DE PARIS A MARSEILLE
Le mcMs de juin venait de finir, et Tété, sourd aux appels des pantalons de nankin et des paletots de coutil, ne ae décidait pas à faire son entrée. Las de l*attendre, nous résolûmes d*aller au-devant de lui; car nous commencions à ressentir les atteintes d'une maladie bizarre à laquelle nous sommes sujet, et que nous appellerons la Tiialadie du bleu. Aucune nosographie n'en fait mention à notre connaissance. Elle se développe chez nous, après une saison pluvieuse, sous Tiniluence d'une atmosphère grise et attristée de brouillard; nous tomboDs d'abord dans un dégoût de toutes
choses, dans un marasme profond. Nés *amis nous deviennent insupportables, les plus douces relations nous sont & charge, aucun livre ne nous amuse, nul spectacle ne nous distrait; nous avons la nostalgie de Fazur : dans nos rêves, il nous semble être bercé par des vagues de saphir sous un ciel de turquoise. Nous sommes en proie à des hallucinations de cobalt, d'outremer et d'indigo; et , comme dans la strophe de Byron, nous voyons s'élever, du bleu foncé de la mer vers le bleu foncé du ciel, des dentelures de villes éblouissantes de blancheur.
Tous ceux qui ont eu le bonheur, ou, si vous Taiinez mieux, le malheur d'aller en Espagne ou en Italie, à Cadix ou à Naples, nous comprendront sans peine; on se sent exilé dans sa propre patrie; et le seul remède au msQ, c'est de partir du côté où vole l'hirondelle. Aussi, le 3 juillet, nous sentant mourir de mélancolie à l'aspect de ces nuages qu'aucun rayon de soleil ne vient jamais percer, nous grimpâmes dans la diligence de Châlon-sur-Saône eu compagnie de notre excellent camarade Noël Parfait.
Nous n'avons pas la prétention d'avoir découvert Chalon-sur-Saône, et la route par laquelle on y va n'a rien de fort curieux.
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Qu'il VOUS suffise donc de savoir qu'au moment oA la voiture nous déposa, le loug du qaai, près d'un pout orné de pyramides de pierre dont Ifes pointes se découpaient sur la pâleur du matin comme les pieds d*une table renversée^ la cheminée du bateau à vapeur qui devait nous conduire à Lyon crachait déjà des flots de fumée noire et blanche.
II était .cinq heures environ, et le jour venait de se lever, lorsque les palettes des roues commencèrent à battre les eaux de la Saône.
La Saône est une rivière endormie, d'une teinte jaunâtre, au cours huileu|[, qui ne semble pas pressée d'arriver; — elle a raison, car ses rives sont charman-* tes. Ce sont d'abord des berges où descendent boire des troupeaux, où nagent dans l'herbe des vaches tachetées qui lèvent leur mufle au passage du bateau, et d'un air rêveur le regardent fuir. Puis les terrains se relèvent, les bords se coupent en escarpements plus abrupts; de jolies collines, des coteaux modérés ^ pour employer le style de Sainte-Beuve, ondulent gracieusement â Thorizon.
Toumus, que signale son église à tours jumelles, est dépassé.
Voici Mâcon la vineuse avec ses maisons à terrasses,
ses toits de tuiles à ritalienne que dore un rayon attiédi déjà, ses chariots traînés par des bœufs, ses paysannes au costume pittore^ue, au coquet petit chapeau de dentelles boires. — Le souffle lointain du Midi arrive, jusqu'à Màcon; les tons gris du Nord, les formes sévères et revéches des contrées où la pluie est fréquente font place à des nuances égayées, à des contours plus adoucis. Le ciel est d'un gris plus azuré.
Trévoux, que nous nous attendions à voir paraître sous la forme d'un dictionnaire^ est une ville d'un aspect original et charmant, bâtie en amphithéâtre, et qui baigne ses pieds dans la Saône. Sa silhouette est dentelée de trois tours en ruine : Tune ronde, l'autre carrée, la troisième octogone.
Encore quelques instants, et nous sommes à Lyon. — Voici l'Ile Barbe, posée au fil de Teau comme une corbeille de fleurs et de feuillages. L'entrée de Lyon par Vaise est riante, pittoresque, et ne fait guère pressentir la tristesse et la monotonie de l'intérieur; les hauteurs de Fourvières couronnent heureusement la ville de ce côté. »
Notre séjour à Lyon ne fut pas de longue durée ; ce centre d'activité manufacturière ne pouvait pas avoir grand intérêt pour nous, et une course de quelques
heures* sur sob affreux pavé en cailloùtis satisfit pleinemebt notre cariosité.
Le lendemain, à trois heures du matin, nous nous embarquâmes pour Avignon sur le bateau à vapeur VAigle^ encombré de marchandises et de ballots destinés à la foire de Beaucaire. Les voyageurs, à cette époque de Tannée, ne sont considérés que comme Taccessoire très-vague des paquets : ils se placent où ils peuvent; mais tout est sacrifié à la commodité des cdis. On regrette presque en cette occasion de n'être pas une caisse.
Le Rhône est un tout autre gaillard que sa commère la Saône, dont les eaux troubles se distinguent encore longtemps dans la limpidité du courant. Ce n*est plus cette tranquillité stagnante; aussi, les rives filent avec la rapidité de la flèche, villes et ch&teaux s*envolent à droite et à gauche, vous laissant à peine le temps de les entrevoir. ^
Vienne, la patrie de Ponsard, Tauteur de la Lucrèce^ est déjà bien loin avec son église gothique enveloppée d'un tourbillon d'hirondelles, et son vieux pont dont quelques arches sont romaines. C'est près de Vienne que, s'il faut en croire la légende, se trouve le tombeau de Ponce-Pilate.
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Le lit du Rhône est plus profondément oreusé que celui de la Saône; la tranchée qu'il s'ouvre vers la mer
sépare en deux de hautes collines d'abord, des montagnes ensuite. — Sur ces pentes, chauffées par le soleil méridional, mûrissent le vin de Côte-Rôtie et celui de FErmitage. Le mont Pilât se présente et disparaît. — Tournon et son château en ruine restent bientôt en arrière. Déjà le mont Ventoux dessine sa croupe à l'horizon lointain. L'Isère verse ses eaux d'un gris sale dans le Rhône, dont la rapidité s'accroît en raison des affluents qu'il absorbe. — Cette ville, c'est Valence ; ces murailles effondrées perchées sur le haut d'un roc inaccessible, ce burg qui ne serait pas déplacé sur les rives du Rhin, c'est le château de Crussol.
Le Rhône est une espèce de Rhin français ; ce que les guerres et Içs années ont émietté de châteaux et de forteresses dans cette onde qui ne s'arrête jamais est vraiment prodigieux; à chaque instant, une tourelle ébréchée, un pan de rempart démantelé s'ébauche dans un rayon de lumière; un reste d'enceinte gravit en zigzags désordonnés les flancs d'un tertre abrupt; une poterne s'ouvre en ogive sur le cours du fleuve; les villes mêmes, à part quelques rares taches de maisons blanches, ont conservé l'aspect qu'elles devaient avoir
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au moyen ige; et TiHusian serait complète si mie foule d'affreux ponts suspendus, que le tuyau du bateau à vapeur est obligé de saluer, ne venaient la déranger.
n est difficile de rien voir de plus beau que cette descente du Rbône : de grandes rocbes mêlent çà et là leur âpreté d'arêtes à la douceur harmonieuse des contours : tantôt ils bossellent la crête des collines, tantôt ils s'avancent jusque dans le courant même, qulls semblent vouloir barrer.
Le mont Venteux, dont la taille grandit sensiblement, mord le bas du ciel de ses deux dents bien distinctes. Les montagnes s'escarpeut et atteignent par endroits quinze cents et deux mille pieds. Les trois roches de lave qui surmontent Roquemaure ont des attitudes pyramidales et singulières. Son château est d'un aspect féodal à réjouir un poète romantique, si les poètes romantiques étaient capables de se réjouir.
Montëlimart, Viviers, Pierre-Latte, Saint-Ândéol se succèdent avec une éblouissante rapidité; les donjons, les castels, plus ou moins endommagés par Tinjure du temps ou des hommes, se montrent plus fréquemment que jamais des deux c^tésdu ileuve; le ch&teau de Soubise, entre autres, est encore très-beau, et ses robustes
murailles ne sont écornées et frustes que juste ce quil faut pour être vénérables.
Le pont Saint-Esprit, dont le passage était regardé autrefois comme difficile et dangereux, a perdu, grâce au bateau à vapeur, beaucoup de son prestige d^effroi. On prend cependant encore un pilote avant d'y arriver, et les gens nerveux ne peuvent guère se défendre d*une espèce de frisson en voyant la proue dirigée sur la pile. Le Rhône, à cet endroit, galope de toute la vitesse de ses janlbes, et la voûte s'envole sur votre tête comme une ombre noire. — Le pont Saint-Esprit offre cette particularité d'arches-fenôtres pratiquées dans les intervalles des arches véritables, à l'effet sans doute d'alléger la masse de la bâtisse et de donner passage aux eaux quand elles sont hautes. — Cette disposition est heureuse et pleine d'élégance.
A partir de Pont-Saint-Esprit, le Rhône coule entre des rives, moins hautes, moins resserrées; les tons blancs et mats du Midi revêtent les objets, nettement dessinés par la transparence de l'atmosphère ; le gris laiteux du ciel fait place à un azur assez vif. — Notre guérison commence. — Divers donjons en ruine, d'anciennes forteresses se montrent encore çà et là, que nous ne pouvons désigner plus précisément ; car, en
France, Ton ne sait jamais où Ton est. Soit ignoraDce, soit mauvaise grâce, ni postillon ni marinier ne vous donnent de renseignements sur rien. Ils doivent pourtant connaître les noms des monuments et des villages situés sur les routes gu'ils parcourent toute Tannée. On peut dire à leur excuse qu'ils ne vous comprennent pas. Quand on ne sait que le parisien, on a besoin d*un drogman en France, comme si Ton était dans les échelles du Levant. La majorité des Français parle d^affreux charabias aussi parfaitement inintelligibles pour nous que du chinois ou de Talgonquin.
Le mont Yen toux, blanchâtre vers la cime, avait passé de rhorizon à notre gauche, et les tours du palais des Papes émergeaient petit à petit du sein des eaux au bord du ciel. Avignon, caché d*abord par une anfractuosité du terrain, se montra bientôt avec ses admirables vienx remparts couleur de pain rôti, denticulés de créneaux et chaperonnés d'une corniche de mâchicoulis. — n pouvait être trois heures du soir. A Taide de la vapeur et du courant, nous avions en moins d'une journée accompli un trajet assez long pour avoir changé de climat. La Provence, c'est presque Fltalie; Avignon, c'est presque Rome; c*est la ville des papes et du soleil,
et Pétrarque ne s'y trouvait pas trop dépaysé.
NoQS avions entendu raconter les choses les plus eflnrayantes sur la brutalité féroce des portefoix du Rhône, espèce de Samsons et de Goliaths pvovenQaux qui se disputaient les voyageurs comme une proie avec des jurements affreux, et se mettaient cinquante pour porter une malle et un carton à chapeau. — Ces sacripants s'appelaient les robéirocms. — Nous devons dire, au détriment de la couleur locale, que leur corporation a été dissoute depuis longtemps, bien que les touristes continuent par tradition à se plaindre de leurs excès.
L'idée d'Avignon est inséparable, pour nous, d'une ronde enfantine bien connue :
Sur le pont d*AvignoD, L*on y danse tout en rond.
Aussi, à peine étions-nous débarqués, que nous courûmes au pont cité par la ballade : il existe, en effet, quoique rompu et séparé de la rive par l'absence de deux arches ; nous pouvons aflSrmer que Von n'y daivsait pas tout en rond, et que même il n'y pourrait danser personne. On a établi des jardinets sur la chaussée, ce qui prouve qu'à aucune époque de l'année on ne s'y livre à des rondes.
Vous avez sans doute vu, au Salon dernier, la Vus
du palais des Papes de Joyant ; cela nous dispensera de Toos en faire une description : — c'est un mélange de palais, de couvent et de forteresse d'un effet extraordinaire; il est difficile dinscrire plus lisiblement sa triple destination sur le front d'un édifice; jamais situation ne Alt mieux choisie, et, de la plate-forme, on jouit d'un immense panorama. — Le palais des Papes est devenu une caserne. — Dans ce siècle positif, ce n'est qu'à la condition de se rendre utiles que les ruines obtiennent leur grâce. — Une vieille sinistre et sordide, une vraie Gnanhumara, vous en montre l'intérieur. On voit encore aux murs de la chapelle, transformée en magasin, quelques ombres de fresques peintes par Giotto ; dans la tour de l'inquisition, la sdle du bûcher se reconnaît à sa voûte en pain de sucre, noire de la fumée grasse des sacrifices humains; des fragments d'inscriptions gravées dans la jnerre avec un clou témoignent du passage des victimes dans les cachots. On nous fit remarquer la tour de la Glacière, à qui les massacres ordonnés par Jourdan Coupe-Tète ont fait une sanglante célébrité.
L'église des Doms est belle , mais elle a été refaite à plusieurs reprises et en style rajeuni, à l'exception d'un portail très-ancien. — C'est dans cette église, à la cha-
pelle de la Vierge, que sont les peintures sur muraille d'Eugène Devéria. Depuis Paul Véronèse, on n'a rien fait de plus brillant ni de plus argenté en fait de coloris; malheureusement, la fraîcheur des nuances et la gaieté du pinceau sont telles, qu'on croit regarder un plafond d'Opéra. Nous ne demandons pas des fétiches byzantins, des figures de jeu de cartes; mais la Vierge n'est pas Vénus, et les chérubins ne sont pas des Gupidons. Il est à regretter que ces peintures, faites sur uii enduit de mauvaise qualité, s'écaillent déjà largement.
En redescendant du palais des Papes à la ville, jetez un coup d'œil sur la façade bizarre. dé l'ancien hôtel des Monnaies, dont l'attique est couronné de gros oiseaux de pierre aux ailes éployées comme les aigles du blason.
Un bateau partait pour Beaucaire, nous profitâmes 4e l'occasion. Le bleu progressif du ciel nous attirait du côté de l'Orient et ne nou3 permettait pas les longs séjours.
Beaucaire nous ravit par son air espagnol : — des tendidos de toile jetaient de l'ombre dans les rues fourmillantes de population. Les préparatifs de la foire, qui est encore une des plus considérables du monde, quoique déchue de sa splendeur primitive, donnaient à Iz^
vUle un air de fête et d'activité. — Noas tlmes là des boutiques en plein vent d*ean de neige et d*orgeat, comme à Madrid ou à Yalence-dn-Cid. — Tarascon la guerrière fait face à Beaacaire la marchande, et semble la regarder d*un air un peu dédaigneux du haut de son pâté de tours.
Le soir même, nous débarquions sur le port d'Arles la romaine. — Ses femmes au profil grec, coiffées d'un bonnet qui rappelle le bonnet phrygien, ses arènes où les tours de Charles-Martel posent sur les gradins de Jules César, son théâtre aux deux colonnes restées de* bout, son cloître de Saint-Trophime sont trop connus et ont été trop de fois décrits pour que nous prenions la peine d*une redite inutile.
Les rives du Rhône, en approchant de la mer, s'abaissent et changent complètement de caractère. Ce sont des berges affaissées bordées de végétations confuses. Le fleuve, en se divisant, forme de nombreux Ilots où se vautrent en liberté, dans Therbe et la vase, des trou* pes de bœufs et de taureaux sauvages. Ces tles et les différents canaux qui les entrecoupent ont reçu le nom de Craû ou de Camargue. Les crues et les inondations changent souvent une partie de ces steppes en marécages.
Le batean à vapeur que nous montioBB était d'une plus grande dimeu^n et d'une force plus considérable que les précédents, car il devait nous conduire jusqu'à MarseiUe.
Une brise assez fraiche et saturée de parcelles salines nous annonçait le voisinage de la mer; et bientôt une barre de lapis-lazuli se dessinant avec vigueur à rborizon, au-dessus des terres plates d'une anse, nous fit chanter en chœur les vers de don César de Bazan, ainsi modifiés :
Nous allons donc enfin, aimable destinée, Contempler ton azur, ô Méditerranée!
Quelques heures après, nous étions à MarseiUe, la capitale du. royaume deMéry, premier du nom. — Nous passâmes six jours dans les Gapoues de sa conversation, oubliant le voyage, et l'Afrique rêvée, et le temps qui s'écoulait, oubliant tout. Le feu d'artifice commençait dès le matin sans craindre le g[oleil, et c'étaient des bombes, des fusées études bouqueits d'esprit à se détacher sur la plus pure lumière comme des diamants sur un fond d'or ! Méry ne devrait marcher qu'accompagné ' de six sténographes. Il se promène dans la vie semant des trésors sur les chemins comme ces magnats bon-
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grois qtd TOHt au bal avec des bottes couvertes de perles mal attachées et qui s*égrèiient au courast de la valse. Il improvise des romans, des sonnets, des tragédies, des poèmes ad libUum; il sait toutes les histoires, tontes les géographies, toutes les musiques, toutes les littératures. Il nous a décrit la Chine mieux que sir Henri Pottinger, et Tlnde mieux que William Bétatinck ou lord Elpbinstone. C*est lui qui raconte aux voyageurs les pays qu'ils vont voir.
11 fallut enfin nous arracher à cette enivrante causerie, qui vaut tous les enchantements du haschich. — Le Pharamond était en partance pour Alger. — Arrivé de la veille par un temps de mistral, il avait eu passablement à souffrir de la mer, et sa cheminée blanchie par l'eau salée montrait que les vagues avaient plus d'une fois balayé le pont.