
PRIVE DE PROPRIÉTÉ LA PLUPART DES INDIVIDUS. La Conséquence, C
que le régime actuel de la propriété dite individuelle n'est pai du tout un régime de propriété individuelle, mais une expropriation forcée et inconsciente des véritables producteurs. Si ce que nous avons dit de la valeur, de la production et de la répartition est exact, le travail est le fondement môme du droit de propriété; et partout où le produit du travail individuel est visible, il doit appartenir à cet individu; partout où la part du travail individuel n'est plus estimable dans les produits, ces derniers sont collectifs et doivent être répartis collectivement. Le régime actuel de la propriété n'est donc qu'un des innombrables régimes que peut revêtir l'appropriation des produits du travail humain au bénéfice d'un petit nombre. Ce n'est plus la conquête guerrière, mais c'est le monopole et le privilège qui le fondent.
Par les attributs que la propriété a revêtus sous sa forme actuelle : droit de faire valoir, de donner, de vendre, de louer, de léguer, elle agit « avec une force irrésistible comme instrument de répartition », alors qu'elle ne devrait jouer de rôle que comme consécration de la répartition : « Par l'hérédité, le don et le legs, opérant de concert, elle va rendre la richesse indépendante du travail personnel, en la transmettant à ceux qui n'ont pas travaillé, et aggraver, par l'effet du temps et de l'accumulation, les inégalités individuelles. Parle prêt, le fermage, le loyer, elle va créer une ^ m on des classes, menaçante pour la paix sociale, celle des créanciers et des débiteurs, et inaugurer une façon nouvelle de vivre sans travailler, vivre de ses rentes. Par le faire valoir, elle va créer une autre division de la société en deux classes, celle des salariés, qui iravailleront pour le compte d'autrui, et celle des patrons, qui prélèveront, en apparence du moins, les fruits de leur travail... Parmi ces conséquences, il en est trois qui paraissent particulièrement choquantes au point de vue de la justice : la première, c'est l'extrême inégalité des fortunes; la deuxième est le privilège de l'oisiveté, conséquence de l'hérédité et de la rente; et la dernière, c'est le paupérisme.» [Gide, 395.)
Le régime actuel de la propriété est donc le résultat d'une série
DOCTRINES BOCIALI8TE ET DÉMOCRATIQ1 E
(T expropriations inconscientes des véritables et légitimes proprié' tàires. Hlle ne répond pas du tout ni à la définition qu'en donne, ni aux avantages qu'en attend l'école économique Libérale.
En résumé, l'état économique actuel, que l'école Libérale voudrait ériger en système rationnel et perpétuel : 1° est un régime d'arbitraire et de force, en progrès sur les précédentes étapes, et issaire sans doute dans Le passé, mais absolument insuffisant pour la satisfaction morale et matérielle de L'humanité présente; 2* il porte d'ailleurs en lui-même sa destruction, puisque, fondé sur la concurrence, il aboutit aux monopoles; sur la répartition équitable entre tous les éléments de la production, il sacrilie le seul élément réel à des éléments accidentels et apparents ; sur la propriété individuelle, il n'est qu'une série d'expropriations; sur rétablissement nécessaire, par le régime lui-môme, de l'équilibre et la stabilité, il engendre des crises de plus en plus fréquentes et terribles.