‹ Logique et moraleChapitre 79 sur 352 · II. —DÉVELOPPEMENT DES SCIENCES PSYCHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

II. —DÉVELOPPEMENT DES SCIENCES PSYCHOLOGIQUES

A) Etat général des sciences psychologiques et sociales jusqu'à la fin du xix8 siècle. — Les sciences s' occupant «les faits <jui admettent comme facteur la conscience se sont appelées pendant longtemps les sciences morales et politiques. Ce nom indique assez bien quel était leur étal : elles mélangeaient constamment le point Je vue lechnique et le point de vue scientifique. Au lieu de chercher d'une façon désintéressée, comme toute science, les lois auxquelles obéissent les faits qu'elles examinent, elles cherchaient surtout à agir sur ces faits. La psychologie était pleine de considérations morales. Quanl aux sciences sociales, elles cherchaient soit les meilleurs moyens d'acquérir et de répartir les richesses (économique), soit la meilleure forme de gouvernement (politique), etc. Aussi Artstote les désignait-il dans sa classification sous le nom de sciences

pratiques. Eh som , ces sciences nous paraissent être restées

presque jusqu'à nos jours dans cet état où nous avons vu que se trouvaient les sciences de la nature avant la culture grecque, étal où l'art et la science sont intimement mêlés.

Lorsque, par hasard, des esprits plus sagaces faisaient le départ du point de vue technique et du point de vue scientifique, c'était pour traiter d'une façon absolument métaphysique les sujet- qu'ils étudiaient.

La psychologie métaphysique. — 1° Jusqu'au x vm" siècle. — La psychologie a été la premier»' des sciences morale- et politiques à se constituer comme science indépendante de l'art. Ari$~ tote examine déjà les choses de l'esprit à un point de vue nettement théorique, exclusif de toute utilisation pratique. Mais, b entendu, il suit une méthode toute dialectique et métaphysique, et cette méthode dominera en psychologie jusqu'à la lin du xix" siècle. La psychol Ta définie la science dp làm<\ c'est-à-dire d'un'' ;

lité métaphysique. Bile cherchera à exprimer l'essence de cette i litéet non point les rapports des faits de conscience, qui en sont con- Bidérés comme les modalit

La philosophie moderne admettait naguère encore que le fonda-

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leur <ie la psychologie était Sacrale qui, par son célèbre « connaisloi toi-même », avait institué la méthode rélïexive qui est la premièreforme de la méthode dialectique, de la méthode philo phique. On considérait encore que Descartes avait fait de La ;

chologie la pierre angulaire de la métaphysique en posant comme vérité première le « Cogito, ergo sum » (Je pense, donc je suis . El loute l'analyse dialectique des conséquences, qu'il lire de cette intuition, était prise pour le fondement de la psychologie. On avait oublié que Descartes, à côté de cette métaphysique, avait, dans le traité des Passions, inauguré une toule autre méthode en psychologie: celle qui expérimente sur les faits de conscience en se servant des rapports que ceux-ci entretiennent avec les phénomènes organiques, et dont Malebranche, son disciple, avait l'ait, dans la Recherche de la vérité, des applications déjà remarquables.

2° La psychologie métaphysique à partir du xvme siècle. — A partir du xvme siècle, on peut noter deux directions générales dans révolution des sciences psychologiques : les uns, entraînés par la méthode suivie dans les sciences de la nature, essayent d'appliquer à la psychologie une méthode inductive, fondée sur l'observation des faits de conscience ; nous les retrouverons tout à l'heure. Les autres continuent la tradition métaphysique, et ce sont de beaucoup les plus nombreux ; ils représentent la tradition on quelque sorte officielle: « Les efforts qu'on fait pour l'accommoder aux exigences de l'esprit moderne, pour donner le change sur sa vraie nature, ne peuvent faire illusion. Les caractères essentiels restent toujours les mêmes ; on peut le montrer en quelques mots. » D'abord, elle reste imbue de l'esprit métaphysique : elle reste la science de Lame; « l'observation intérieure, l'analyse et le raisonnement sont ses procédés favoris d'investigation. Elle se défie des sciences biologiques, ne puise chez elles qu'à regret, par nécessité et toute honteuse de ses emprunts » (Ribot, préface à la Psychologie allemande contemporaine, p. m). Le goût de l'observation intérieure et l'espritde finesse, la réflexion et le raisonnement, voilà toute la méthode de cette psychologie. Mais l'esprit de finesse est « un instrument trop fragile pour pénétrer dans la trame serrée, compacte, des faits de conscience. Durant ces deux derniers siècles, il adonné sa mesure: on lui doit de bonnes descriptions, d'excellentes analyses; mais son champ est moissonné. Il ne peut plus trouver que des détails, des nuances, des raffinements, des subtilités. Même à ce degré où il touche à la profondeur, il ne fera que descendre plus avant dans les nuances plus délicates ou plus cachées, il ne saisit pus le général, il n explique pas. Dans ces conditions, le psychologue devient un romancier ou un poète d'une

HISTOIRE DE LA MÉTHODE DES SCIENCE* PSYCIIOLOGIQJ l - [ALES

espèce particulière, qui cherche l'abstrait au Lieu du concret, qui dissèque au lieu de créer ; et la psychologie devient une forme de critique Littéraire très approfondie, très bien raisonnée; rien J<i plus. L'étude des phénomènes psychiques dans leur totalité, de la

forme animale la plus basse à la forme humaine la plus haute, lui est interdite. Elle est incapable de rattacher ces manifestations aux lois de la vie : elle n'a ni ampleur ni solidil

Ce qui frappe, en effet, dans l'ancienne psychologie, c'est son extrême simplicité : cil»1 est simple dans son objet, simple dans moyens. Elle présente un caractère étriqué et, pour trancher le mot, enfantin. Elle manque d'air et d'horizon. Les questions sont posées sous une forme sèche et exiguë, traitées par une méthode verbale qui rappelle la scolastique. Tout se passe en déductions, en argumentations, en objections et en réponses. Dans ce raffinement toujours croissant de subtilités, on finit par ne plus agir (jue sur des signes ; toute réalité a disparu. Dans cet esprit solitaire qui se creuse et se tourmente obstinément pour tirer tout de Lui-môme, qui s'étudie les yeux fermés, ne prenant du dehors que ce qu'il faut pour ne pas mourir d'inanition, il se forme une atmosphi raréfiée, traversée de visions à peine saisissables, mais où rien vivant ne peut subsister.

Prenant toutes les questions Tune après l'autre, on pourrait montrer comment les préoccupations métaphysiques, l'abus de la méthode subjective et du raisonnement à outrance, paralysent meilleur- esprits. L'état de conscience isolé de ce qui le précède, compagne et le suit, de ses conditions automatiques, physiologiques et autres, n'est plus qu'une abstraction; et quand on l'a classé, sous un titre, rapporté à une Inculte hypothétique «ju'on attribue elle-même à une substance hypothétique, qu'a-t-on découvert, qu'a-l-on appris? Si, au contraire. l'étal de con>ri< est étudié comme faisant partie d'un groupe naturel don! les éléments se supposent réciproquement, dont chacun doit être étudié à part et dans son rapport avec les autres, on reste dans la réali on ne se satisfait pas avec la formule chère aux anciens psychologues : ttCcci est de la physiologie » ; on prend son bien <>ù on le trouve; on reçoit de l<>uk> mains; on se renseigne de ton- côtés, et l'on ne prend pas pour une science la nomenclature des fanion qu'on a ci- Trop de raisonnements : telle est l'impression que laisse L'ancienne iix parti-ans de la nouvelle. Le raisonnement, c'esl la confiance île L'esprit en Lui-même et la foi à la simplicité <i l.a nouvelle psychologie soutient que l'esprit doit se défier de luimême et croire à la complexité des choses. Même dan- l'ordre bien

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moins complexe dos sciences biologiques, no^ inductions et nos déductions reçoivent à chaque pas des démentis. Ce qui doit être n'est pas; ce qui est inféré n'es! pas vérifié; ou la logique dit oui, L'expérience dit non.

« Los représentants de l'ancienne psychologie — et ils sonl encore nombreux, quoique des degrés divers —voient-ils bien lasituatiôn qu'ils ont prise au milieu des sciences contemporaines? Le physicien et le chimiste ne se croient forts que dans leur laboratoire; le biologiste garnit chaque jour son arsenal de nouveaux engins, s'arme de toutes pièces, multiplie ses moyens de mesure et ses instruments, tend à substituer l'enregistrement passif et mécanique des phénomènes à leur appréciation subjective, toujours faillible et vacillante. En face, le psychologue, aux prises avec des faits d'une complexité extrême, ne pouvant recommencer l'œuvre de ses devanciers ni refaire ce qui a été bien fait, est réduit à « s'interroger lui-môme », sans informations, sans expériences, sans outillage, sans moyens d'action. Si son œuvre est une science, il faut avouer qu'elle ne ressemble à rien qui porte ce nom » (Ribot, préface à la Psychologie allemande contemporaine, p. ni).

Cette méthode ne pouvait évidemment qu'aboutir sous couleur d'expliquer les faits psychologiques et d'atteindre directement leur essence, à doubler les faits que présentait la conscience de forces qui rappellent en tous points les qualités occultes de l'ancienne physique, en substituant à une étude réelle une étude verbale. La science moderne n'étudie que les variations des faits, leurs rapports, en réduisant d'ailleurs progressivement la multiplicité des faits immédiats à quelques données élémentaires et générales. L'ancienne psychologie, comme toute science dans la période métaphysique, négligeait l'étude des variations particulières et des rapports pour chercher la nature des faits entre lesquels on observe ces variations et ces rapports.

Une illustration remarquable nous est donnée de son procédé dans la théorie éclectique des facultés de l'âme (Cousin, Garnier, Jouff'roy, etc.), qui a régné en France pendant si longtemps dans l'enseignement officiel.

« Samuel Bailey a fait une critique vive et quelquefois piquante de la phraséologie inexacte qui est inhérente à la méthode des facultés, qui les érige en entités distinctes de l'homme lui-même.

» On a représenté, dit-il, les facultés agissant comme des agents indépendants, donnant naissance à des idées et se les passant mutuellement, et faisant entre elles leurs atïaires. Dans cette espèce de phraséologie, l'esprit apparaît souvent comme une sorte de champ dans lequel la perception, la mémoire, l'imagination,

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la raison, la volonté, la conscience, les passions produisent leurs opérations, comme autant de puissances alliées entre elles ou en hostilité. Parfois l'une de ces facultés a la suprématie et les autres sont subordonnées ; l'une usurpe l'autorité et une autre cède, Tune expose et les autres écoutent; l'une trompe et l'autre est trompée. Cependant l'esprit, ou plutôt l'être intelligent lui-même est complètement perdu de vue au milieu de ces transactions où

il ne paraît avoir aucune part. D'autres fois on nous montre C6S

facultés traitant avec leur propriétaire ou maître, lui prêtant leur ministère, agissant sous son contrôle ou sa direction, lui fournissant de l'évidence. L'instruisant, l'éclairant par leurs révélations, comme si Lui-même était détaché et à part des facultés qu'on dit «ju'il possède, commande et écoule. »

» Ainsi, dit M. Bailey, l'être intelligent, comme un monarque constitutionnel, gouverne régulièrement par le moyen de ses ministres: l'Entendement étant le Secrétaire d'État au Département de l'intérieur, la Faculté de Juger étant \eChief Justice 0/ thr CommonpleaSy et la liaison le FirstLordof the Treasury (ou premier ministre). »

Est-il possible d'éviter toujours ces expressions? Non, crie-, et je n'ai pas. continue M. Bailey, plus d'objections à faire aux termes faculté ■> dans les occasions ordinaires qu'à L'habitude qu'a l'un de mes amis de mesurer les distances avec une exactitude suffisante par le nombre de ses enjambées. Mais L'investigation méthodique des faits de conscience demandant autant d'exactitude et de précision que n'importe quelle recherche de physique ou de mathématiques, la méthode des facultés lui ressemble à peu près, comme le calcul de mon ami ressemble .:< un plan trigonométrique dressé avec soin.

Il neserail pas plus raisonnable d'abandonner les termes r mémoire, volonté, etc., que les mots peu. beaucoup, quelques. Mais que penserait-on d'un statisticien qui, au lieu dr non- dire que, dans un certain pays, chaque mariage donne en moyenne quatre enfants, et que les trois cinquièmes de la population savent lire et écrire, se bornerait à nous révéler que les mariages produisent quelques enfants et que Les gens qui Lisent sont nombreux. Ce qui importe, c'est La détermination quantitative.

Une critique des « opérations imaginaires »,don1 M. Cousin fait à peu près tous les frais, conduit L'auteur à conclure : « que la prédominance de ces faits imaginaires dan- les écrits métaphysiques psychologiques montre que l'humanité en estdans La philosophie mentale à cette période où, en physique, on parlait de transmutation des métaux, d'élixir de vie, d'influence desétoiles, d'existence

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d'une légèreté substantielle, d'une horreur de la nature pour le vide et autres choses semblables. »

(Kibot, Psychologie anglaise contemporaine, Introduction, pag 30 et 31.)

Comme il est naturel, l'explication par les qualités occultes entraînait fatalement l'explication par les causes finales, si l'on peut, donner le nom d'explication à des théories qui n'expliquer)! rien. L'abus de la finalité était d'autant plus tentantque les facultés de l'Ame, impliquant la conscience de leur direction, admettaient partout, mais surtout dans la volonté, une intention directrice c'est-à-dire une cause finale.

C) La psychologie, science d'observation. — « L'élude des phénomènes de conscience en eux-mêmes, indépendamment des idées générales, dont le langage est encombré, marque les premiers essais de la psychologie nouvelle, et ils remontent à près de deux siècles. A travers beaucoup d'indécisions et de tâtonnements, Locke et ceux qui ont suivi sa tradition, vont au but et se défient des idées toutes faites comme de préjugés séculaires... Toutefois les premiers représentants de la psychologie nouvelle faisaient la part beaucoup trop large à l'analyse verbale et au raisonnement. Ils n'entraient pas assez dans les faits eux-mêmes. En Angleterre, Jeunes Mil! nous en offre le meilleur exemple. Même Stuart Mil!, si éminent logicien, si profondément imbu des méthodes modernes, tout en reconnaissant l'utilité des éludes physiologiques, leur concède trop peu. » (Ribot, Psychologie allemande contemporaine, Préface, p. xvu.) D'ailleurs, en général (jusqu'au dernier tiers du xixe siècle), les Anglais, qui ont tant fait pour affranchir la psychologie de la métaphysique, ont trop donné à la description, pas assez h Y explication. Très bons observateurs, ils ont négligé l'expérience. Ils ont considéré la Psychologie comme l'histoire naturelle plutôt que comme la science naturelle des faits de conscience.

D) La psychologie positive et expérimentale. — C'est dans

le dernier tiers du xixe siècle que, d'une façon à peu près unanime, la psychologie a été considérée comme une science positive et expérimentale, grâce surtout aux travaux des Allemands, qui avaient commencé avec Fechner, Wcber, et les psycho-physiciens, h instituer des expériences précises et métriques sur l'intensitédes sensations, les temps de réaction, la durée de certains faits psychologiques.

Bain, Bailey, MM, Lewes, Spencer, J. Sully, en Angleterre ;

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