LE RHIN
Quelle charmante manière de voyager que la navigation fluviale ! le bateau à vapeur file comme la flèche, sans tangage ni roulis, entre deux rives assez rapprochées pour que vous en discerniez les détails. Vous pouvez vous asseoir, vous promener, descendre dans la cabine, remonter sur le pont, vous transporter de la poupe à la proue, fumer, lire, rêver, vous mêler aux groupes dont le costume ou la conversation vous intéresse. Vous marchez vous-même sur un plancher qui marche, et vous n'êtes pas réduit comme dans les autres modes de locomotion, voiture, diligence ou chemin de fer, à l'état inerte de colis. Vous avez tous les agréments et tout le confort du vaisseau, moins les indéfinissables angoisses et les avilissantes nausées du mal de mer. Nulle gène, nulle souffrance, nulle fatigue. C'est le loisir occupé, le repos moins l'ennui*
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Lorsque le temps daigne ne pas être trop hostile, que les nuées ne vident pas leurs outres de pluie, que le soleil illumine à propos le décor, et que le vent ne vous jette pas à la figure l'écume du fleuve, rien n'est plus amusant qu'une journée passée ainsi.
Il faisait ce jour-là « une jolie température, » suivant l'expression favorite des philistins. Quelques légers bancs de nuages flottaient dans la sérénité du matin, et les rivages se dessinaient sous un rayon de lumière favorable. Le Rhin s'étalait largement entre des berges peu élevées contre lesquelles moutonnaient de longues vagues produites par le sillage du bateau à vapeur, qui faisait danser les petites embarcations. — Il y avait encore peu de monde sur le Dampfschiff, mais chaque fois que l'on passait devant une petite ville ou un bourg, la Concordia, opérant une évolution sur elle-même, se rapprochant de l'estacade, ou, brassant l'eau à rebours, se laissait rejoindre par des barques chargées de voyageurs et de paquets.
La navigation du Rhin n'est pas autrement dangereuse, mais elle exige de l'attention; le lit du fleuve change souvent de niveau, quelquefois il se hérisse de roches où une coque pourrait se découdre, et s'obstrue
de bas-fonds sur lesquels on s'engraverait ; aussi une
inscription trilingue, comme celle de Rosette, enjointelle en allemand, en anglais et en français, de ne pas parler au pilote, qui ne quitte pas une minute la roue du gouvernail, imprimant à propos de légères déviations au docile pyroscaphe.
D'escale en escale, le pont se peuplait : il y montait des mères de famille allemandes, suivies de deux ou trois fillettes et d'une Gretchen naïve, n'ayant pas l'air dame de la femme de chambre anglaise, encore moins l'air soubrette de la femme de chambre française, mais rappelant le type de Marguerite dans les illustrations de Reschz; des groupes d'étudiants coiffés de la petite casquette aux couleurs de leur pays, qui devrait bien remplacer partout l'affreux chapeau moderne ; des instrumentistes se rendant à quelque ville d'eaux et portant sous le bras des cuivres que leur fourreau de percaline verte faisait ressembler à des boas empaillés; des Anglais exacts de tenue, comme au bal; des Russes parlant toutes les langues, et que, sans cette faculté polyglotte, on eût pris pour des Parisiens.
Parmi ces Russes se trouvait une femme dont la toilette irréprochable de modernité contrastait bizarrement avec la figure aux pommettes arrondies , aux yeux légèrement bridés, aux lèvres un peu épaisses,
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aux chairs blanches et comme figées, d'un pur type tatar ou mongol.
Pour que les latitudes les plus opposées eussent leur représentants , une barque apporta deux nouveaux voyageurs, le mari et la femme sans doute, venant de l'Amérique du Sud, et offrant ce même désaccord de type et de costume. Figurez-vous la Petra Camara et son danseur habillés comme la dernière gravure des modes!
Dans toute cette foule,, nous ne vîmes qu'une seule Parisienne, qui était Allemande à la vérité; mais sa robe, de la bonne faiseuse, signée madame Roger dans ses moindres plis, et ses manières parfaites justifiaient suffisamment notre erreur, reconnue plus tard.
N'oublions pas le garçon du bateau, vêtu d'un habit noir, cravaté de blanc dès l'aurore, qui, dans cette journée, fit au moins douze ou quinze lieues en allées et venues, portant à celui-ci du café, à cet autre du jambon, à un troisième des cigares ou de l'eau-de-vie, et qui, pâlissant de fatigue, mêlait sur sa figure traitée les perles de la transpiration aux taches de rousseur. A la fin du jour, il était livide et ressemblait à ces laquais fantastiques décrits par Achim d'Arnim, et qui se remettent en service après leur mort, parce qu'ils doivent quelque petite chose aux vers.
Comme pour faire contre-poids à cette circulation exagérée, une pauvre vieille dame paralytique, au masque bistré et camard, restait immobile sur sa chaise comme une idole indoue. Ses yeux seuls montraient qu'elle était vivante. Toutes les fois qu'il passait près d'elle, traînant le pied, le fantôme éreinté du domestique blême lui lançait un long regard d'envie : elle était assise !
Le Mein se jette dans le Rhin presque en face de Mainz, que nous appelons Mayence, par suite de ce système absurde de traduction des noms qu'on devrait bien abandonner. — Cependant jambon de Mainz ferait un singulier effet! — C'est toujours un beau spectacle que la rencontre de deux grands cours deau dont l'un absorbe l'autre et l'entraîne à la mer en lui ôtant son nom : — ainsi l'homme débaptise la femme qu'il épouse.
Mainz ou Mayence fait une assez bonne figure sur la rive du Rhin avec ses lignes de remparts denticulés, ses tours à échauguettes, son quai d'hôtels, son dôme gigantesque aux quatre campaniles, à la coupole milrée, au clocher brodé de sculptures; ses églises aux nombreuses aiguilles, et la flotte de puissants bateaux à vapeur et d'embarcations de toute sorte
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amarrés à son quai. — Ce premier plan de navires, de barques, de kopps, entremêlant leurs tuyaux et leurs mâts, produit toujours un bon effet, et l'aquarelliste regrette que le Dampfschiff passe si vite.
Un immense pont de bateaux traversant le Rhin, fort large à cette place, relie les deux rives du fleuve; en aval du pont, treize moulins, rangés en file, font tourner leurs grandes roues à aubes, comme les bateaux à vapeur, et l'on est étonné de les voir rester immobiles. Il semble qu'ils devraient descendre le Rhin avec vous.
Lorsque le pont, en s'ouvrant, a donné passage au Dampfschiff, on a en face de soi, sur le quai, de grands bâtiments de style Louis XIV, ennuyeusement classiques, dont la couleur, d'un rouge aviné, est désagréable à Tceil ; le gris seul convient aux lignes sobres de cette architecture trop souvent imitée en Allemagne au xvne siècle.
Mainz dépassé, le Rhin se tachète d'îles et se borde de villes et de villages si rapprochés les uns des autres, qu'à peine a-t-on le temps de chercher leurs noms sur la carte. Les rives, plates jusque-là, tendent à s'élever.
A Bingen, situé au confluent de la Nahe, commence
le Rhin des burgs et des burgraves, la partie véritablement pittoresque du voyage; les collines s'escarpent en montagnes, et les rochers presque à pic resserrent le cours rhi fleuve, qui s'étrangle et devient pins rapide. Au milieu des eaux bouillonnantes, se dresse sur un écueil, le Mausethurm, ou Tour de la Souris, presque en face les ruines d'Ehrenfels, fièrement perchées au sommet de la montagne. Cette entrée est du caractère le plus grandiose. Les hautes pentes de schiste et d'ardoise jettent leurs ombres sur le fleuve profondément encaissé; on se sent dans un endroit dangereux, dans un lieu sinistre propre aux naufrages et aux tragédies. C'était, en effet, un coupe-gorge de vingt heures de long que toute cette partie du Rhin.
Le ciel s'était couvert; des amoncellements de nuées opaques rampaient sur ces noires murailles sillonnées, ravinées, s'avançant jusque dans l'eau. Un bateau sombré dont les mâts seuls paraissaient encore, formant des remous d'écume dans le fil du courant, disait que, si les burgraves n'étaient plus à redouter, le fleuve l'était encore; — du reste, on ne saurait s'imaginer combien sont nombreux ces nids de faucons féodaux; pas une pointe de roc, pas un escarpement qui ne porte le sien protégeant ou plutôt menaçant un passage, un
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bourg, une petite ville. Us sont littéralement les uns sur les autres, presque aussi près dans la réalité que sur la carte. Vus du fleuve, ces bourgs présentaient à peu près le même aspect, et il serait malaisé d'en rendre les différences par la description ; d'ailleurs, le bateau, sous la double impulsion de la vapeur et du courant, file si vite, qu'à peine a-t-on le temps de les apercevoir. Au Schloss-Rhenstein succède le Falkeiiburg, puis viennent le Sonneck, le Heimburg, le Rhindiebach, Bacharach avec son château de Staleck et sa chapelle de Saint-Werner, tout cela sur la rive gauche du fleuve. Il faut bientôt se retourner. Le Pfalz, une espèce de bastion hérissé d'une foule de clochetons et de tourelles en poivrière, émerge du Rhin à droite, au pied des ruines de Gutenfels. Le Pfalz dépassé, voilà que, sur Vautre bord, se dresse le Schonberg, et qu'on vous signale OberweseL Ne regardez plus Oberwesel, vous laisseriez passer sans les voir les Sept -Jeunes-Filles. Diable! ce serait dommage! Sont-elles jolies, ces Sept- Jeunes-Filles. Ce sont sept rochers à fleur d'eau sur -lesquels ne se peigné aucune ondine, aucune elfe aux cheveux verts. Bon ! voici le Lurleifelsen, dont la roche s'avance comme un promontoire dans le fleuve. La Cnncordia salue en passant,
d'un coup de canon, l'écho célèbre du lieu, qui répond en honnête écho incapable de tromper la confiance des voyageurs et de la compagnie.
On ne comprend pas comment tous ces oiseaux de proie du moyen âge, au bec et aux serres d'acier, pouvaient vivre n'ayant autour de leurs aires qu'un cercle si restreint de rapines; il devait leur arriver souvent de jeûner sur leurs pics inaccessibles et de danser comme des noix sèches dans leur coquille de fer, tout hauts barons, tout seigneurs du mont et de la plaine qu'ils étaient. Et quels étranges logis! murs crénelés suivant les anfractuosités de la route, superpositions de tours, donjons, se dressant au milieu de la triple enceinte comme une citadelle dans la forteresse, passages souterrains, salles obscures et voûtées; on a peine à croire que des êtres humains aient vécu là, guettant par les étroites meurtrières le chariot sur la route, le bateau sur le fleuve. Que de batailles, de surprises, d'escalades, de meurtres ont dû avoir lieu dans ces repaires, habitations de héros brigands I
Quelques-unes de ces ruines sont telles que le temps, la guerre et les ravages de toute sorte les ont faites, c'est-à-dire fort belles, lézardées, ébréchées, effondrées d'une façon sinistre et pittoresque. D'autres sont rac-
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commodées et remises à neuf, et, alors, elles ressem blent à des décors moyen âge de mélodrame. Le morceau moderne fait douter de l'authenticité du reste, et notre compagnon de voyage prétendait que c'étaient de faux burgs, des burgs de carton-pierre, placés là par la compagnie des bateaux à vapeur du Rhin, pour augmenter l'attraction du voyage. Selon lui, il ne devait pas naturellement y avoir autant de burgs que cela sur les rives du fleuve; ce paradoxe fut entendu et rétorqué comme il le méritait par la dame allemande, qui avait souscrit pour la réparation d'un de ces burgs accusés d'être postiches.
Cependant les passagers de la Concordia commençaient à se regarder d'un air hagard et famélique, et les horreurs du radeau de la Méduse se seraient certainement reproduites si le domestique blême, en habit noir et en cravate blanche, n'eût, avec l'aide de quelques mousses, disposé une longue table sous la tente des premières classes. Pour des affamés, c'est déjà un spectacle attendrissant qu'une assiette où il y aura peut-être quelque chose; aussi chacun s'était-il placé une heure d'avance. Enfin le souper parut; des bouteilles de vin de Moselle et de vin du Rhin rendirent la table pareille à un jeu de quilles, et les burgs
continuèrent à se montrer sur les deux rives du Rhin sans que personne s'en souciât.
Gamache et Rabelais auraient pris plaisir à voir cette agape pantagruélique de cinquante pieds de long, où Paul Véronèse, le peintre des banquets, eût pu trouver un sujet de tableau.
Ce dîner, qui se prolongeait indéfiniment, justifiait le vers du poète :
Toujours par quelque bout le festin recommence r
Nous le pensions terminé, lorsqu'un immense plat de veau aux pruneaux le fit reprendre de plus belle. Le domestique pâle, plus mourant que jamais, replaça de ses mains d'ombre, devant les convives surexcités, du vin, de la bière, de l'eau de Seltz, du café, et se retira en chancelant. Depuis le matin, il avait maigri de deux livres comme un jockey entraîné...
Nous avions quitté la table à l'entrée du veau, et nous pûmes voir le Stolzenfels, dont le roi de Prusse a fait un château tout à fait habitable en le restaurant de fond en comble. Nous avons dit notre goût : nous aimons les ruines ruinée?, et le burg ne nous plaît que démantelé, croulant, surplombant l'abîme de sa silhouette ébréchée.
En face de Coblence se dresse Ehrenbreitstein, vaste château fort, occupant tout le sommet de la montagne et regardant la Moselle s'épancher dans le Rhin. Coblence a l'aspect de toutes les villes qu'on voit du milieu d'un fleuve : un quai, des lignes de maisons que dépassent les clochers des églises. Les enseignes de ses hôtels semblent avoir conservé, par leurs emblèmes monarchiques, quelque souvenir de l'émigration française.
A partir de Coblence, les montagnes s'aplanissent, et les burgs, manquant de rochers, s'espacent. On en voit encore cependant quelques-uns. Au delà d'Andernach, où se passe la scène de V Auberge rouge, ce conte de Balzac si palpitant d'intérêt, le burg Reineck, le Rolandseck, le Kœnigswinter, le Godesberg, montrent, au sommet de quelque escarpement, leurs remparts plus ou moins démantelés, trop éloignés pour qu'on puisse saisir aucun détail.
Saluons Bonn en passant, et hâtons-nous d'arriver à Cologne (Coin en allemand). Aussi bien le jour baisse, et le soleil semble avoir peint pour nous, sûr d'être apprécié en artiste, un de ses plus magnifiques couchers.
Peu de villes font sur le bord du ciel une dentelure
plus découpée, plus hérissée, plus tailladée que Cologne. Ses pignons, ses toits, ses tours et son immense fragment de cathédrale inachevée se détachaient ce soir-là en vigueur d'un horizon orangé, et à travers les hautes fenêtres du chœur scintillait le disque rouge du soleil disparu derrière la ville. C'était grandiose, magique et splendide; l'astre semblait une veilleuse allumée pour la nuit dans la nef gigantesque; les cloches de toutes les églises sonnaient à pleines volées et répandaient leur harmonie catholique à travers la solennité du soir.
Presque tous nos compagnons de voyage débarquèrent à Cologne, et nous continuâmes pour ainsi dire seuls sur le bateau notre voyage vers Dusseldorf.
Le pont de bateaux franchi, nous longeâmes les piles géantes du pont de pierre et de fonte sur lequel le chemin de fer doit traverser le Rhin. Il était réservé au génie du xixe siècle d'accomplir ce miracle; jusqu'à ce jour, ce fleuve orgueilleux, resté vierge, n'avait souffert aucune arche permanente sur son océan vert,
La nuit était venue. Les berges lointaines nageaient entre l'eau et le ciel, semblables à ces minces nuages noirs qui rayent transversalement l'horizon crépuscu-
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laire. Quelquefois des rangées de grands arbres se reflétaient si exactement dans le miroir bruni du fleuve, que la vue troublée ne distinguait plus l'image de l'objet. La lune, sur laquelle s'était posé un flocon de nuée pareil à cette chauve-souris qu'Albert Durer fait voler dans le ciel de sa Mélancolie, brillait derrière cette tache sinistre au milieu d'un immense halo, roue d'argent du char de la nuit. Quelques points rouges scintillaient et tremblaient au bout de longues perches courbées au fil de l'eau, où leur réflexion s'allongeait comme des anguilles de feu indiquant les bas-fonds à éviter; un vent contraire rabattait l'épaisse colonne de fumée du bateau à vapeur, et quelquefois la lune apparaissait à travers les flocons sombres, comme le soleil, aux jours d'éclipsé, à travers une vitre noircie.
Tout prenait une apparence effrayante et fantastique. Les autres bateaux filaient près de nous avec des apparences de dragons aux yeux de braise. Gomme un navire en détresse, nous tirâmes deux coups de canon. Des lumières se mirent en mouvement au milieu du fleuve, large comme une mer. Un grand obstacle noir que nous distinguions vaguement dans les ténèbres se déplaça pour nous laisser passer : c'était
le pont de bateaux qui s'ouvrait. Nous étions à Dusseldorf, où nous devions prendre le bateau de Rotterdam,
DUSSELDOEX^
Débarqué de la Concordia devant le quai de Dusseldorf, nous nous transbordâmes tout de suite sur le Kœnig, dampfschiff de corpulence respectable, croyant qu'il allait partir à l'instant même; mais le Kœnig était en chargement, et sur des traîneaux à roulettes arrivaient, de minute en minute, des caisses, des tonnes, des colis de toute sorte; le pont s'encombrait de la proue à la poupe à ne plus pouvoir y circuler, et toujours de nouvelles marchandises s'empilaient, et les petits wagons allaient du navire à la rive et de la rive au navire, rapportant des balles ficelées, des barriques, des paquets pesants et volumineux. Le bateau3 surchargé, s'enfonçait d'une façon inquiétante ; déjà
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l'eau effleurait la ligne du bordage, et au-dessus de la cabine réservée ou du pavillon (c'est le terme local) où nous nous étions retiré, continuaient les piétinements, les bruits de roulettes, les chocs de coffres interrompant le demi-sommeil fiévreux, plein de cauchemars étranges, qui nous envahissait.
Dans nos ébauches de rêve, nous songions que toutes les marchandises de l'univers entreposées à Dusseldorf se chargeaient sur le Kœnig. Les piles de tonneaux, de jarres, de caisses, s'élevaient à la hauteur du tuyau, qu'elles menaçaient de dépasser; l'eau écumait sur la vitre des écoutilles hermétiquement fermées, et cependant, d'un funèbre bateau de charbon, éclairé bizarrement par des torches, des hommes noirs, pareils à des diables, jetaient dans la soute ouverte du dampfsehiff une provision d'anthracite à faire, sans la renouveler, le voyage de l'autre monde.
De temps en temps, nous montions pur le pont pour secouer notre torpeur, et nous voyions que notre rêve à demi lucide se mélangeait d'une proportion de réalité assez forte; le chargement allait son train. Pour nous réveiller tout à fait, nous voulûmes allumer un cigare ; mais il était défendu de fumer sur le pont parmi toutes ces denrées inflammables et précieuses. Nous regar-
dions ce remue-ménage avec stupeur, et le souvenir de l'arche de Noé, où certes il n'entra pas tant de choses, nous revenait involontairement. Sur le pont volant, trait d'union du navire au rivage, la procession fantastique des portefaix défilait sans intervalle. Traqué par les matelots et les hommes de peine, nous nous retirâmes dans june étroite cabine, près du tambour des roues, où il était permis d'allumer et de réduire en cendre un havane, et, là, adossé contre la paroi peinte en couleur de bois, sur quelques mots du capitaine à propos des lenteurs de la douane hollandaise, nous retombâmes, à travers notre somnolence, dans une rêvasserie bizarre : il nous semblait que le Kœnig était parti, et qu'après une traversée presque sous-marine pendant laquelle les poissons, avec leurs gros yeux orbiculaires, nous regardaient curieusement à travers les vitres du pavillon, il était arrivé enfin à la frontière de Hollande. Là, des personnages singuliers, qui ne nous étaient pas inconnus, apparaissaient sur le pont; « ils portaient des chapeaux à trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombaient presque sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges drapés, de lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes avec de larges boutons de nacre*
CE qu'on peut voir en six jours 329 Chacun avait une pipe à la bouche et une petite montre ventrue dans la main droite : une bouffée de fumée, un coup d'œil à la montre ; un coup d'œil à la montre, une bouffée de fumée; — ils allaient ainsi, » pendant que devant eux Ton ouvrait les caisses dont on éparpillait le contenu, et cela durait mille ans, et les gens de Vondervotteitmittis — car c'étaient eux , les méthodiques, les imperturbables, que la fatalité chargeait de visiter le Kœnig, — persistaient, d'un air automatiquement placide, à souffler des bouffées de tabac... Cela durait si longtemps, que les figures des gens de l'équipage se sillonnaient de rides et prenaient, sous leurs cheveux blanchis, l'aspect de la décrépitude â son dernier terme, et la moitié des colis du Kœnig n'était pas encore inspectée!
Dans les cauchemars, il y a un moment où l'horreur portée à son comble pousse le dormeur à faire d'énergiques efforts pour se réveiller. Nous ouvrîmes les yeux brusquement et violemment, fort surpris de ne pas voir autour de nous les personnages du Diable dans le beffroi, ces types du flegme hollandais si bien décalqués, d'après Edgar Poe, par notre ami Charles Baudelaire.
Sans avoir recours, comme Agamemnon et autres
héros de l'antiquité, à l'explication d'un onéiromante, nous comprîmes, d'après notre songe, que la douane retiendrait longtemps le Kœnig, et que nous arriverions fort tard le lendemain à Rotterdam, si toutefois nous y arrivions. Aussi, prenant notre sac mêlé aux bagages, nous nous élançâmes sur la voie, résolu à partir parle premier chemin de fer. On nous avait, du reste, fort honnêtement rendu Je prix de notre place, et, le Kœnig n'étant guère destiné qu'au transport des marchandises, nous ne pouvions lui reprocher sa lenteur.
Mais une heure du matin venait de sonner, et, à cette heure, Dusseldorf dort d'un sommeil paisible. Nous voilà engagé à travers les rues obscures, longeant les façades éteintes et cherchant quelque hôtel, quelque gasthaus ouvert. Tout en errant au hasard, nous pensions que Dusseldorf était la patrie de Henri Heine, et que peut-être uous passions, sans le savoir, par cette rue Bolker où il vit le jour pour la première fois, et où il apprit à écrire avec de la craie sur une porte brune. Nous nous étonnions de ne pas apercevoir à travers l'ombre le fou Aloysius danser sur un pied en psalmodiant les noms des généraux français, et l'ivrogne Gumpertz se vautrer dans le ruisseau en chantant Malbrouck. Tous les détails sur Dusseldorf dont l'auteur des
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Reis'ebilder et de Y Intermezzo a semé sa délicieuse fantaisie du Tambour Legrand nous revenaient à la mémoire; mais, comme ils étaient plus poétiques que topographiques, ils ne nous servaient pas à grand1 chose. Enfin nous débouchâmes sur une espèce de place qu'un noir fantôme équestre, rélecteur Johann Wilhelm, à cheval, busqué dans sa cuirasse et coiffé dune longue perruque de bronze, nous fit reconnaître pour la place du Marché ; ce qui n'avançait pas beaucoup nos affaires. Près de la statue, nous discernâmes un objet de cinq ou six pieds de haut, carré à la base, pointu au sommet, découpant dans la nuit la vague silhouette d'une guérite; mais, en nous approchant, nous vimes que la guérite était un soldat prussien dans sa capote grise, et surmonté du casque à paratonnerre : nous avions pris le contenu pou~ le contenant, le fruit pour l'enveloppe, — voilà tout.
Que pouvait faire à cette heure ce militaire ou plutôt ce vétéran, car il n'avait pas d'armes, en contemplation devant la statue de l'électeur Johann Wilhelm? Pensait-il aux cuillers d'argent que la noire statue a dans le ventre, et supputait-il le nombre de chopes qu'on pourrait boire avec leur valeur si on parvenait à les séparer du cuivre, comme le petit Henri Heine
comptait les tartes aux pommes qu'on se procurerait avec cette vaisselle jetée dans la fonte insuffisante par les enthousiastes bourgeois de Dusseldorf ?
Gomme nous sommes un Français ne sachant pas un mot d'allemand, et que le soldat contemplatif était un Allemand ne sachant pas un mot de français, nous dûmes renoncer à satisfaire notre curiosité sur ce point et recourir, pour sortir de notre situation lamentable, à la pantomime, ce langage universel que la composition de quelques ballets nous a rendu familier.
Figurez-vous un feuilletoniste et critique d'art français au pied de la statue équestre de l'électeur Johann Vvilhelm, à l'heure où les spectateurs parisiens sortent des représentations à bénéfice et où les spectres des légendes germaniques sortent des tombeaux, exécutant gravement la pantomime suivante devant un vieux soldat prussien, au casque pointu et à la capote grise : <r Moi, » la main sur la poitrine, « étranger, » un geste dans la direction du port, « je cherche, » quelques pas à droite et à gauche, « une maison, » le doigt replié comme lorsqu'on frappe à une porte, « pour dormir, » les yeux fermés, la tète penchée et la joue appuyée contre le dos de la main, « car je suis las, » traînement de pieds, bras ballants, air accablé; « je vous récom-
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penserai, » le pouce frôlant l'index un certain nombre de fois, comme pour faire glisser des monnaies.
Lucien Petipa, notre collaborateur chorégraphique, eût été content de nous; aussi, le vétéran fit une nutation de tête, empoigna notre sac qui commençait à nous peser, et se mit à marcher devant nous de son grand pas militaire, que nous avions quelque peine à suivre. De temps en temps, il s'arrêtait, tirait un cordon de sonnette, donnait de grands coups de poing contre une porte ou contre un volet, et nous attendions ; mais rien ne remuait dans les maisons endormies, et les chiens seuls répondaient du fond des arrière-cours par des aboiements plaintifs.
Quelquefois, une étroite raie de lumière, filtrant à travers les contrevents fermés, nous donnait bon espoir; mais les portes ne s'ouvraient pas pour cela. On nous prenait pour des ivrognes ou des tapageurs nocturnes.
Enfin un logis se montra plus hospitalier que les autres : après une assez longue station sur le seuil, nous entendîmes, à l'intérieur de la maison, des bruits de pas, des grincements de verrou et des tours de clef de bon augure; un battant s'entre-bâilla avec précaution : dans l'hiatus se modelait une bonne vieille petite
tête ridée et grisonnante, sculptée en casse-noisette de Nuremberg, et dont la lueur d'une lampe tenue haut faisait ressortir par de vives lumières et de fortes ombres la laideur fantastiquement bizarre.
Sur quelques mots de notre guide, l'être singulier nous livra passage, referma soigneusement la porte derrière nous, et nous conduisit, avec une démarche et des regards de somnambule, au dernier étage de la maison, dans une grande chambre à trois lits.
Cet hôtel n'avait pas l'apparence des hôtels ordinaires. On n'y voyait aucune de ces recherches confortables qui caractérisent les grandes auberges allemandes : ni tapis dans les escaliers, ni corridors à perte de vue, ni sonneries électriques; mais ou était frappé par un certain air de modestie, de réserve et de froideur plus facile à comprendre qu'à décrire. Des images de madones dans des cadres de bois noir décoraient les paliers, et notre chambre était ornée d'une suite de gravures représentant les sept sacrements à l'aqua-tinta. Dusseldorf est pourtant une ville protestante, et ces imageries pieuses sont rares dans les villes qui suivent la religion réformée. Cette maison à physionomie monastique devait être une auberge de pèlerins ; car on sait qu'il s'en rend chaque année un
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grand nombre à Cologne pour honorer les reliques que contiennent ses églises.
Notre gîte assuré, il fallut de nouveau nous livrer à la pantomime, afin de savoir à quelle heure partait le chemin de fer. Nous fîmes le geste de nous lever et de reprendre notre valise en indiquant le nord, puis nous tirâmes dans le vide une ligne horizontale, et soufflant comme un chat en colère, pour imiter les jets de vapeur de la locomotive, nous décrivîmes avec la main des cercles multipliés simulant la rotation des roues. Le vieux militaire comprit; il compta jusqu'à sept sur ses doigts, se mit à renifler fortement et à tourner son bras avec une grande vitesse. Ensuite, il compta jusqu'à neuf, lança quelques fut! fut! moins accentués, traça quelques orbes plus rares, s'arrêtant à diverses reprises et prenant une expression nonchalante. — Rien n'était plus comique que cette scène renouvelée de Thaumaste et de Panurge, se jouant au milieu de la nuit avec un sérieux parfait.
Gela voulait dire : « Il y a un train express à sept heures et un train omnibus à neuf. »
Le vieux domestique à tournure de bedeau nous regardait, inquiet et émerveillé tout à la fois, comme si nous nous fussions livrés à des opérations cabalisti-
ques; mais le militaire lui traduisit la chose en allemand, ce qui le rassura et le mit en belle humeur.
A six heures, notre guide [vint nous reprendre et nous fit traverser Dusseldorf dans toute sa longueur ; car la station du chemin de fer est à Tune des extrémités du lieu. Nous n'avons rien à dire de particulier sur Dusseldorf : c'est une de ces villes propres, régulières, bien bâties, bien pavées, qui ont l'approbation de tous les dictionnaires de géographie. La description qu'en donne Henri Heine suffit : « Dusseldorf est une ville sur le Rhin où vivent seize mille personnes, où se trouvent en outre enterrées quelques centaines de mille autres personnes, et. parmi ces dernières, il en est quelques-unes qui feraient mieux de vivre. »
Quelques habitants commençaient à montrer le nez ; des femmes allaient à l'église ou au temple, car c'était un dimanche, et les voitures roulaient grand train du Gôté de la station.
L'express ne devait partir que dans une demi-heure. Nous avions le temps de déjeuner dans la salle du buffet, qui était tenu par une femme parlant français. Nous étions fatigué de pantomime, et cette rencontre nous fit plaisir. On nous servit du jambon, des côtelettes et de petits œufs d'un vert pâle, étoilés de mou-
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chetures d'un vert plus foncé. C'étaient des œufs de perdrix, non pas à la coque, ni durs, mais mollets, d'un goût excellent, quoique froids.
L'aspect des pays traversés par le chemin de fer prussien n'a rien de bien pittoresque. Autant que la vue peut s'étendre à droite et à gauche du railway, la terre semble pauvre et maigre. Les stations n'offrent pas cette apparence de coquetterie idyllique qui nous avait charmé de Berne à Baie, et de Kehl à Heidelberg : ni découpure de bois, ni festons de fleurs; juste le trict nécessaire pour le service. A ces stations se tenaient un certain nombre de voyageurs attendant l'arrivée ou le départ des trains, et de curieux pour qui voir défiler une suite de wagons est un spectacle récréatif, surtout dans la monotonie du dimanche protestant. Tout ce monde, riche ou pauvre, élégant ou délabré, était en pantalon noir, comme s'il eût obéi à un édit somptuaire; jamais enterrement ne réunit un tel nombre de pantalons lugubres. La caisse des wagons état vert bouteille, de ce vert triste et mat dont sont peints chez nous les fourgons où les morts voyagent en poste. Ajoutez, pour la gaieté de la chose, les mâts de signaux, zébrés de noir et de blanc, aux couleurs de Prusse, et vous aurez un ensemble assez funè-
bre, surtout si vous étendez par-dessus tout cela un ciel gris de fer comme l'habit de Kant. La Prusse n'a pas dû produire beaucoup de coloristes, si le reste du pays ressemble à ce que nous avons vu.
Vers Emmerich pourtant, le sol s'améliore un peu : l'on aperçoit des prairies parsemées de quelques bestiaux, des villages, parmi des bouquets d'arbres, qui semblent propres et bien tenus; le voisinage de la Hollande se fait sentir; enfin se dresse un mât à flamme rayée de bleu, de blanc et de rouge comme notre drapeau tricolore, mais transversalement : nous sommes en Hollande. Un commissaire bous demande notre passe-port pour la forme, et nous le rend avec courtoisie en nous souhaitant « bon voyage » dans notre langue; car, à la frontière hollandaise, on recommence à parler français, et nous ne sommes plus obligé de déployer nos talents de mime.
On nous transvase dans des vagons jaune-paille aux formes arrondies et ventrues, ayant une vague coupe de galiote, comme si l'on eût enlevé des canaux les bateaux-poste inutiles pour les poser sur les lignes de chemins de fer. Ces wagons étaient très-confortables du reste, malgré leur apparence de voitures d'eau, et doublés d'un velours d'Utrecht que le voisinage de la
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ville ainsi nommée permettait de croire authentique.
Au bout de quelques lieues à travers une contrée riche sans doute, mais ne portant pas encore le cachet bien marqué de la Hollande, les maisons s'espacèrent, les arbres disparurent, le gazon devint rare et l'horizon prit un caractère étrange. Nous entrions dans la Campine : on appelle ainsi la lande hollandaise. Ce sont d'immenses plaines, faiblement ondulées par les dunes, du côté de la mer, de ce gris violet dont la bruyère revêt les terres stériles, tachetées çà et là de larges plaques de sable blanc, lacs arides de ce désert, entrecoupées plus loin de mares d'eau croupie remplissant le creux des tourbières, et qui eussent assez rappelé les landes de Bordeaux si un ciel d'une nuance toute différente ne se fût étendu au-dessus de leurs solitudes; c'était un ciel d'un azur laiteux, presque blanc, opalin, où se déployaient des nuages gris de perle à reflets nacrés, chiffonnés par le vent et formant des plis à cassures lumineuses comme celle du satin. La Campine, grisâtre au premier plan, glacée de tons laqueux dans le lointain, avec sa tonalité sourde, laissait toute sa valeur à l'atmosphère, que pénétrait un soleil caché pourtant et comme voilé par des superpositions de gaze. Bientôt le tableau changea ou, pour mieux dire,
l'effet du tableau, car le convoi courait toujours à toute vapeur par la plaine sans fin. Des nuages sombres, s'élargissant de minute en minute, commencèrent à tacher le ciel; on eût dit que l'aquarelliste de l'infini avait trop chargé son pinceau d'encre de Chine, et qu'il essayait d'affaiblir la maculature en la lavant à grande eau. Une pluie cinglante, presque horizontale, tant le vent de la mer courait impétueusement sur cette campagne désolée, rayait en travers, au lieu de les hacher diagonalement de ses milliers de fils, les fonds d'un gris violâtre ; Rembrandt lui-même, voulant rendre un orage, n'eût pas griffé plus furieusement le vernis d'une de ses planches.
La pluie était trop violente pour durer longtemps ; le ciel s'égoutta et s'essuya; mais la Campine déroulait toujours ses sombres nappes d'ajoncs, de bruyères et de terrains nus. Il faut rendre cette justice aux Hollandais : toutes les fois qu'une pellicule de terre végétale recouvre cette poudre bonne à remplir des sabliers et à fourbir des chaudrons qui forme le fond de la lande, ils essayent d'y faire mordre une végétation quelconque. Dans plusieurs endroits, ils ont planté des pins. Le pin, qui est cependant un arbre vivant de peu, et même de rien, n'a pas trouvé de quoi se nourrir sur ce
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sol imprégné de poussière saline : les plantations ont végété misérablement, puis sont mortes; mais, en pourrissant sur la place, elles produiront quelques lignes de terreau; — certains endroits moins tourbeux ou moins arides laissent poindre une herbe maigre, mêlée de joncs qu'arrachent quelques moutons noirs.
Mais c'est assez parler de la Campine, abordons la Hollande de Paul Potter, la vraie Hollande. Vous n'exigerez sans doute pas de nous une description bien exacte d'Arnheim et d'Utrecht, traversées ou côtoyées au vol de la locomotive. Van derKeyden, van cler Velde, van Meer, vous ont donné une idée suffisante de ces maisons de brique aux toits à escaliers ou à volutes, de ces canaux bordés d'arbres, laissant voir au bout de leur perspective un clocher ou un moulin, de ces barques à la coque goudronnée, au bordage vert pomme, mêlant leurs agrès aux branches et faisant sécher leur voiles à côté des linges pendus aux fenêtres : vous connaissez cela; mais nous allons essayer de rendre avec quelque précision la campagne telle qu'on l'aperçoit à droite et à gauche par les fenêtres du wagon ; rien n'est plus charmant et plus singulier à la fois»
Représentez-vous un immense tapis du vert le plus frais, le plus tendre, le plus uni, ras à l'œil comme du
velours et découpé par une grecque de canaux se rencontrant à angles droits, et remplis d'une eau brune comme du café faible ou du thé fort. La terre gazonnée est parfaitement de niveau et ne dépasse pas l'eau qui la baigne de l'épaisseur de deux feuilles de carton superposées. La moindre oscillation dans le mouvement de la planète submergerait tout. Chacun de ces carrés, qui semblent faits avec de la laine verte hachée et collée sur une glace comme les gazons des plans de ville, sert de parc à cinq ou six vaches et à trois ou quatre chevaux à la tête busquée, à la longue queue, aux jambes garnies de houppes de poils, qui se dressent et galopent effarés toutes les fois que passe la locomotive entraînant les wagons.
Des ponceaux, fermés de claires-voies, relient entre elles ces îles plates, immenses tapis de billard, entourés de bandes d'eau, où les animaux disséminés représentent assez bien les billes. Parfois une ligne de saules, une rangée d'arbres derrière laquelle glisse une voile de barque, un village avec son clocher, rompent l'uniformité du plan. Tantôt ce sont des maisons moitié planches, dans une touffe de verdure, au milieu d'un jardinet; tantôt des fermes dont le hangar est coiffé d'un toit mobile s'élevant ou s'abaissant au moyen de
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perches qui le supportent et le traversent, ou bien quelques-uns des moulins en forme de tourelle à collerette de charpente, popularisés chez nous par Camille Roqueplan.
D'autres fois, une chaussée traverse la prairie : vous croyez que c'est un chemin; pas du tout, c'est un canal dépassant le niveau des maisons voisines et dessinant au-dessus des toits une sihouette de bateau.
Dans ce paysage tout horizontal, les moindres objets saillants prennent de l'importance et se détachent admirablement; le lointain consiste en une raie bleue sur laquelle le ciel se pose comme sur la mer, ce qui laisse aux devants toute leur valeur. C'est grand et beau malgré Fabsence de tout accident. Des milliers de vaches rompent, comme des touches blondes, le grand ton local vert, et des reflets de lumière font briller çà et là la surface des canaux avec un à-propos qu'un peintre envierait
À mesure qu'on avance, le réseau d'irrigation se complique, les canaux se multiplient, la terre diminue; une espèce de mer intérieure vient presque laver le remblai du chemin de fer; sa vague, qui moutonne sous un vent du nord, est assez âpre. La locomotive siffle et lâche sa vapeur. Nous sommes à Rotterdam»
VJ