III.— VALEUR DE LA SCIENCE
Les méthodes de la science positive ne sont pas seulement les seules qui nous permettent une explication réelle et vraie dos faits naturels; elles présentent en outre des avantages énormes, tant au point de vue de notre vie matérielle qu'au point de vue de notre vie morale.
1° Elles ont d'abord une utilité considérable grâce aux applications pratiques qu'elles ont suggérées. Par cela même que la science nous fait connaître les causes des phénomènes, elle nous donne des moyens sûrs de les produire sous la forme que nous désirons s'ils sont utiles, de les supprimer s'ils sont nuisibles. De là tout un ensemble d'arts techniques qui ne sont rien autre que l'application de certaines lois naturelles : mécanique, physique, chimie industrielles, arts de l'ingénieur, agriculture, élevage, hygiène et médecine, etc.
2° L'intelligence et la raison sont essentiellement des instruments de synthèse. Leur fonction, c'est de ramener constamment à l'unité des données multiples et diverses. Toute connaissance est une réduction à l'unité. La science n'est au fond que cette fonction synthétique dans ce qu'elle a de plus achevé, puisqu'elle introduit partout Tordre et l'unité, en ramenant le particulier à l'universel et le composé au simple. Si donc notre esprit veut arriver à une vue systématique complète de l'univers — et c'est pour lui un besoin fondamental — c'est par la science et par elle seule4 qu'il pourra se satisfaire. Aussi tous les systèmes rationalistes, c'est-à-dire ceux qui se préoccupent avant tout de démontrer la vérité de Içw's fonrf<>»)enls, au lieu de lesaccepter de la tradition ou de l'imagination, font appel à la méthode scientifique.
Elle est l;i seule attitude convenable pour la pensée qui cherche à connaître le vrai.
3° Mais la science n'est pas seulement indispensable à notre vie matérielle et intellectuelle : elle l'es! aussi à notre vie morale et sociale :
« C'est énoncer une vérité désormais banale que de dire que
:;<;k ioqique
sont les idées qui mènent le monde. C'est d'ailleurs dire plutôt ce qui devrait être et ce qui sera que, ce qui a été... Mais ce qui reste incontestable, c'est que L'humanité tend sans cesse à tra\ oscillations ù un état plus parfait et qu'elle a le droit et le pouvoir de faire prédominer de plus en plus dans Le gouvernement des choses la raison sur le caprice et l'instinct... Ce qu'il importe de constater, c'est cette incomparable audace, cette merveilleuse et hardie tentative de réformer le monde conformément à la raison, de s'attaquer à tout ce qui est préjugé, établissement aveugle, usageen apparence irrationnel... Tel est l'état de l'esprit humain en ce siècle.
« Il a renversé de gothiques édifices construits on ne sait trop comment..., puis il a essayé de reconstruire l'édifice sur de meilleures proportions... La science el la science seule peut rendre à l'humanité ce sans quoi elle ne peut vivre : un symbole et une loi. Ce n'est donc pas une exagération de dire que la science renferme l'avenir de l'humanité, qu'elle seule peut lui dire le mot de sa destinée et lui enseigner la manière d'atteindre sa fin. » (Renan, Avenir de la science, chap. n.)
L'histoire nous permet d'affirmer que l'erreur et le préjugé n'ont jamais engendré que le mal. La science est le fondement, indispensable, parce qu'il est le seul possible, de toute connaissance et de toute action.
4° Question philosophique de la valeur de la science. — Jusqu'à présent nous avons insisté sur la valeur pratique de la science : soit qu'elle serve aux besoins matériels, soit qu'elle s'applique à l'éducation de l'esprit, soit qu'elle cherche à nous diriger d'une manière impartiale et sûre dans les grandes questions morales et sociales. Personne ne nie la grandeur de ses bienfaits à ce triple point de vue. On est unanime à dire que la science a une valeur pratique incontestable. Mais un certain nombre de philosophes ont cru que la valeur delà science n'était en effet que pratique : ils ont défini la science comme un ensemble de moyens commodes pour nous diriger dans l'univers et agir sur lui, mais incapable de nous dire ce qu'est la réalité sur laquelle il nous permet d'agir. Ce système, appelé humanisme ou pragmatisme, s'oppose directement à la signification que la grande tradition philosophique et métaphysique a toujours donnée à la science ; il s'oppose surtout à la science telle que l'entendent aujourd'hui les philosophes qui prétendent être positifs et se rattacher, dans les questions scientifiques, à l'attitude d'esprit définie par Auguste Comte, Mil!, Taine, Spencer, et la plupart des savants. Que nous consultions les philosophes depuis les premiers Sages de la Grèce jusqu'à Kant, ou que nous nous référions au positivisme,lla science, comme son nom l'indique, a surtout
pour but de nous faire connaître le réel tel qu'il est, de nous faire savoir: sa valeur est donc avant tout une valeur de savoir et non pas une valeur pratique. Les applications de la science aux arts, à l'éducation de l'esprit ainsi qu'aux problèmes sociaux, sont certes intéressantes, mais elles ne sont que la conséquence indirecte de ce qui fait la véritable grandeur de la science : la connaissance de la vérité. C'est parce que la science nous fait connaître les lois de la nature, disent les rationalistes et les positivistes, qu'elle nous est utile : connaissant en effet comment les choses se passent, nous pouvons à notre gré les diriger, les provoquer, les corriger ou les faire disparaître, selon qu'elles nous sont utiles ou nuisibles.
Soil donc que, comme les rationalistes grecs ou comme ceux du xvne siècle (Descartes, Newton, Leibniz), on affirme que la science nous fait connaître la nature jusque dans son fond le plus intime, soil que, comme les positivistes modernes et comme Kant, on se borne à dire plus modestement que la science nous fait connaître exactement les rapports qu'il y a entre les choses telles qu'elles apparaissent à nos sens, on considère de part et d'attiré la science connue nous donnant un savoir réel, comme capable d'atteindre la vérité.
(Test contre cette prétention que s'inscrivent en faux ceux qui ne veulent voir en la science qu'un procédé commode pour agir sur la nature.
Bien que cette question soit d'ordre philosophiqne, c'est-à-dire ne soit pas susceptible d'une solution définitive et précise, on peut faire remarquer que si la science nous donne des moyens pratiques sûrs et féconds pour agir sur la nature, si elle est utile, ce ne peut être que parce quelle nous fait connaître comment les choses se passent dans la réalité : « On ne vainc la nature, qu en se bou mettant à ses lois » [Bacon)\ ce qui exige d'abord qu'on les connaisse.
Elle s'applique au réel parce qu'elle est l'ensemble, sans cesse croissant, des lois du réel. Il est bien difficile de comprendre que des procédés artificiels, qui n'auraient avec la réalité aucune analogie, puissent être appliqués avec succès à cette réalité.
L'opinion qui n'attribue à la science qu'une valeur pratique, une valeur d'utilité et lui dénie toute valeur de savoir, paraît donc au moins hasardée.
Il s'agit, pour terminer l'étude générale de la science, de classer les sciences de façon à pouvoir aborder l'étude de leurs méthodes d'une façon systématique. Le savant groupe les faits en fîimilles naturelles, d'après leurs analogies; le logicien, qui considère à son tour les sciences comme des faits, doit procéder de même.
Au premier abord, rien n'est plus confus que l'ensemble de nos sciences : une multitude de recherches sur les objets les plus divers, des méthodes fort dissemblables, un degré de certitude bien différent, des groupements qui paraissent peu fondés, des empiétements réciproques. Chaque savant fournit ses travaux, indifférent à la systématisation générale, pourvu qu'il arrive à une découverte intéressante.
La division du travail scientifique. — Aujourd'hui, par suite de rétendue des découvertes, par suite aussi des difficultés que l'on rencontre à mesure que l'on approfondit l'étude des choses de la nature, la division du travail est devenue absolument nécessaire pour les savants. Non seulement chacun d'eux se spécialise dans la science qu'il a choisie ; mais il n'étudie qu'une parcelle bien minime de cette science prise dans son ensemble.
Il résulte de cette division des avantages incontestables. Le savant spécialisé connaît mieux l'objet particulier de son étude ; il acquiert plus aisément les qualités nécessaires à son travail, et il lui est plus facile de découvrir des appareils et des moyens d'étude spéciaux qui l'amèneront à des résultats plus féconds. Les progrès énormes réalisés pendant le cours du siècle dernier par la science et l'industrie sont dus en grande partie à cette division du travail.
Cependant il est nécessaire de voir, à côté de ces avantages, les inconvénients. En rétrécissant constamment le champ de ses études, le savant finit par ne plus distinguer les grandes lignes des choses. Les détails lui masquent les généralités, quoiqu'elles soient ce que nous avons le plus d'intérêt à connaître dans l'ensemble des faits naturels. C'est pourquoi Auguste Comte vou-lait voir se créera côte des spécialistes modernes un nouveau genre de spécialistes qui s'occuperaient des généralités et qui, au lieu de rester cantonnés dans l'étude d'un chapitre particulier de la science, étendraient leurs recherches à la science toute entière. Ces spécialistes seraient les philosophes. Et la première tâche qui s'offrirait à leurs efforts,
LES SCIENCES : CLASSIFICATION DES SCIENCES 57i
consisterait à chercher s'il n'y a pas, sous les apparences si multiples, si diverses, si chaotiques des travaux des spécialistes, une unité profonde, un vaste plan selon lequel ils pourraient Être organisés. Résoudre ce problème, c'est tracer une classification des sciences.
A. Historique. — Pendant longtemps on s'est appuyé pour l'établir sur des considérations factices.
lu Aristote remarque que notre activité peut se proposer de connaître (ÔswpsÊv), de créer (xoisîv), d'utiliser (icparreiv), d'où trois sortes de sciences : théoriques (métaphysique, physique, mathématiques), poétiques (rhétorique, poétique, dialectique) et pratiques (morale, économique, politique); 2° Pour Bacon et (TAlembert, les sciences forment trois groupes, selon qu'elles mettent en œuvre le raisonnement (philosophie, physique), l'imagination (arts et belles-lettres), la mémoire (histoire).
Ces classifications confuses portentplutôtsurles spéculations philosophiques que nous pouvons faire à l'occasion des sciences que sur les sciences elles-mêmes. Elles ne sont plus qu'un souvenir historique d'une époque où science et métaphysique étaient confondues.
Elles se font de la science une idée très indécise et beaucoup trop large qui ne peut plus être acceptée maintenant (elles la confondent avec le> arts techniques et même les beaux-arts). De plus, leurs principes fondamentaux ne sont pas heureux; car, contre Aristote, on peut dire que toute science est théorique, puisqu'elle n'a d'autre but que nous faire connaître, et contre Baron que toutes les fonctions de notre esprit s'appliquent à la fois à chaque science.
B. Classification hiérarchique naturelle. — Les sciences essayent de découvrir les lois d'un certain nombre de faits, et ces faits forment des familles naturelles ; de là un principe simple et normal de classitication : distinguer les sciences par les faits qu'elles étudient, et les ranger selon les relations naturelles de ces faits, si l'on en peut découvrir l'enchaînement. C'est ce qu'essaya Ampère.
a) Classification d'Ampère. — « Dans la classitication de toutes les connaissances humaines, le philosophe doit considérer les vérités individuelles (scientifiques) comme le naturaliste considère les diverses espèces de végétaux et d'animaux...
« Les groupes où se trouveront réunies les vérités qui ont enlre elles les rapports les plus intimes correspondront aux genres du naturaliste, et seront des sciences du dernier ordre. Elles se réuni-
572 L00IQ1 i.
ront en sciences <le Tonlre immédiatement précédent, comme les genres ee réunissent en familles. De ces nouvelles sciences m formeront des sciences plus étendues qui correspondront aux ordres adoptés en histoire naturelle, et ainsi de Buite, jusqu'à ce qu'on arrive à deux grandes divisions de vérités qu'on puisse comparer au règne végétal el au règne animal. »
Ces deux grands règnes sont : les sciences cosmologiques ou sciences de la matière, et les sciences de l'esprit ou sciences noologiques ; les premières se subdivisent en deux sous-règnes, sciences de la matière organique et sciences de la matière inorganique, les secondes en sciences de la pensée individuelle et sciences sociales ; chacun de ces sous-règnes donne naissance à deux embranchements et ainsi de suite.
Cette classification est remarquable, car elle s'appuie sur l'objet de chaque science, sur l'ensemble des faits qu'elle étudie. Son défaut est de négliger les rapports mutuels des différentes sciences. On aperçoit nettement les morcellements nécessaires et légitimes que l'homme a été obligé de faire dans l'étude de la nature, mais point s'il y a un lien naturel entre toutes ces parties, et quel est ce lien.
b) Classification de Comte. — C'est à ces inconvénients, à ces lacunes, que remédie la classification d'Auguste Comte, qui paraît avoir posé le principe véritable d'une classification des sciences. Il s'agit, tout en respectant l'indépendance des différentes sciences les unes à l'égard des autres, de déterminer leur ordre naturel : comment elles se greffent les unes sur les autres, et se complètent les unes par les autres.
« La classification doit ressortir de l'étude même des objets à classer, et être déterminée par les affinités réelles et l'enchaînement naturel qu'ils présentent, de telle sorte que cette classification soit elle-même l'expression du fait le plus général manifesté par la comparaison approfondie des objets qu'elle embrasse. Appliquant cette règle fondamentale au cas actuel, c'est donc d'après la dépendance mutuelle qui a lieu effectivement entre les diverses sciences positives que nous devons procéder à leur classification. »
Cette classification reproduira aussi l'ordre historique du développement des sciences, car cet ordre repose évidemment sur leur dépendance naturelle. Elle sera une classification génétique, les sciences s'étant constituées peu à peu dans l'ordre où elles sont classées.
Reste à savoir — et c'est en cela que consiste le problème de \x classification des sciences — si l'on peut trouver entre elles un ordra
rigoureux et naturel de dépendance. Or cet ordre existe et relie constamment l'étude des propriétés plus compliquées et plus si èciales que présente la nature à celles des propriétés plus générales et plus simples : si bien que les premières n'ont pu être étudiées qu'après les dernières. L'observation et l'expérience nous révèlent un rapport étroit entre les faits moraux et les phénomènes biologiques; les phénomènes biologiques à leur tour sont reliés à des facteurs d'ordre purement chimique; et la physiologie n'a pu se constituer scientifiquement qu'après certains progrès de la chimie. La chimie a suivi la même loi : les résultats obtenus en physique ont un retentissement direct sur ses progrès. La même observation peut être faite en physique par rapport à la mécanique, en mécanique par rapport à la géométrie, et à la science -de la quantité pure (arithmétique, algèbre, analyse).
Il y a donc un lien de dépendance entre les diverses branches du savoir scientifique : elles s'appuient toutes les unes sur les autres ; elles se constituent toutes les unes à l'aide des autres ; celles qui portent sur les objets les plus compliqués, ayant besoin des résultats de celles qui portent sur les objets plus simples.
Le principe de la classification de Co)utc,{\ savoir que les scienrrs peuvent être classées par ordre de généralité décroissante et de complexité croissante, est donc bien légitime; ce principe n'est pas superficiel et extérieur, mais exprime un ordre naturel de dépendance entre toutes les recherches scientifiques, et l'ordre historique dans lequel elles se sont constituées les unes après les autres.
Voici cet ordre, en allant des sciences, dont l'objet est le plus simple et le plus général, à celles dont l'objet est le plus complexe et le moins général :
Nous avons d'abord la mathématique, science du nombre et de la grandeur, lesquels se rencontrent partout dans la nature, el sont les propriétés les plus simples et les plus universelles des choses.
L'astronomie vient ensuite. Cette science ne s'occupe que des masses matérielles qui existent dans l'univers : c est déjà un objet moins simple et moins général que le nombre et l'espace pur et vide, objets des mathématiques.
A son tour, la physique est l'étude des forces de la natu:
La chimie est l'étude des corps particuliers.
La biologie étudie seulement les transformations de quelques corps chimiques très complexes, les êtres vivanl
Enfin la sociologie ne s'occupe que des relations qui peuvent exister entre les hommes.
574 l.OUJQUB
c) Objections apportées a la classification di Comte bi classification de S pence h. — On a fait à la classification de Comte les
objections su i va nies :
1° La psychologie esl oubliée. On peut répondre a cette; objection que la psychologie, telle qu'on se la représente aujourd'hui, doit être rangée parmi les sciences qui s'occupent des rire- vivants et de leurs propriétés, la conscience étant une propriété de certains êtres vivants, propriété qui a d'ailleurs d'étroits rapports avec certains phénomènes physiologiques. La psychologie peut donc, avec la botanique, la zoologie, la physiologie, etc., être rangée dans le groupe des sciences biologiques, Auguste Comte a môme très nettement défini la méthode que suit actuellement la psychologie scientifique;
2° Comte a l'air de considérer que l'objet d'une science est toujours une classe d'êtres, et la plus ou moins grande généralité de cet objet vient de ce que ces êtres sont plus ou moins simples el répandus dans la nature. Mais la science actuelle donne autant d'importance, sinon plus, aux relations qu'aux objets (Comte le proclame lui-même). C'est sur la nature des relations considérées par les différentes sciences que Spencer, par opposition à Comte, va faire reposer sa classification.
Les sciences ont pour but d'établir : soit des relations générales entre les choses, — soit les éléments des choses, — soit leurs propriétés réelles et particulières?
Spencer divise alors les sciences en trois groupes:
1° Les sciences abstraites;
2° Les sciences abstraites concrètes ;
3° Les sciences concrètes.
Dans les premières, on traiterait, d'après Spencer, des formes sous lesquelles les phénomènes se présentent, mais non des phénomènes eux-mêmes. Par formes, Spencer entend les relations les plus générales dans lesquelles peuvent entrer tous les phénomènes, abstraction faites des propriétés qui distinguent entre eux ces phénomènes. Les formes sont en quelque sorte les cadres vides obtenus en supprimant par la pensée les objets contenus dans ces cadres.
Considérant, par exemple, les dimensions d'un champ rectangulaire, je dis que la surface examinée a 400 mètres de long sur 300 de large. Jusqu'ici j'ai fait de l'arpentage, je me suis occupé d'un fait concret et réel. Mais, si je cherche les relations existant entre la longueur et la largeur d'un rectangle, en supprimant par la pensée tout ce que je vois, je fais des mathématiques, je suis dans le domaine des sciences abstraites. Les sciences, qui s'occupent
uniquement des relations, sont : la logique qui traite des formes qualitatives, et les mathématiques, qui s'occupent des formes quantitatives.
Spencer appelle sciences abstraites-concrètes celles qui traitent des phénomènes eux-mêmes, mais se bornent à les étudier dans leurs éléments généraux et non dans les êtres particuliers, théâtres (Je ces phénomènes. Elles sont concrètes, car elles n'étudient que des éléments réels, matériels, mais elles sont aussi abstraites, car elles ne traitent pas. des êtres formés par ces éléments. Des sciences sont la mécanique, la physique et la chimie.
Les sciences concrètes sont celles qui, se servant des indications générales données par les sciences abstraites-concrètes, étudient les êtres concrets tels que la nature nous les présente. Ce sont l'astronomie, la zoologie, la botanique, la géologie, la minéralogie, la biologie, la psychologie et la sociologie.
Les objections faites à la classification de Spencer sont assez nombreuses. D'abord on ne peut distinguer aussi rigoureusement les pojnts de vue dilférents auxquels se placent ces différentes sciences. En particulier les sciences abstraites-concrètes, comme la mécanique, s'élèvent à des relations aussi générales dans leurs domaines etaus-i formelles, que les relations constituant l'objet de la logique et des mathématiques.
D'autre part, la biologie, la psychologie et la sociologie n'ontelles pas l'ambition de découvrir les éléments généraux qui constituent les phénomènes de la vie, de la conscience, ou de l'institution sociale? La biologie tout au moins se range définitivement, par son esprit actuel, à côté de la physique, de la mécanique ou de la chimie.
On peut donc conclure que le principe de Spencer n'est pas à l'abri de la critique.
<I) Classification proposés. — 11 semble qu'en combinant les principes de Comte et de Spencer on arrive à une vue plus satisfaisante. Et l'on peut alors classer les différentes sciences de la façon suivante :
On considérera les sciences pures abstraites > qui n'étudient que les relations générales déterminantes de- phénomènes, et les sciences appliquées concrètes, qui veulent expliquer des formes particuliè de phénomènes, les êtres distincts . que l'expérience nou> présente (principe dérivé de celui de Spencer , et dans chacune de deux grandes classes on rangera les sciences en suivant le principe de Comte [complexité croissante de l'objet).
57fi LOGIQUE
On arrive ainsi au tableau suivant :
I. Sciences théoriques, abstraites ou pures, 1° Relation! qui concernent le nombre [arithmétique et algèbre) ; 2" l'étendue (géométrie)] 3° le mouvement (mécanique); 4* les différentes formes de l'énergie (physique); 5° la constitution des corps chimie); 6? la vie (biologie) ; 7° la conscience (psychologie) ; 8° les sociétés (sociologie).
U. Sciences appliquées ou dérivées : cosmographie, astronomie, géographie, géologie, paléontologie, minéralogie, botanique, zoologie, anthropologie, ethnologie, histoires fies groupes sociaux, etc. Ces sciences font toutes appel aux différentes lois établies par les sciences théoriques et expliquent avec leur aide les êtres particuliers que la nature offre à notre observation. On peut les classer aussi d'après les degrés de généralité de leur objet.
Au point de vue méthodologique, il est facile de voir que seules les sciences théoriques nous intéressent, puisque les autres sont des applications dérivées et secondaires des premières. Elles ne font que mettre en œuvre, et par les mêmes procédés, les résullats apportés par les premières.
e) Caractère provisoire de toute classification. — Quelle que soit la classification qu'on adopte, il ne faut pas oublier qu'elle ne peut avoir qu'une valeur provisoire et temporaire. Les motifs en sont le progrès continuel des sciences, et aussi ce fait qu'elle implique un problème comportant une vue d'ensemble sur la science, sa nature, sa valeur et sa portée.
Toutes les sciences sont-elles de même nature? ont-elles la même valeur, la même portée? ou, au contraire, les sciences diffèrent-elles profondément suivant l'objet qu'elles traitent?
Autrement dit, la science forme-t-elle un tout dont les différentes sciences ne sont que des parties? ou bien la science n'est-elle qu'un mot abstrait, une expression symbolique, servant à désigner des recherches qui entre elles diffèrent profondément.
Cette question se relie à une autre plus générale encore.
La nature est-elle homogène ; c'est-à-dire formée d'éléments identiques qui ne forment des corps différents que parce qu'ils se combinent de différentes manières? — ou, au contraire, la nature estelle hétérogène? dans ce cas, les. différents groupes de phénomènes qu'étudient les différentes sciences n'auraient entre eux aucune relation.
La première hypothèse constitue le monisme scientifique. D'après elle tous les phénomènes de la nature peuvent se réduire à
LES SCIENCES : CLASSIFICATION DES SCIEN( i -
des relations quantitatives permettant de les définir et de les expliquer.
I);ins la seconde hypothèse, au contraire, les différents phénomènes ne peuvent être définis et prévus que par des formules propres à chaque ordre de phénomènes ; cette hypothèse considère que les différents êtres qui constituent la nature ont des propriétés et des qualités spéciales qui les différencient et les séparent absolument. On peut donc dire que d'après cette dernière hypothèse, la nature est le règne de la qualité. D'après la première, elle au contraire le règne de la quantité.
11 est impossible, actuellement, de se déterminer d'une façon qui exclue absolument le doute, entre ces deux conceptions générales.
C'est là une affaire de tendance. On a attribué à Comte la tendance monisle. Lui-même a prolesté contre cette interprétation : Chaque fois, dit-il, que l'on passe d'une science à une autre, on fait appela des principes nouveaux : la complexité des phénomènes nécessite la création de principes inconnus aux sciences des phénomènes plus simples.
Mais en réalité le principe de Comte peut incliner au monisme : on peut ne voir entre les objets des différentes sciences qu'une dilférenee de généralité- décroissante cl de complexité croissante. Et un grand nombre de partisans du monisme ont développé les idées de Comte, en ce sens.
Les adversaires du monisme scientifique veulent au contraire voir, dans les sciences, un certain nombre dégroupes irréductibles. La différence, entre les phénomènes de ces groupes, ne tiendrait pas à une complexité plus ou moins grande, mais serait une différence de nature.
Ces groupes seraient au nombre de trois et constitueraient ainsi chacun un élément irréductible dans une classification :
1" Les sciences mathématiques , donl l'objet est créé par l'esprit, ce qui permet d'y procéder par le seul raisonnement déductif, forme parfaite du raisonnement, et d'y arriver à des résultats rigoureusement certains et exacts, mais sans aucune objectivité
2° Les sciences delà nature^ qui ne peuvent être cultivées qu'à l'aide de la méthode expérimentale et inductive, laquelle permet d'atteindre des résultats objectifs, mais qui ne sont jamais qu'approchés et probables ;
\V Les sciences de C esprit (ou sciences morales et politiques . qui n-1 peuvent être que descriptives el historiques, ou • " une
recherche idéale de règles à proposer à l'activité humai' thé-
tique, logique, morale, droit, politique, économique, etc.) ; ici il ne
peut être parlé de cause et d'effets, de lois néce -.lires, car la liberté humaine s'y opposerait.
La question ne peu I encore être tranchée d'une façon décisive. Cependant on peut remarquer que les sciences tendent de plus en plus à appliquer partout la môme méthode, caractérisée par 1 expé rience et la mesure. Et on voit partout aussi dans le domaine scientifique se préparer la réduction des lois qualitatives à des relations quantitatives : ce qui donnerait raison au monisme.
xMais on pourrait aussi considérer cette réduction à des relations quantitatives, et cette unification des méthodes, comme l'adoption d'un langage commode et précis, destiné à exprimer les lois naturelles : le langage mathématique, sans que les lois et les phénomènes naturels, exprimés par ce langage, soient eux-mêmes d'une nature identique.
V. — SUBDIVISION DES SCIENCES THÉORIQUES EN TROIS GROUPES AU POINT DE VUE DES MÉTHODES
Dans Vètat actuel des choses, quelle que soit la solution adoptée, on n'en est pas moins obligé de constater, au point de vue logique, trois méthodes principales qui, selon qu'elles sont plus ou moins exclusivement suivies dans une science considérée, permettent de partager les sciences en trois groupes, qui peut-être, ainsi que le croient les monistes, ne sont ni définitifs, ni étanches.
1° Dans les sciences dites mathématiques, les éléments sont pour ainsi dire connus immédiatement ; par suite, on y procède à peu près uniquement par déduction; et l'analyse inductive semble n'y avoir aucune place : telles sont l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la géométrie analytique, l'analyse, la mécanique, la physique mathématique; 2° dans les autres sciences, l'analyse inductive est longue et difficile : c'est surtout elle qui accapare les efforts des savants; elles forment donc un second groupe qu'on peut appeler les sciences inductives, car la déduction n'y joue encore qu'un rôle restreint, et qui s'oppose aux sciences mathématiques ou déductives au point de vue des procédés méthodologiques. Ce groupe se subdivise luimême en deux sous-groupes : a) le groupe des sciences de la nature, où les faits ?ious sont donnés immédiatement, et où nous pouvons observer et expérimenter directement; et b) le groupe des sciences
LES SCIENCES CLASSIFICATION DES SCU l61(J
morales (psychologie <d sociologie), où nous sommes obligés de reconstituer les faits i et où. par suite, nous ne pouvons observer el expérimenter qu'indirectement. Cette division trace l<i plan de nos (tudes logiques, puisque nous nous proposons d'étudier non les scienees, mais leurs méthodes.