‹ Loin de Paris (volume 2)Chapitre 6 sur 20 · INAUGURATION DU CHEMIN DE FER DE BLIDAH · texte numérisé non relu

INAUGURATION DU CHEMIN DE FER DE BLIDAH

Août i86â.

Lorsque nous montâmes, en 1845, sur le bateau à vapeur de Stora pour retourner à Marseille, après avoir trois mois parcouru TÂfrique française^ nous jetâmes aux côtes qui se dessinaient à Thorizon ce regard mélancolique qui s'attache aux objets qu'on n'espère plus revoir et dont on voudrait fidèlemet garder l'empreinte. Bien souvent, depuis, nous avons regretté cette vie étrange où la civilisation se mêle à la barbarie dans une proportion si pittoresque ; nous nous sommes rappelé ces belles nuits passées sous la tente, ces longues routes à cheval, ces excursions à la suite de notre vùUante armée jusqu'aux sommets lointains du Djurjura. Plus d'une fois, nous avons refait, avec l'architec-

ture du rêvo, Constanline perchée sur son roc comme une aire d'aigle, Oran penchée sur son gouffre de verdure, maintenant comblé, et cette blanche Alger qui s'adosse à sa montagne, les pieds et la tête baignant dans un éternel azur.

Eh bien, nous avons revu Alger. Une gracieuse invitation envoyée par la Compagnie du chemin de fer de Blidah nous a fait cette joie inespérée. Nous voilà encore sur cette place du Gouvernement où nous avons fait tant de tours de promenade ; seulement, la Djennina, qui en garnissait le fond, a disparu ; mais la mosquée dont le dôme s'arrondit si gracieux et la tour qui la surmonte ont conservé intacte leur physionomie orientale. Un palmier nouvellement transplanté s'épanouit devant l'hôtel de la Régence.

Avant que la ville française s'éveille, car la marche du Thahor a été si rapide, que nous sommes arrivé aux premières lueurs de l'aube, — nous escaladons les rues escarpées de la vieille ville moresque. Là, rien n'est changé. A peine quelque maison européenne s'est-elle hasardée à mi-côte parmi ce dédale de ruelles blanchies à la chaux, si étroites parfois, que deux ânes chargés n'y peuvent passer de front. Les étages surplombent encore, ëtayés de poutrelles, et les maisons se touchent par le

baut. Des portes basses, mystérieuses, s'entre-bâillent à demi et les dormeurs couchés le long des murs se secouent dans leur burnous. Les Biskris^ portant leurs vases de cuivre, vont chercher Feau des fontaines; les négresses, enveloppées de leur halks quadrillés de blanc et de bleu, s*accroupissent sur quelque marche à côté de leurs pains en forme de galette ; le marchand croise ses talons au fond de Tacôve qui lui sert de boutique, après avoir arrangé en pile ses pastèques et ses bottes de piment.

De rampe en rampe^ nous gagnons la Casbah, non sans effleurer du coude quelque Moresque empaquetée dans son domino de mousseline, et faire rentrer derrière le grillage des petites lucarnes arabes plus d'une tête curieuse et furtive; puis, rassuré à Tendroit de la couleur locale, nous redescendons vers la ville moderne. Alger n'est pas encore tout à fait une Marseille africaine. Plus d'un Fromentin peut y trouver des modèles.

Le soleil du 15 août se leva au bruit des salves d'artillerie qui annonçaient les solennités du jour. L'Algérie, pour célébrer dignement avec toute la France la fêle de l'empereur, ajoutait au programme des réjouissances ordinaires l'inauguration de son premier chemin de fer. Cette première ligne de rails, qui réunit Alger à

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Blidâb, n'est point longue ; elle n*a que cinquante kilomètres ; mais c'est le commencement d*un réseau qui va bientôt s'étendre de tous côtés sur le territoire de notre belle colonie : déjà entre Philippeville et Constantine, entre Oran et Saint-Denis du Sig, on a terminé les études de deux autres voies, et les travaux d'exécution seront prochainement entrepris. C'est un avenir voisin, plein de promesses, qui s'ouvre pour la France africaine. Aus^, une foule nombreuse et joyeuse se pressait-elle dès six heures du matin aux abords de la gare d'Alger pour saluer le départ du train d'inauguration.

A sept heures trente minutes, Son Excellence le gouverneur général arrivait prendre place dans un wagon d'honneur avec le sous-gouverneur et le directeur général des services civils; et, les invités de la Compagnie ayant rempli les voitures qui leur avaient été réservées, la locomotive s'ébranlait au bruit du canon, des fanfares et des acclamations.

Nous courons sur le rivage de la mer, au pied de charmantes collines où les flammes de l'été ont laissé encore assez de verdure pour faire ressortir les blanches villas assises sur les pentes. Mais, près de la Maison- Carrée, une échancrure du Sahel nous donne entrée

dans la plaine de la Mitidja, où la voie pénètre par une courbe gracieuse.

C'est d'abord de vastes espaces à demi dénudés ; des troupeaux nombreux cependant y paissent Fherbe rare, et parmi des bouquets de verdure apparaissent les habitations des colons et les douars des indigènes. Çà et là un pâtre, drapé dans son burnous, se dresse et regarde; de distance en distance, placé en vedette le long de la voie, un de nos fantassins présente les armes, un cavalier salue de son sabre, maintenant à grand'peine son cheval qui se cabre.

Après les 'immenses jachères, voici des vignes, des champs de tabac, des plantations tout européennes : c'est la campagne de Bouffarik, un ancien marais dont nos laboureurs, rivalisant de courage avec nos soldats, ont fait une Normandie.

Voici les orangers de Blidah ; le train s'arrête, accueilli par la mousquetcrie d'une troupe de cavaliers arabes postés dans une attitude pittoresque sur la crête de la tranchée : une grande affluence d'Européens et d'indigènes mêlait au pétillement de la poudre les vivat les plus chaleureux.

M. de Chancel, sous-préfet de l'arrondissement, et M. R, de Montagny, maire de Blidah, étaient venus re-

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cevoir le maréchal à la descenle de wagon. Le maire?, dans une courte allocution, ayant présenté à Son Excellence les respectueuses félicitations et les remerclmenls du pays, le maréchal répond en ces termes :

« Monsieur le maire, j'agrée avec satisfaction Texpression des sentiments dont vous êtes ici rinterprèle, et je vous en remercie.

» C'est avec bonheur que je viens aujourd'hui dans votre cité inaugurer le premier chemin de fer dont soit dotée l'Algérie, et ajouter Téclat de cette cérémonie, d'heureux augure pour la colonie, aux solennités de notre fête nationale.

» La rapidité des (raosports, la facilité des communications sont, pour Tagriculture comme pour rinduslric, des sources de prospérité et de richesse. Les chemins de fer, je n'en doute pas, réveilleront l'activité des villes, ajouteront au bien-être des colons, en même temps qu'ils seront un progrès pour le travail, un attrait pour les capitaux.

9 Plus d'un vœu appelait la création de ces nouvelles voies sur le sol africain, et des années déjà se sont écoulées depuis que nos bataillons en commencèrent les travaux ; je suis heureux de pouvoir adresser à tous mes

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félicitations pour la part prise depuis à cette création. J'aiderai de tous mes efforts à la continuation des lignes algériennes. La sollicitude de Tempereur ne nous fera pas défaut. De nombreuses voies ferrées seront un bienfait nouveau ajouté à tous ceux qu'il a répandus sur la colonie, et dont elle lui sera à jamais reconnais* sanle.

Vive l'empereur 1 »

Au milieu des acclamations que soulève ce discours^ le gouverneur général monte avec les principales autorités sur Testrade du haut de laquelle va être donnée aux locomotives la bénédiction religieuse.

M. Fabbé Suchet, vicaire général du diocèse d'Alger, en accomplissant cette cérémonie, joignit aux prières du rituel un excellent discours qui fut écouté dans un profond recueillement. Puis l'assistance, prenant le chemin de la ville, se rendit à l'église nouvelle pour entendre le Te Deum; et, de là enfin, cent cinquante invités se dirigèrent vers le bois sacré, où la Compagnie leur avait préparé le banquet traditionnel, clôture des solennités.

La salle de ce banquet n'était point une salle à manger ordinaire : la table s'allongeait, auprès d'un mara-

bout, SOUS un vélarium suspendu à des oliviers grands comme nos chênes et piquetés de trous qu*ont faits les balles des anciens combats. Peut-on faire un pas sur cette terre sans rencontrer quelques marques du courage de nos soldats ?

Au dessert, le gouverneur général se leva pour porter un toast à Tempereur, à rimpératricc, au prince impérial, et, quand il se fut rassis au milieu des vivat, M. Rostand, vice-président de la Compagnie des chemins de fer algériens, prit la parole. De chaleureux témoignages d'adhésion scandèrent chacune des périodes où l'orateur montrait l'importance et les difficultés de l'œuvre de la Compagnie, sa reconnaissance pour le bienveillant appui du gouvernement, sa confiance dans les bienfaits de l'avenir, et la nécessité de poursuivre énergiquement une entreprise qui est comme la seconde conquête de rAlgérie. Toute l'assistance s'associa aux hommages que M, Rostand rendit à notre brave armée et à ses illustres chefs, et des applaudissements universels éclatèrent quand il termina en portant la santé du gouverneur général.

Le maréchal, en quelques paroles pleines d'une émotion communicative, répondit qu'il voulait partager ce toast avec tous ceux qui, de quelque façon, chacun

dans sa Bphère et 8ui\ant ses forces, coopéraient avec lui au développement de la colonisation.

Il appartenait au président de la chambre de commerced'Algerde proposer un dernier toast, à laprospérité des chemins de fer algériens. Après quoi, les convives regagnèrent la gare, et le train les remporta rapidement à Alger, où ils retrouvèrent la population en joie.

La fête publique, sur la place du Gouvernement, avait un camctëre d'animation tout particulier. Nous ne parlerons ni des courses en sac, ni des ascensions aux mâts de cocagne ; ces divertissements sont assez connus ; niais nous signalerons une espèce de pyrrhique exécutée par des nègres choquant des b&tons en cadence, au son d'une musique stridente et sauvage, avec cette infatigable ardeur pour la danse qui distingue la race noire. Cette ronde fantastique, si elle n'eût eu lieu aux rayons d'un soleil brûlant, aurait fait naître Tidée d'une ronde du sabbat.

Le soir, des cordons de feu dessinaient les élégants contours de la mosquée, les arcades des hôtels, et traçaient, au milieu du labarum, le chiffre impérial. Les bombes à pluie d'or et d'argent d'un feu d'artifice tiré au jardin Marengo allaient chercher les étoiles dans

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Tazur profond de la nuit et laissaient retomber leurs paillettes lumineuses. Dne retraite aux flambeaux avec musique arabe d'un merveilleux effet termina pittores- ' quement la fête.

Maintenant, en attendant que le Thabor, qui doit nous ramener, ait chauffé sa machine, reprenons nos courses à travers la ville et aux environs. Revoyons Birkadem, le vallon de la Femme sauvage.; la Bouzareah avec ses délicieux points de vue; errons sur cette plage où les pécheurs tirent leurs filets ; regardons les Arabes charger leurs chameaux en dehors des portes ; reposonsnous sous les ombrages du Jardin d'acclimatation, un paradis de fraîcheur, d'ombre et de parfums^ qui n'existait pas à notre premier voyage.

Quelle sensation bizarrement exotique produit l'aspect de végétations qu'on ne connaît que parles livres de botanique, poussant en pleine terre I II y a au Jardin d'acclimatation une allée de bambous qui nous a fait accomplir en trois minutes le voyage de l'Inde. L'allée de palmiers conduit tout droit aux oasis du Sahara. Rien n'agit aussi fortement sur l'imagination qu'une plante nouvelle. Une haie de cactus, un aloès à cierge, et voilà tout le caractère d'un paysage changé.

Si Ton vous dit qu'il n'y plus rien d'arabe à Alger, ne le croyez pas. Suivez par les rues étroites quelque guide indigène, et vous entendrez bientôt ronfler le tambour des a'issaoua, qui, dans la cour d'une maison moresque, mangent des serpents, avalent des scorpions, lèchent des fers rouges, mâchent des braises, se font sorlirlesyeuxdela tête, se promènent sur des yataghans affilés, et exécutent avec la même furie leurs exercices diaboliques.

Ce spectacle vous répugne-t-il, arrêtez-vous devant celte porte qui laisse filtrer avec quelques rayons de lumière une languissante et rêveuse mélodie. La flûte de derviche soupire, le rebeb fait des arpèges, le tarbouka marque la mesure ; on dirait un thème de Félicien David ou d'Ernest Reyer. Entrez : les danseuses aux molles poses se lèvent comme dans un rêve; peu à peu elles s'animent, elles soulèvent leurs mains teintes de henné et agitent des mouchoirs à broderies ; des frissons d'or et d'argent tremblent sur leurs costumes d'étoifes brillantes; les anneaux de leurs pieds tintent et marquent la mesure. Diaz, en son bon temps, n'a rien fait de plus vif et de plus harmonieux, de plus frais et de plus chaud comme couleur. Leurs silhouettes gracieuses se détachent d'un fond de murailles blanches, et, sur le haut

des terrasses^ les femmes voilées applaudissent, tandis que les chauves-souris, éveillées, décrivent au-dessus de la cour leur vol circulaire.

LE LION DE l'atlas

Dans l'Atlas, —je ne sais si cette histoire est vraie, —

U existe, dit-oo, de yastes.blocs de craie.

Mornes escarpements par le soleil brûlés ;

Sor leurs flancs, les rayius font des pUs de suaire ;

A leur base s'étend un immense ossuaire

De carcasses à jour et de crânes pelés;

Car le lion rusé, pour attirer le pâtre,

Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre.

Contre le roc blafard frotte son mufle roux.

Fauve comédien, il farde sa crinière.

Et, s'inondant à flots de la pâle poussière.

Se revêt de blancheur ainsi que d'un burnous t

Puis, au bord du chemin, il rampe, il se lamente, Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante. Gomme un homme blessé qui demande secours. Croyant voir un mourant se tordre sur la roche, A pas précipités, le voyageur s'approche Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.

Quand il est assez près, la main se change en griff'e, Un long rugissement suit la plainte apocryphe. Et vingt crocs dans ses chairs enfoncent leurs poignards. — N'as- tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes. De voir tes grands lions, jadis si magnanimes. Descendre maintenant à des tours de renards f

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